Les anciens premiers ministres devront se serrer la ceinture
Politique

Les anciens premiers ministres devront se serrer la ceinture

Québec ferme le robinet aux futurs ex-premiers ministres en les confinant dans des locaux qui appartiennent à la Société québécoise des infrastructures (SQI), à Montréal.

Fini les bureaux privés dans des immeubles prestigieux du centre-ville pour les anciens premiers ministres du Québec. Dorénavant, les « ex » devront se contenter d’un ensemble de bureaux ministériels de 100 m2 aménagés dans l’édifice Gérald-Godin (photo ci-dessus), situé au 360, rue McGill, à l’angle de la rue Saint-Paul, à Montréal.

En septembre dernier, nous dévoilions que Pauline Marois avait dépensé 124 477 dollars pour la location d’un luxueux bureau dans un immeuble historique de la rue Saint-Jacques, dans le Vieux-Montréal. Juste avant elle, Jean Charest avait loué des bureaux d’affaires au 1000, de la Gauchetière, pour la somme de 236 506 dollars, alors que son cabinet d’avocats, McCarthy Tétrault, était situé quelques étages plus haut.

En décembre, la ministre responsable des Institutions démocratiques, Kathleen Weil, admettait que ces dépenses étaient exagérées. « En effet, par le passé, il y en a sûrement eu d’autres bureaux plus grands, plus importants et plus coûteux, dont personne n’avait vraiment besoin », disait-elle en marge de la présentation du projet de loi 140, qui restreint les dépenses des ex-premiers ministres.

L’édifice Gérald-Godin (Photo : Jean Gagnon / WikiCommons)

Mais attention, les « ex » ne seront pas pour autant hébergés dans un taudis. L’édifice Gérald-Godin est un immeuble majestueux de six étages, construit en 1902 en plein cœur du quartier financier. Il est considéré comme l’un des 100 plus beaux immeubles de Montréal.

De style Beaux-Arts, avec ses façades de calcaire chamois de l’Indiana et de granit gris de Stanstead, l’immeuble est orné de hauts-reliefs et d’entablements sculptés. Mais c’est de l’intérieur qu’il exprime toute sa majesté. « Richement décoré au moyen de matériaux exotiques, le vestibule débouche sur un hall comprenant les ascenseurs et le spectaculaire ensemble d’escaliers, rehaussé par l’éclairage zénithal du puits de lumière », écrit-on dans le Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Ça donne le goût de s’y installer !

Selon nos informations, la SQI songe même à déménager les bureaux montréalais du premier ministre au même endroit. Actuellement, les locaux utilisés par Philippe Couillard sont situés dans l’édifice de la HSBC, au 770, rue Sherbrooke Ouest, et coûtent 635 608 dollars par année. Il serait donc possible que les bureaux du futur ex-premier ministre soient situés dans le même immeuble que celui ou celle qui le remplacera. Cette hypothèse n’a toutefois pas encore été soumise au principal intéressé, Philippe Couillard.

Mais ces changements ne sont pas pour demain, puisqu’il faudra attendre la délocalisation des fonctionnaires du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) vers l’immeuble en construction du Carré Saint-Laurent, d’ici décembre 2019. Sans compter que le bail du premier ministre, dans l’édifice HSBC, ne prend fin que le 31 décembre de l’année suivante.

La saga du Carré Saint-Laurent

La négociation du bail de 25 ans dans l’immeuble du Carré Saint-Laurent, situé à l’angle du boulevard Saint-Laurent et de la rue Sainte-Catherine, ne s’est pas faite sans heurts, et la SQI a dû revoir l’entente qui avait été signée par le gouvernement Marois avec la Société de développement Angus.

Le gestionnaire immobilier du gouvernement avait alors accepté de vider le Centre du commerce mondial, situé dans le Vieux-Montréal, pour y envoyer 860 employés de l’État, moyennant un loyer de 137 millions sur 25 ans. Une aubaine pour le promoteur, Christian Yaccarini, un proche de Jean-François Lisée et du Parti québécois, qui cherchait à financer son immeuble de 160 millions.

Le problème, c’est que le loyer était 45 % plus élevé que celui payé au Centre du commerce mondial, propriété de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Résultat, au bout de 25 ans, Québec aurait déboursé 50 millions supplémentaires, pour être installé dans un immeuble appartenant à une société privée.

« Quand on est arrivé [au pouvoir], on a été mis devant le fait accompli », se souvient le président du Conseil du Trésor, Pierre Arcand. Dès 2014, la SQI a reçu le mandat du nouveau gouvernement Couillard de renégocier le bail. « Je pense que c’est une entente qui aurait certainement dû être bonifiée, parce que le prix du loyer était très élevé par rapport aux conditions du marché », estime le ministre Arcand.

En décembre 2015, les deux parties ont donc signé un nouveau contrat beaucoup plus avantageux, croit M. Arcand. « À la fin du bail, le gouvernement deviendra propriétaire des espaces de bureaux qu’il va occuper », explique-t-il. Un prix plancher de 60 millions a été fixé, mais la SQI bénéficiera d’un crédit de 34 millions pour compenser la moitié du surcoût estimé du loyer.

Cette transaction a un lien direct avec la nouvelle stratégie de développement de la Société québécoise des infrastructures, qui souhaite faire passer la part de propriété des immeubles qu’elle occupe de 28 % à 35 % d’ici cinq ans.

Pour ce qui est du réaménagement de l’édifice Gérald-Godin pour y aménager des bureaux ministériels, il est estimé à 15 millions de dollars.

Des dépenses mieux encadrées

Cette volonté de confiner les futurs ex-premiers ministres dans un immeuble de la SQI fait partie des nouvelles règles plus contraignantes pour encadrer les services dont bénéficient les anciens chefs de gouvernement.

Le projet de loi de la ministre Kathleen Weil envisage que les services ne seront désormais offerts que pour une période d’un an, contre trois ans auparavant, ce qui comprend la protection offerte par la Sûreté du Québec.

Autre nouveauté, les « ex » ne pourront plus accorder de contrats, comme l’avait fait Pauline Marois en commandant une étude sur l’influence des radios de Québec sur le scrutin de 2014. La ministre Weil estime que cette dépense était exagérée. « Certainement, je pense que la réaction qu’on a eue à l’Assemblée nationale, lorsqu’on a appris qu’il y avait eu un contrat privé donné par l’ex-première ministre, a causé des réactions. »

Le projet de loi restreindra aussi le nombre d’employés au service des anciens premiers ministres. Dorénavant, ils n’auront droit qu’à un seul attaché politique, payé selon les barèmes fixés par le Conseil du Trésor.

Si tout va bien, le projet de loi 140 devrait être adopté avant la fin de la prochaine session, à la mi-juin. Ironie de la chose, c’est Philippe Couillard qui pourrait être le premier à en subir les conséquences.