Pauline Marois plonge dans le débat sur la parité
Politique

Pauline Marois plonge dans le débat sur la parité

Non aux quotas en politique, oui à l’intervention de l’État pour favoriser l’égalité des sexes dans les lieux de pouvoir. Noémi Mercier a rencontré la première femme élue première ministre du Québec. Extraits choisis.

Quatre ans après la défaite qui a forcé son retrait de la vie politique, Pauline Marois plonge dans le débat sur la parité qui anime la société québécoise, à quelques mois du scrutin provincial.

Celle qui était devenue, en 2012, la première femme élue première ministre du Québec s’est exprimée mardi sur les obstacles à surmonter pour que les femmes soient mieux représentées aux plus hauts échelons, que ce soit dans le monde politique ou celui des affaires. En marge d’une allocution organisée par le chapitre montréalais de Crew, un réseau de femmes œuvrant dans l’immobilier commercial, Pauline Marois s’est dite confiante qu’un « basculement » allait bientôt se produire – que le jour n’est pas si lointain où les hommes et les femmes partageront le pouvoir équitablement. Mais pour cela, il faudra provoquer les choses.

Si elle exprime des réserves à l’idée d’imposer des quotas de genre aux partis politiques – « on n’est pas rendus là », dit-elle – elle croit néanmoins que l’État doit intervenir pour favoriser l’égalité des sexes dans les lieux de pouvoir. Entretien.

Avec le recul, diriez-vous que le fait d’être une femme a plutôt été un obstacle ou une force dans votre carrière politique?

Dans l’exercice de ma fonction de première ministre, ça été une force. J’avais réussi à créer, au sein de mon caucus et de mon conseil des ministres, une solidarité et une capacité d’échanger de façon très honnête. Et comme femme, j’ai une certaine humilité, je n’ai pas tendance à penser que je sais tout, et j’ai de l’écoute, aussi, parce que je pense que ça peut m’alimenter. C’est comme si j’avais un côté mère. Les gens se sentaient en confiance et ils me disaient leurs préoccupations. Parfois, ils auraient voulu passer par-dessus mon autorité, mais ils sentaient que j’avais la main ferme quand même.

Mon seul regret, c’est de ne pas avoir pu continuer à diriger le Québec. Ça été un plaisir, j’ai adoré être là. J’aimais prendre les décisions, m’occuper des dossiers, mettre en œuvre les grandes politiques, réfléchir à des solutions. Il faut le dire aux femmes, qui ont souvent tellement peur du pouvoir! C’est un moyen extraordinaire de changer des choses.

Les hommes nous veulent bien comme collègues, mais comme patronnes, parfois, c’est moins évident.

Y avait-il des hommes autour de vous qui étaient mal à l’aise avec votre pouvoir?

Oui, sûrement, mais ils n’avaient pas le choix. C’est moi qui l’exerçais. Je l’ai dit souvent : les hommes nous veulent bien comme collègues, mais comme patronnes, parfois, c’est moins évident.

À l’époque où vous étiez première ministre, six provinces et territoires étaient dirigés par des femmes au Canada. Aujourd’hui, il n’y en a plus que deux. L’Assemblée nationale compte moins de 30% de députées féminines, la Chambre des Communes, seulement 26%. Quel bilan faites-vous de la situation des femmes en politique?

On sent une stagnation. Par contre, tout le débat autour de la parité fait que les chefs de partis se sentent obligés, au Québec entre autres, d’expliquer pourquoi ils choisissent ou ne choisissent pas des femmes. Ça, c’est le genre de pression qu’il faut exercer.

Vous vous êtes prononcée contre l’imposition de quotas de genre en politique, par exemple l’obligation pour les partis de présenter un seuil minimal de 40% de candidatures féminines aux élections. Pourquoi?

Je ne crois pas aux quotas actuellement en politique, non. Commençons par une première étape. L’Assemblée nationale pourrait adopter une motion, avec l’appui de tous les partis, qui dirait : nous recommandons que les partis politiques s’assurent que les candidatures se situent dans une zone paritaire, sans qu’il y ait d’obligation. Il pourrait cependant y avoir une obligation de rendre des comptes : voici notre plan, l’objectif qu’on se fixe, les moyens qu’on a utilisés et les résultats. Les partis devraient rendre ces informations publiques et les déposer devant le Directeur général des élections. Après, on pourrait tirer des conclusions sur ce qui a fonctionné ou pas puis, la fois suivante, corriger. À un moment donné, on arriverait peut-être à la conclusion qu’il n’y a pas d’autre possibilité que d’agir sur la base de quotas. Mais je pense qu’il y a un bout de chemin à faire avant d’en arriver là.

Si Jean-François Lisée était débarqué et avait dit : « Tassez-vous, je veux Jean-Martin », il y aurait eu une rébellion.

Vous êtes pourtant favorable aux quotas de genre pour augmenter la présence féminine dans les conseils d’administration des entreprises. Pourquoi pas en politique?

Un patron d’entreprise, un président de conseil peuvent décider de nommer qui ils veulent. La politique est un univers tellement différent, dans ses outils et ses institutions. Il y a des dizaines de milliers de membres au Parti québécois, et ce sont eux qui veulent choisir leurs candidats et leurs candidates. Je peux vous dire qu’il y a eu des batailles. Regardez ce qui vient de se passer à Pointe-aux-Trembles [NDLR : les membres du parti ont choisi Jean-Martin Aussant comme candidat au terme d’une course à l’investiture chaudement disputée]. Si Jean-François Lisée était débarqué et avait dit : « Tassez-vous, je veux Jean-Martin », il y aurait eu une rébellion.

Tout dépend des valeurs que le parti établit comme priorités…

Oui. Lors de la dernière campagne électorale, en 2014, on avait presque 40% de femmes candidates, dans de très bonnes circonscriptions. Mais si vous saviez tous les efforts que j’ai dû faire auprès des conseils exécutifs des circonscriptions. C’est sûr que lorsqu’il y a une volonté politique, c’est possible de changer les choses. Il faut vouloir beaucoup. Mais une fois qu’on a fait ça… Sur mes 40% de femmes candidates, certaines se sont retrouvées dans des circonscriptions où elles se sont fait battre par des hommes. On est dans un système démocratique, et on ne peut pas trop faire d’encoches à cela.

Vous avez été l’architecte de politiques qui ont été névralgiques pour la cause des femmes, notamment le réseau des centres de la petite enfance et le régime québécois d’assurance parentale. De nos jours, le discours est plutôt individualiste : on parle beaucoup de ce que les femmes peuvent faire par elles-mêmes pour se tailler une place dans les lieux de pouvoir. Quel pourrait être aujourd’hui le rôle de l’État, des institutions?

Les institutions peuvent donner l’exemple. Le gouvernement libéral de Jean Charest a adopté une loi, en 2006, qui impose la parité dans les conseils d’administration des sociétés d’État. Et l’objectif a été atteint puisque les femmes occupent 51% des postes dans l’ensemble des conseils d’administration des 22 sociétés d’État visées. Sachez aussi qu’il y a des politiques d’accès à l’égalité dans l’administration publique et qu’environ 40% de la haute fonction publique québécoise est composée de femmes. Donc c’est possible d’y arriver. Mais il faut poser des gestes en conséquence.

Alors, il y a des choses qu’on peut faire dans ce sens-là. On peut extrapoler ces politiques aux grandes institutions publiques dans les domaines de la santé et de l’éducation, par exemple; exiger qu’il y ait un équilibre entre les hommes et les femmes dans les hautes directions des hôpitaux, des universités. Ça peut avoir un effet d’entraînement formidable.

Vous préconisez l’adoption de quotas pour favoriser la parité dans les CA des entreprises. Quelle forme est-ce que cette mesure pourrait prendre, selon vous?

Je pense qu’on devrait se diriger vers des quotas progressifs. Quand on regarde ce qui se passe dans les pays occidentaux, là où il y a eu des changements significatifs, c’est là où il y a eu des quotas. Qu’est-ce qui empêcherait le gouvernement du Québec de dire à toutes les entreprises québécoises régies par l’Autorité des marchés financiers : « Vous devez adopter une politique, fixez-vous des objectifs, identifiez les moyens que vous allez prendre pour y arriver, puis rendez des comptes. » C’est déjà pas pire. Et au bout de quelque temps, une fois qu’on aura quelques bilans, on pourrait dire : « Le progrès n’est pas suffisant, on vous donne un objectif d’avoir 20% de femmes sur vos CA d’ici trois ans, 40% d’ici 6 ans. Si vous ne le faites pas, vous allez perdre certaines autorisations. »

Je pense qu’on devrait se diriger vers des quotas progressifs. Quand on regarde ce qui se passe dans les pays occidentaux, là où il y a eu des changements significatifs, c’est là où il y a eu des quotas.

À mon point de vue, on peut aller là et il faudra y aller, parce qu’il y a encore, même pas de la résistance, mais du désintérêt, de l’apathie. On veut l’égalité mais on ne veut pas que ça nous dérange.

Et l’argument voulant qu’il n’y ait pas de femmes compétentes, oublions ça, c’est plutôt qu’on ne fait pas l’effort nécessaire pour les recruter.

Quel rôle doivent jouer les hommes dans la marche pour atteindre l’égalité entre les sexes?

Ils ont une énorme responsabilité, parce que ce sont eux qui les ont, les postes de direction. Mais c’est encore le règne du boys’ club. Un bon nombre considèrent qu’ils sont assez bons et qu’ils n’ont pas besoin de faire des changements de cet ordre-là. Ils ont plutôt l’impression que c’est la mode du jour. Pourtant, des études ont été faites qui prouvent que la présence des femmes améliore le travail des entreprises, la qualité de leurs décisions. Honnêtement, je pense que tous n’en sont pas encore convaincus.

Le mouvement #moiaussi a exposé les violences sexuelles dont nombre de femmes sont victimes aux mains d’hommes en situation d’autorité, au Québec comme ailleurs. Avez-vous déjà subi des comportements de ce genre?

En politique, non. Peut-être à cause de mon attitude ou parce que j’ai occupé des postes de pouvoir tôt dans ma carrière. Par contre, je me suis souvenue que dans mon adolescence, il y avait eu des tentatives que j’avais allègrement repoussées, de la part d’entraîneurs sportifs.

Qu’est-ce que cette vague de dénonciations vous a inspiré?

J’étais contente que des femmes prennent la parole. J’ai admiré le courage qu’elles ont eu de dénoncer des situations où elles ont été dominées, exploitées. Alors, je pense que la vie ne sera plus pareille, je peux me tromper, mais je pense qu’il va y avoir plus de respect, de prudence, de retenue, et ce n’est pas mauvais qu’il y en ait un peu. Bon… il y a toute la question de la séduction; moi, je veux qu’on continue à pouvoir se séduire mutuellement. Mais cela étant, pour moi, ça été un déclencheur important, une prise de conscience du fait qu’on ne peut pas nous traiter comme ça juste parce qu’on est des femmes.