Les partis politiques à l'ère des mégadonnées
Politique

Les partis politiques à l’ère des mégadonnées

Le recours aux logiciels d’identification des électeurs n’est pas récent. Autant le PLQ, le PQ et la CAQ en font usage, mais à des degrés divers, comme le relate Louis Lacroix.

Ils s’appellent Coaliste, Lib contact ou Gestion PQ. Tous les partis politiques consacrent des centaines de milliers de dollars à concevoir des outils informatiques capables de savoir pour qui vous votez et pourquoi. Et si tous jurent ne pas utiliser vos données personnelles récoltées sur les médias sociaux, Facebook demeure l’un des outils favoris des adeptes du « big data ».

Depuis plus d’une semaine, l’affaire Cambridge-Analytica fait trembler le monde politique. Selon le lanceur d’alerte canadien Christopher Wylie, l’entreprise britannique spécialisée dans l’analyse de données aurait utilisé les renseignements personnels de 50 millions de personnes, recueillis notamment sur Facebook, pour mettre au point un logiciel capable de prédire et d’influencer le vote des électeurs. Le stratagème aurait notamment aidé à faire élire le président des États-Unis, Donald Trump, lors de l’élection de 2016.

Mais le recours aux logiciels d’identification des électeurs n’est pas récent. Lors du référendum de 1995, le Parti québécois utilisait déjà un outil informatique qui permettait de mettre en commun les différentes bases de données des électeurs. « Il a beaucoup grossi depuis », admet le directeur des communications du PQ, Yanick Grégoire.

Depuis quelques années, le PQ développe son propre logiciel, largement inspiré de NationBuilder, utilisé par le démocrate Bernie Sanders lors des dernières primaires américaines. Renommé Gestion de circonscriptions (Gestion PQ pour les intimes), ce logiciel permet de mettre en relation différentes listes provenant du parti, mais aussi du Directeur général des élections du Québec, ainsi que différentes données récoltées à gauche et à droite.

« On n’a pas besoin de plus que ça, il n’est pas question d’utiliser des données personnelles », assure le chef péquiste, Jean-François Lisée.

Même discours du côté du Parti libéral du Québec, qui a acquis la technologie élaborée par l’entreprise Data Science, notamment impliquée dans les victoires de Justin Trudeau en 2015, et plus récemment d’Emmanuel Macron, en France.

« C’est quelque chose qui fait partie du paysage politique moderne », affirmait en janvier dernier le premier ministre Philippe Couillard. Et s’il jure que son parti n’a pas recours aux données personnelles, il reconnaît l’utilisation de données numériques. « Tous les partis politiques utilisent maintenant les médias sociaux, les nouvelles technologies et les enquêtes plus poussées sur la population. » Mais jusqu’à quel point ?

À la Coalition Avenir Québec, on n’hésite pas à imputer une partie de la victoire de Geneviève Guilbault, lors de l’élection partielle de Louis-Hébert, en octobre dernier, à l’utilisation d’un nouveau logiciel élaboré pour un coût d’un demi-million de dollars.

Appelée Coaliste, l’application a été conçue à partir du logiciel utilisé par le Parti libéral de la Colombie-Britannique et adaptée aux besoins de la CAQ. L’organisatrice en chef du parti, Brigitte Legault, s’était familiarisée avec cette technologie lorsqu’elle travaillait à la campagne de l’ancien chef libéral fédéral Michael Ignatieff.

C’est à cette époque que Mme Legault a d’ailleurs côtoyé Christopher Wylie, l’homme au centre des révélations du scandale Facebook-Cambridge-Analytica. « Je l’ai rencontré à quelques reprises, mais je ne le connais pas », s’empresse-t-elle d’ajouter.

Brigitte Legault soutient qu’en mettant en commun une foule de renseignements, Coaliste permet des économies de temps et de ressources dans l’analyse des intentions de vote. « Ça aide à l’organisation du travail, indique-t-elle. Ça permet de ne pas perdre de temps sur du monde qui de toute façon ne votera pas pour toi. »

Encore une fois, le chef de la CAQ, François Legault, jure que son parti n’a pas recours aux renseignements personnels. « Ce sont des données que nous avons récoltées nous-mêmes, assure-t-il. C’est une façon 2018 de faire ce que tous les partis politiques font. Mais non, il n’y a pas de données qui ont été achetées en même temps que le système. »

Si personne ne semble intéressé par les renseignements personnels des électeurs québécois, en revanche, tous les partis reconnaissent utiliser Facebook pour garnir leurs banques de données. « Quand une personne appuie une pétition qu’on a placée sur notre page Facebook, c’est sûr qu’on récolte ses informations », admet un travailleur politique ne désirant pas être identifié. « On a accès à son nom, son adresse courriel, sa date de naissance et son code postal. En plus, on sait comment il pense sur certains sujets. C’est précieux. »

Selon une étude du CEFRIO, près de 7 adultes québécois sur 10 utilisent Facebook chaque semaine. Une plateforme qui intéresse de plus en plus les partis politiques.

Au Parti québécois, Gestion PQ est si important que trois ou quatre informaticiens travaillent à temps plein à le développer et le tenir à jour. Le parti mise notamment sur ce qu’il appelle « l’échelle d’activation » des électeurs, en leur donnant une cote de 1 à 10 selon l’intérêt qu’ils portent au PQ. « Ça nous permet de voir l’implication des gens selon le contact qu’ils ont avec le parti, explique Yanick Grégoire. Plus les contacts sont fréquents, plus les gens sont susceptibles de devenir des sympathisants ou des membres donateurs. »

Mais s’il n’y a pas d’intégration directe des données de Facebook, le réseau social devient une arme redoutable quand vient le temps d’acheter de la publicité. « Facebook nous permet d’atteindre des clientèles extrêmement ciblées », explique Martin Koskinen, chef de cabinet de François Legault.

Puisque les profils Facebook contiennent le sexe, l’âge et le code postal des membres, il devient facile d’acheter de la publicité destinée à des groupes bien précis et dans des circonscriptions choisies.

« Par exemple, s’il y a plus de personnes âgées dans ce coin-là qu’avant, on va leur parler un peu plus de nos propositions de soins à domicile. Si dans un autre secteur il y a plus de jeunes familles, on va choisir de leur parler un peu plus de nos propositions pour les CPE », explique le chef péquiste, Jean-François Lisée.