Pipeline de Kinder Morgan : le nid de guêpes politique
Politique

Pipeline de Kinder Morgan : le nid de guêpes politique

La construction de l’oléoduc Trans Mountain entre l’Alberta et la Colombie-Britannique est dans une impasse. Justin Trudeau peut-il dénouer la situation ou cherche-t-il simplement à gagner du temps ? Une analyse de Karl Bélanger.

À six semaines de l’échéancier fixé par l’entreprise Kinder Morgan, Justin Trudeau continue de marteler que le pipeline Trans Mountain sera construit. Mais comment ? Ce chantier de 7,4 milliards de dollars qui vise à tripler la capacité d’un oléoduc existant — qui passerait de 300 000 à 890 000 barils de pétrole par jour — est dans « l’intérêt national », a répété le premier ministre canadien à la sortie de sa rencontre avec les premiers ministres de l’Alberta et de la Colombie-Britannique, dimanche, à Ottawa.

Son ministre des Ressources naturelles, Jim Carr, a abondé dans le même sens : « Toutes les options sont sur la table », a-t-il dit la semaine dernière. « Envoyer les militaires ? » lui a lancé un journaliste. « Toutes les options sont sur la table », a-t-il répété.

Ce n’est pas la première fois que Jim Carr refuse de fermer la porte à un déploiement militaire pour maîtriser les manifestants. Pas surprenant que certains commentateurs fassent déjà un rapprochement avec la crise d’Oka, au Québec, en 1990.

Si les déclarations des libéraux fédéraux visent surtout à rassurer les actionnaires de Kinder Morgan sur la volonté et la capacité d’Ottawa d’appuyer le projet, il est improbable de voir le gouvernement fédéral envoyer l’armée. Retenir les paiements de transfert est une autre possibilité évoquée, mais le Conseil des ministres, réuni d’urgence mardi dernier pour tenter de gérer la crise, est divisé sur la justesse d’imposer des sanctions punitives à la Colombie-Britannique. Cette option semble pour l’instant écartée.

La réalité est que la marge de manœuvre fédérale est très mince, surtout si le Parti libéral du Canada (PLC) souhaite conserver ses sièges à la fois en Colombie-Britannique et en Alberta. On parle fort pour faire plaisir aux Albertains, on agit peu pour ne pas fâcher les Britanno-Colombiens…

Une solution semble avoir été retenue : les gouvernements de l’Alberta et du Canada pourraient investir des fonds publics afin de maintenir Trans Mountain à flot le temps de traverser les contestations judiciaires. Une nationalisation partielle ? Si Rachel Notley est prête à aller de l’avant, Justin Trudeau est demeuré plus évasif, annonçant que son ministre des Finances, Bill Morneau, allait négocier avec Kinder Morgan afin d’« éliminer l’incertitude ».

Gagner du temps

Une autre façon de gagner du temps, car il est évident qu’il sera impossible de convaincre Victoria de plier : en plus de ses propres engagements, John Horgan, le premier ministre néo-démocrate de la Colombie-Britannique, doit la survie de son gouvernement minoritaire au Parti vert, qui a fait de l’abandon de Trans Mountain une condition de son appui. Pendant ce temps, les libéraux provinciaux accusent Horgan de sabotage économique et ne se gênent pas pour dire que sans Trans Mountain, le pétrole devra être transporté par de dangereux trains. Le spectre de Lac-Mégantic n’est pas loin.

Même si d’aventure Trudeau et Notley pouvaient convaincre John Horgan d’abandonner ses manœuvres d’obstruction, cela n’arrêtera pas les manifestants pour autant. Écologistes et autochtones forment une alliance déterminée, qui veut bloquer l’oléoduc à tout prix. C’est une alliance similaire à celle établie en 1993 lors de la guerre des bois. Pour défendre la forêt de Clayoquot Sound contre les coupes à blanc des compagnies forestières, plus de 900 militants écologistes et autochtones se sont fait arrêter par la police.

Déjà, pour Trans Mountain, près de 200 militants se sont fait arrêter par la GRC lors d’une manifestation, y compris deux députés fédéraux, soit le néo-démocrate Kennedy Stewart et la chef du Parti vert, Elizabeth May. En réponse, la Ville de Burnaby, opposée au pipeline, a annoncé qu’elle ne paiera pas les heures supplémentaires des policiers affectés aux manifestations anti-oléoduc. Les rumeurs veulent aussi que le Procureur général de la Colombie-Britannique ne porte pas d’accusations criminelles…

Malgré ses déclarations, Justin Trudeau aura donc fort à faire pour que Trans Mountain soit effectivement construit. S’il échoue, il aura un lourd prix politique à payer en Alberta, auprès de la moitié de la population de la Colombie-Britannique qui appuie le projet et dans les cercles économiques. Mais s’il réussit, cela pourrait être encore pire…

Persuasion, coercition ou abandon ?

C’est un moment crucial pour Justin Trudeau. Son plan national sur la croissance propre et les changements climatiques repose en grande partie sur un équilibre fragile pour combiner le développement économique et le principe de la tarification du carbone. Sans acceptabilité sociale, le premier n’ira pas de l’avant. Sans volonté politique, le deuxième ne tiendra pas la route. Tout pourrait s’effondrer.

Persuasion, coercition ou abandon ? Il n’y a pas trente-six solutions. Mais chaque solution semble amener trente-six problèmes !

En suspendant toutes ses activités et tous ses investissements non essentiels concernant l’expansion de Trans Mountain, la société Kinder Morgan a envoyé un ultimatum aux différents gouvernements, à savoir que ce projet pourrait aussi disparaître. L’objectif officiel de Kinder Morgan consiste à consulter ses actionnaires d’ici le 31 mai prochain pour voir s’il est opportun de continuer à vouloir construire cet oléoduc. Le véritable message derrière cet ultimatum : si l’opposition au pipeline perdure, Kinder Morgan reprend ses billes.

Mais l’opposition est forte : le gouvernement de la Colombie-Britannique, plusieurs municipalités, des groupes environnementalistes et des communautés autochtones s’activent. L’entreprise de Houston met donc toute la pression possible.

Beaucoup font valoir les aspects légaux et constitutionnels, arguant que la Colombie-Britannique agit illégalement, que le transport interprovincial est de compétence fédérale, selon la Constitution, et que c’est au gouvernement du Canada que revient la décision d’approuver ou de rejeter Trans Mountain. La Colombie-Britannique fait valoir que l’environnement est une compétence partagée et que la province a donc son mot à dire. L’intention d’Ottawa de vouloir imposer sa volonté à une province a fait bondir le gouvernement du Québec, un allié de taille pour la Colombie-Britannique.

Le premier ministre Justin Trudeau entend présenter un projet de loi pour « renforcer la compétence du gouvernement du Canada dans cette affaire ». Or, cette tactique n’a pour but que de rassurer les investisseurs et ne changera absolument rien sur le plan légal. Si le cadre constitutionnel dit que le fédéral peut agir, Ottawa n’a pas besoin d’adopter de loi. Si c’est le contraire, la loi fédérale sera invalidée. Les multiples recours judiciaires continueront d’être intentés en Colombie-Britannique et donneront tôt ou tard raison à l’un ou à l’autre.

Peu importe l’aspect légal, Trans Mountain est maintenant un enjeu politique. Mais personne ne semble avoir un quelconque intérêt à reculer.

La proposition néo-démocrate écartée

Les gouvernements de l’Alberta et de la Colombie-Britannique ont beau être tous deux néo-démocrates, le différend s’est transformé en conflit ouvert, voire en une véritable guerre civile au sein du NPD. La ministre de l’Énergie de l’Alberta, Margaret McCuaig-Boyd, est même allée jusqu’à déclarer que le gouvernement de l’Alberta allait infliger des souffrances économiques aux Britanno-Colombiens. Au diable, les cousins !

L’économie de l’Alberta a un urgent besoin que son industrie principale ait une plus grande capacité d’exportation. À la suite du rejet du projet d’oléoduc Northern Gateway, d’Enbridge, par le gouvernement Trudeau en novembre 2016, et de l’abandon en octobre 2017 du controversé projet d’oléoduc Énergie Est, de TransCanada, multiplier par trois la capacité de Trans Mountain est devenu d’autant plus important.

Depuis la fusion des deux partis de droite en Alberta et l’arrivée de Jason Kenney à la tête du Parti conservateur uni, le NPD lutte pour sa survie. Le parti de Rachel Notley tire de l’arrière par 20 ou 30 points, selon les sondages. Il faut donc frapper fort pour défendre les travailleurs du secteur albertain de l’énergie. Déjà, la suspension de l’importation du vin britanno-colombien par la Régie des alcools et des jeux de l’Alberta pourrait entraîner une perte de 72 millions de dollars annuellement pour les vignobles de la côte Ouest. Le gouvernement albertain vient d’annoncer son intention d’adopter une loi qui donnerait à l’Alberta le pouvoir de réduire les flux pétroliers vers l’ouest, dessein appuyé par la Saskatchewan. Cela ferait grimper le prix de l’essence en Colombie-Britannique, ce qui serait un dur coup pour les résidants, qui paient déjà autour de 1,50 $ le litre à Vancouver.

Mais voilà, en plus d’être maintenu au pouvoir par le Parti vert, le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan, s’est fait élire sur la promesse de défendre les côtes de sa province contre l’augmentation du trafic de pétroliers. Il répète qu’il se bat pour sa province et semble davantage préparer sa prochaine campagne électorale que de chercher un compromis politique relativement à Trans Mountain.

Le chef du NPD fédéral, Jagmeet Singh, tente de s’élever au-dessus de la mêlée et de ne pas choisir son camp entre les deux gouvernements néo-démocrates, même si on sent un penchant vers la Colombie-Britannique. Singh a proposé au fédéral de se faire le partenaire de la Colombie-Britannique, des Premières Nations et de l’Alberta afin de demander à la Cour suprême du Canada de se prononcer rapidement sur ces questions. Mais l’éventualité de s’adresser à la Cour suprême ne saurait en aucun cas respecter la date butoir fixée par Kinder Morgan. Cela explique pourquoi le gouvernement Trudeau a écarté la proposition néo-démocrate du revers de la main. Jagmeet Singh a tout de même le mérite d’avoir proposé un plan.

Au cœur de la tourmente, Justin Trudeau est devant une impasse qu’il a lui-même largement contribué à créer. Le gouvernement devait pourtant voir la crise venir. S’en sortir sera d’autant plus difficile.

Karl Bélanger est un ex-directeur national du NPD. Il a œuvré pendant 19 ans sur la colline du Parlement, à Ottawa, et a servi quatre chefs néo-démocrates, notamment à titre de secrétaire principal de Thomas Mulcair et d’attaché de presse principal de Jack Layton. Il est président de la Fondation Douglas-Coldwell.