Ma réflexion sur l'entrée d'Alexandre Taillefer en politique active
PolitiqueActualités

Ma réflexion sur l’entrée d’Alexandre Taillefer en politique active

À la blague, certains amis me demandent parfois : « Comment il va, Alexandre Taillefer? ». Je hausse les épaules et je souris. « Je n’en ai aucune idée, et c’est parfait comme ça. »

Je n’ai jamais eu de conversation avec Alexandre Taillefer. Même au party de Noël de L’actualité et de Voir, en décembre dernier, où il a fait un saut pour dire bonjour, nous n’avons pas discuté. Même pas un « Joyeux Noël » anodin. Il était là-bas, à une table, et moi par ici, avec mes amis et collègues. Nous étions heureux de finir une année rocambolesque, l’une des plus intenses des 40 ans de vie du magazine.

Instinctivement, j’évitais de m’en approcher parce que je savais qu’il aimait trop la politique — la politique au sens large, puisqu’il a déjà donné son appui à Manon Massé, de QS, qu’il a contribué à la campagne à la direction de Jean-François Lisée au PQ et qu’il a aidé la ministre libérale Isabelle Melançon (une amie de longue date) dans Verdun. J’ai même lu hier, dans le flot de nouvelles, qu’il a déjà fait des dons à la CAQ. Vous dire ma surprise et celle de mes collègues de le voir s’afficher avec une formation en particulier.

Je pense qu’il savait lui aussi, instinctivement, que la distance entre nous était saine. Il ne «likait» jamais mes textes du magazine sur Facebook et ne retweetait pas mes articles. Jamais il n’a même osé suggérer un sujet à la rédaction. Il ne passait pas nous voir dans la salle. Je l’ai d’ailleurs souligné lors de la remise de mon prix Judith-Jasmin en novembre dernier.

À tous égards, Alexandre Taillefer a été un propriétaire de médias exemplaire. Son entreprise a investi pour relancer le magazine, dont le contenu est brillamment mis en valeur par la nouvelle mouture de la publication depuis septembre dernier. Les lecteurs apprécient, puisque les abonnements et les ventes sont en fortes hausses.

Mais le statu quo n’est plus possible.

Alexandre Taillefer a choisi un camp politique. Même s’il est un simple bénévole avec un profil très public, la situation est intenable.

En tant que chef du bureau politique de L’actualité, je suis dans une position inconfortable. La propriété médiatique et la politique active forment un cocktail indigeste. Je l’ai toujours pensé et je n’ai pas changé d’idée.

Je sais que je fais mon travail avec intégrité et professionnalisme, et je connais le rôle inexistant qu’Alexandre Taillefer joue dans le contenu du magazine. Mais la perception du public est vitale pour les journalistes. Cette confiance des lecteurs, des auditeurs et des téléspectateurs en notre travail est aussi importante que fragile dans notre merveilleux métier. Particulièrement par les temps qui courent.

Les citoyens intéressés par la chose publique peuvent être en désaccord avec mes opinions, mes textes et mes analyses politiques. Mais ils doivent d’abord avoir envie de me lire et de m’écouter.

J’ai souvent dit que ça prend des gens de qualité en politique, afin d’être gouvernés avec compétence. Alexandre Taillefer est un homme de qualité, comme il y en a dans tous les partis.

Il s’adonne toutefois qu’il possède des médias. Rien de comparable avec la force de frappe dans l’opinion publique que d’autres possèdent, mais il s’agit tout de même d’une «entreprise» pas comme les autres. On ne vend pas des vis ou des souliers. Les médias participent à l’éclairage des grands enjeux afin d’aider le public à faire les meilleurs choix possibles, en accord avec leurs convictions. Y compris en politique. Procurer cette matière première aux citoyens impose un code moral plus important que la simple légalité.

Lors de ma chronique à l’émission Drainville PM à 13h jeudi sur les ondes du 98,5 FM, j’ai expliqué mon inconfort aux auditeurs et j’ai dit que j’étais en réflexion.

En raison de la confusion et de la précipitation qui caractérisent la politique ces temps-ci, j’ai attendu toute la journée de jeudi afin de savoir comment Alexandre Taillefer allait réorganiser ses billes médiatiques. J’ai eu vent en fin de journée qu’il le ferait.

Ce matin, Alexandre Taillefer a finalement posé un geste qui tombe sous le sens : il prend ses distances de ses propriétés médiatiques. Dans un communiqué, il annonce qu’il démissionne du conseil d’administration de Mishmash Média, l’entité qui contrôle L’actualité et Voir. Il confie la gestion et les décisions d’affaires de ce volet de l’entreprise au président actuel, Éric Albert. Il n’aura pas de droit de regard sur cette division à l’avenir.

Je ne suis pas un expert en structure d’entreprise, mais je comprends que Mishmash Média est une entité distincte du fonds d’investissement XPND Capital, dont Alexandre Taillefer est un associé aux côtés de multiples actionnaires comme la Caisse de dépôt et placements du Québec, Investissement Québec, le Fonds de la FTQ, etc. Cette structure indépendante de gestion, avec un C.A. séparé, semble permettre d’accroître plus facilement la saine distance nécessaire.

Ça me semble tenir la route, mais pour être bien honnête, on verra à l’usage.

Alexandre Taillefer est plus que jamais sous surveillance étroite. De ma part et de mes collègues journalistes à travers le Québec. Il s’affiche en politique pour défendre des idées et des convictions, dit-il. C’est louable. Je souhaite qu’il le fasse avec le respect et la hauteur dont il est capable.

Pour ma part, c’est clair : il est maintenant un homme d’affaires qui fait de la politique. Il est, à mes yeux, un politicien comme les autres, qui sera critiqué, et qui verra ses bons et ses mauvais coups analysés — d’ailleurs, première analyse rapide, son atterrissage en politique, avec ses déclarations, est à ranger dans les mauvais coups.

Ce n’est pas un moment agréable à traverser. Je n’ai pas les réponses à tout. Je suis dans une situation inédite. Je quitte en vacances pour quelques jours — un séjour déjà planifié aux États-Unis avec ma douce moitié qui nous fera le plus grand bien ! Je vais essayer de décanter tout ça… et de ne pas trop penser pour quelques heures.

Merci d’avance pour votre compréhension.