Politique

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Apprendre à vivre en temps de guerre

Je suis bien d’accord avec les partis d’opposition : il faut se débarrasser du ministre de la Défense, Gordon O’Connor. Mais cela ne réglera rien, pas plus que le retrait des troupes canadiennes d’Afghanistan. Depuis le 11 septembre 2001 — et notre engagement à poursuivre les talibans sur leur propre territoire —, nous sommes dans un nouveau type de conflit. Il a par exemple fallu rééquiper l’armée canadienne, renforcer le blindage des véhicules et, surtout, acheter de nouveaux chars d’assaut, puis apprendre à nos soldats à s’en servir sur le théâtre même des opérations. La nécessité était tellement évidente qu’on n’a presque pas entendu de protestations contre ces dépenses qui finiront par dépasser les 20 milliards de dollars. La seule querelle à surgir fut celle qui portait sur les retombées économiques de ces contrats, qu’en d’autres temps on eût appelés « les contrats du siècle » ! Comme dans toute guerre digne de ce nom, il arrive que nos valeureux soldats fassent des prisonniers. (Merci, mon Dieu, qu’aucun des nôtres n’ait encore été pris par les talibans…) Mais les prisonniers sont une nécessité : comment connaître les intentions de l’ennemi si l’un d’eux ne parle pas ? La première fois qu’elles ont fait des prisonniers, en 2002, les Forces spéciales canadiennes les ont remis aux Américains. L’opinion publique s’émut alors du sort de ces Afghans confiés aux Américains. Puis, lorsque le Canada a pris en charge la région de Kandahar, il a signé un accord avec l’armée du pays pour le « traitement » des prisonniers. Comment pensait-on que ceux-ci seraient traités ? Certes, la convention de Genève offre des garanties aux vaincus. La population canadienne, peu au fait des ententes internationales, s’imagine que les talibans capturés jouissent du même traitement que n’importe quel suspect aux mains de la Sûreté du Québec. Mais comment croit-on que les interrogatoires sont menés dans les prisons militaires afghanes ? Quelquefois, il est urgent d’obtenir des aveux, ou des renseignements, pour sauver la vie des soldats. Alors, ça tabasse plutôt fort. Si c’est dans les habitudes de certains policiers afghans de bousculer un peu le prisonnier, pense-t-on qu’ils changeront de méthode pour satisfaire les Canadiens ? La seule solution serait que les Canadiens eux-mêmes ouvrent des prisons. Dieu nous en garde ! Pense-t-on que les interrogatoires y seraient plus civilisés ? Et une fois qu’on aurait soutiré tout ce qu’on peut des talibans, que ferait-on d’eux ? Puisqu’il ne serait pas question de relâcher ceux qui sont coupables de terrorisme, où les ramènerait-on ? Qui les jugerait ? La guerre est sale. Toute guerre est sale. Et après un demi-siècle à jouer les bons soldats dans des opérations de maintien de la paix, les Canadiens doivent maintenant réapprendre à se salir… Les généraux n’avaient manifestement pas prévu cette polémique au sujet des talibans capturés. Elle a été déclenchée par les confidences d’ex-prisonniers recueillies par une commission afghane des droits de la personne, dont un rapport a été obtenu par le Globe and Mail. Disons tout de même qu’il s’agit de confidences de talibans. C’est leur parole contre celle de soldats de l’armée afghane, auxquels nous sommes prêts à faire confiance pour reconstruire le pays après notre départ. Par contre, les responsables de l’opération militaire avaient prévu un nombre inhabituel de morts et ont multiplié les mises en garde à la population canadienne. Régulièrement, quelque général répète qu’avec l’arrivée des beaux jours les hostilités reprendront, plus violentes que jamais. Après quatre ans de ce régime — et 54 morts —, l’opinion publique au Canada semble accepter cette fatalité. C’est pour cela que, malgré le triste défilé des cercueils de plomb, 52 % des Canadiens continuaient, en avril, d’appuyer la mission en Afghanistan. Nous venons de souligner l’anniversaire de la bataille de Vimy, en 1917. Les 3 800 soldats qui y sont morts ont contribué à resserrer les liens entre les Canadiens. Un jour, les historiens écriront que Kandahar fut notre Vimy des temps modernes, que c’est là que nous avons appris à nous battre contre des terroristes. Si des cœurs tendres du Parlement du Canada sont choqués par de tels propos, qu’ils s’en prennent à eux-mêmes : il ne fallait pas les envoyer là-bas, nos soldats…

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Société

Mario Dumont ne s’est pas fait seul

L’irruption de Mario Dumont comme chef de l’opposition officielle est un événement majeur de notre vie politique. Il a beaucoup de mérite. Mais il n’est pas le seul artisan de son ascension. Tous s’y sont mis. D’abord Jean Charest, qui a dirigé le gouvernement le plus impopulaire de tous les temps et a libéré, non seulement les modérés qui passent régulièrement d’un côté à l’autre, mais une partie non négligeable de l’électorat traditionnel libéral francophone. À preuve : la prime de l’urne est passée à l’ennemi. Elle est constituée d’électeurs âgés qui ne parlent pas aux sondeurs mais qui, le jour du vote, penchent du côté de la feuille d’érable. Cette fois, sans tambour ni trompette, ils ont choisi le p’tit-gars de Rivière-du-Loup. C’est majeur. Jean Charest est toujours au pouvoir. C’est heureux pour lui. Car il vient de présider au plus important dégonflement électoral de son parti depuis la confédération. L’autre grand participant à la corvée fut André Boisclair. Chef de l’opposition officielle, il devait être l’harnacheur du mécontentement. Au moment de son choix à la direction péquiste, en novembre 2005, 56 % des membres du PQ et des « Québécois-Québécoises » en général l’appuyaient. Il y eu donc un moment de grâce, où le Québec s’est miré dans l’image de ce jeune leader urbain, décomplexé, post-moderne, leur envoyant le visage du succès et de la confiance en soi. Des traits, non du Québec d’hier ou d’aujourd’hui, mais d’un Québec de demain. Une promesse. Cet engouement était-il nécessairement éphémère ou André Boisclair aurait-il pu le chevaucher jusqu’aux portes du pouvoir ? Difficile à dire. Mais la décision du nouveau chef de consacrer ses premières saisons à des tournées régionales qui l’évacuaient des grands débats, plutôt qu’à une démarche où il aurait présenté ses convictions, son programme, son étoffe, à un public qui ne connaissait que sa coquille extérieure, a tôt fait de convaincre qu’il n’était qu’un beau parleur. Entré ensuite à l’Assemblée comme pour excuser sa trop grande absence, il n’y cassa aucune brique, pour dire le moins. La campagne électorale déclenchée, il était trop tard pour se réinventer. Sondée, l’opinion lui préférait et Mario Dumont et Jean Charest comme meilleurs premiers ministres, ce qui était terrible, et comme meilleurs convives à table, ce qui était fatal. Les circonstances ont participé, aussi, à la corvée qui nous a conduit à Mario. Et elles ont transformé le post-modernisme de Boisclair d’atout en boulet. Comme les Français ont rejeté en 2005 le nouveau traité européen, se sentant dépossédés de la maîtrise de leur destin, le tiers des électeurs Québécois (et environ 40 % des francophones) ont voulu en 2007 mettre le pied sur le frein et dire leur mauvaise humeur. D’abord face aux autres : l’affaire des accommodements raisonnables a suscité d’abord malaise, puis rébellion, finalement volonté de marquer sa présence et la prédominance de ses valeurs. Réflexe sain – surtout venant d’un peuple habitué à s’écraser – exprimé parfois gauchement, comme à Hérouxville. Politiquement, il fallait comprendre et ressentir l’inquiétude, pour mieux l’accompagner et la conduire dans les chemins de la raison. Le Parti québécois, jusqu’à hier porteur du combat pour la langue et l’identité des francophones québécois, a complètement raté ce bateau. Il était traumatisé par la déclaration référendaire de Jacques Parizeau sur « des votes ethniques » et venait de se choisir un chef qui ne voyait pas où était le problème. Qui était, comme on dit maintenant, « ailleurs ». Il n’y était cependant pas en assez forte compagnie. Ajoutez un grognement sourd contre une réforme de l’éducation imposée par des pédagogues qui se croient sortis de la cuisse de Charlemagne, un désamour pour les responsables de la fusionnite-défusionnite, et un recentrage d’une partie de l’électorat sur l’unité familiale (avec une production record de bébés), la vie de banlieue, la planification de la retraite, autant de thèmes sur lesquels la présence d’André Boisclair ressemble à une grave erreur de casting, quelles que soient ses qualités par ailleurs. Mario Dumont, lui, fut complètement connecté sur la grogne et avait la tête de l’emploi, sans compter la famille et le franc-parler. Ne lui restait qu’à entonner les grands succès du populisme de ligne ouverte – faire travailler les assistés-sociaux, virer des bureaucrates, abolir des structures – pour faire le reste. Le détournement des énergies politiques vers des thèmes de confort personnel a plusieurs sources, dont celle-ci : la chute des libéraux fédéraux. Pendant 14 ans, avec les trudeauistes au pouvoir, le Québec était pour ainsi dire en permanence dans le ring. Mais voilà le boxeur adverse renvoyé aux douches. Cela provoque, dans tout le système politique québécois, une chute d’agressivité, d’adrénaline, qui se répercute dans les attitudes. La cicatrice canadienne est toujours aussi profonde, bien sûr. Mais le premier ministre canadien ne met plus quotidiennement de sel sur la plaie. Il applique au contraire un peu de baume et beaucoup de dollars. Ça ne guérit pas. Mais ça permet de penser à autre chose. Pour une partie de l’électorat, il ne devient plus essentiel de taper sur l’adversaire trudeauiste en votant PQ (l’adversaire est au tapis) ou de sauver le Canada en votant PLQ (il n’est plus en danger). Un troisième choix s’offre : l’ADQ.

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Dumont d’une campagne à une autre

Pour la première fois depuis 10 ans, Mario Dumont devra engager du monde pour s’occuper de sa cinquantaine d’hectares d’avoine et d’orge. Tant qu’il dirigeait un parti «non reconnu» à l’Assemblée nationale, il rangeait ses valises de politicien à la Saint-Jean et s’installait à la ferme du Petit Rang 2, à Cacouna, jusqu’à la reprise des travaux parlementaires, en octobre. Le potager à cultiver avec l’aînée, Angela, quelques poules et un chevreau à nourrir avec le jeune Charles: les étés étaient ceux du terroir et de la famille. Désormais chef de l’opposition officielle, il vient de s’apercevoir qu’il a hérité d’un emploi à temps plein! Les dirigeants des grandes sociétés d’État, tels des courtisans, se sont empressés de lui offrir des séances d’information pour le familiariser avec leurs affaires. Les gardes du corps — «Ce n’est pas un plus!» — se sont installés dans sa vie. Les Québécois ont l’impression que ce politicien sans âge, toujours bien vêtu et en cravate, n’a jamais rien fait d’autre que de la politique. Moi-même, qui le fréquente depuis 15 ans, je suis surpris de voir à quel point il ne change pas. «J’aurai 60 ans, dit-il, et je serai encore Mario pour les gens.» Pourtant, chaque été, le Mario en question travaille la terre de ses ancêtres. Il est le sixième des Dumont à vivre dans la vieille maison de 1834, avec sa femme, Marie-Claude Barrette, et leurs trois enfants. Cacouna, c’est le port d’attache d’un politicien de carrière qui prétend connaître, mieux que ses adversaires, les régions du Québec. Né le 19 mai 1970, Mario Dumont a bien failli, comme de nombreux jeunes, suivre le chemin de l’exode qui dépeuple les campagnes du Québec. À la fin des années 1980, il s’installe à Montréal pour faire des études d’économie à l’Université Concordia. «Je connais Montréal beaucoup plus que la moyenne des Montréalais ne connaissent les régions du Québec», dit-il. Le jeune Mario et sa future épouse, Marie-Claude, militent pour le Parti libéral du Québec depuis l’adolescence. Ce qui est surtout intéressant, et déterminant pour l’orientation autonomiste de l’Action démocratique, c’est que Dumont a été initié à la politique pendant la «saga de l’accord du lac Meech». Nous sommes en 1986. Le conservateur Brian Mulroney est au pouvoir à Ottawa et le libéral Robert Bourassa vient de reprendre le pouvoir à Québec. Ils décident de lancer des pourparlers constitutionnels en vue de permettre au Québec de signer la Constitution de 1982. Mais les négociations s’éternisent, certaines provinces et Jean Chrétien lui-même torpillent un accord reconnaissant le caractère distinct de la société québécoise, et Mario Dumont, alors président de la Commission-Jeunesse du PLQ, refuse tout compromis. En 1990, c’est la rupture entre le jeune homme de 20 ans et son chef. La crise provoquée par l’échec des pourparlers constitutionnels fait de Mario Dumont une vedette recherchée des médias. En 1992, lors du référendum canadien sur l’accord de Charlottetown — qui tente entre autres de rescaper l’accord du lac Meech —, Dumont milite avec les «libéraux pour le Non». Il est expulsé du PLQ et, en 1994, il participe à la fondation de l’ADQ. Les événements se précipitent alors, car des élections générales ont été déclenchées, qui doivent avoir lieu le 12 septembre de cette année-là. Mario Dumont et le fondateur de l’ADQ, Jean Allaire, réussissent à recruter 80 candidats en quelques semaines. Dumont décide de se présenter «chez lui», dans la circonscription de Rivière-du-Loup. Toute la famille, installée dans la maison du Petit Rang 2, est mise à contribution pour faire élire le jeune candidat de 24 ans. Seul élu de son parti, Mario Dumont n’aura pas beaucoup le temps de réfléchir à ce qui lui arrive ni à ce qu’il lui faut faire pour franchir une autre étape. Jacques Parizeau a en effet pris le pouvoir, le 12 septembre, et il accélère le mouvement pour faire accéder le Québec à l’indépendance. Dumont, bien qu’il n’ait ni argent ni troupes, sera enrôlé dans le camp souverainiste, en même temps que le chef du Bloc québécois, Lucien Bouchard. Mario Dumont prétend qu’il n’était pas vraiment souverainiste. «Lucien Bouchard [désigné négociateur en chef de la souveraineté du Québec] pensait comme moi», ajoute-t-il. Cette association avec Jacques Parizeau et les souverainistes aurait pu ruiner sa carrière. Il n’en est rien. À partir de 1997, il semble avoir soigneusement «organisé» sa vie professionnelle et familiale pour être perçu comme un chef de parti sérieux et rangé. Il projette une image rassurante. Mario Dumont et Marie-Claude Barrette ont en effet quitté Montréal après l’élection de 1994 et se sont installés dans un petit appartement de Rivière-du-Loup, capitale de leur circonscription. En 1996, ils sont un peu à l’étroit avec l’arrivée de leur premier enfant, Angela. Mais Paul-Aimé Dumont offre à son fils de racheter la ferme familiale. C’est ainsi qu’en 1997 le jeune couple va d’abord se marier, en mai, puis s’installer dans les vieilles pierres de Cacouna, en septembre: comme enracinement, on fait difficilement mieux! Le 30 novembre 1998, alors que Lucien Bouchard est devenu à son tour premier ministre du Québec, l’Action démocratique présente 125 candidats. Encore une fois, seul Mario Dumont est élu. Ses adversaires — péquistes et libéraux — le raillent, soulignant qu’il est incapable de faire élire quelqu’un d’autre que lui à l’Assemblée nationale. À Cacouna, la vie des Dumont s’organise comme celle de bien des couples ordinaires du Québec: trois enfants, des étés passés dans le potager, une petite récolte de céréales qui rapporte 30 000 dollars et qui, après impôts, paie les escapades de la famille à l’Île-du-Prince-Édouard ou aux États-Unis. Marie-Claude Barrette s’est trouvé un emploi à temps partiel au Musée du Bas-Saint-Laurent. Mario Dumont s’arrange pour pouvoir diriger son parti de Cacouna autant que de son bureau, sous les combles de l’Assemblée nationale. Un ordinateur, un télécopieur et trois lignes téléphoniques à la maison: l’un ou l’autre des membres du couple Dumont-Barrette s’occupe des enfants lorsque ceux-ci sont malades. Mais un danger guette Mario Dumont au tournant du siècle: il a maintenant 30 ans et on lui prête de plus en plus l’image d’un vieux dans un corps de jeune. Il est toujours aussi incapable de faire élire quelqu’un d’autre que lui à l’Assemblée nationale. Bref, on se pose des questions! Heureusement, quatre succès dans des élections partielles, en 2002, puis un emballement dans les sondages, qui propulsent l’Action démocratique à 39% des intentions de vote, selon CROP (contre 34% pour le Parti libéral et 28% pour le Parti québécois), font de Mario Dumont «l’homme de l’année 2002» du magazine L’actualité (janv. 2003). De riches et influents hommes d’affaires du Québec présentent le jeune politicien à l’Economic Club de Toronto, qui le salue comme le «Ralph Klein de l’est du Canada». Pourtant, les élections du 14 avril 2003 tournent encore une fois à la catastrophe pour l’Action démocratique, qui ne fait élire que quatre députés, malgré les 18% de suffrages exprimés en sa faveur. Il s’en faut alors de peu que Dumont abandonne. Il évoque devant moi la possibilité qu’il se retire de la vie politique au cours de l’été 2004. Que s’est-il passé, en 2007, pour que cette fois la popularité du parti tienne bon pendant les 35 jours de la campagne électorale et que Mario Dumont se retrouve, à sa grande surprise, chef de l’opposition officielle? Une campagne certainement mieux préparée, avec un plan d’action auquel le parti et son chef se sont scrupuleusement tenus. «Et, oui, ajoute Mario Dumont, la question des accommodements raisonnables a joué un rôle là-dedans. Mais je suis porté à penser que je n’ai rien dit d’extraordinaire à ce sujet. J’ai dit ce qui était logique, conforme aux valeurs du Québec. Je pense que c’est la faiblesse des deux autres chefs qui est surtout ressortie, leur malaise à parler de cela, leur incapacité de défendre l’identité québécoise avec les deux pieds sur du solide…» Du «solide»? La terre de Cacouna a produit une belle récolte pour l’Action démocratique de Mario Dumont le 26 mars dernier!

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Le nouveau pouvoir de Mario

Le téléphone n’arrête pas de sonner à la permanence de l’Action démocratique, à Montréal. «Envoyez-nous votre CV», répond régulièrement la jeune réceptionniste. Début avril, l’ADQ embauchait. Avec l’élection de 41 députés et l’accession au statut d’opposition officielle, le parti avait 250 postes à pourvoir. «Avoir des moyens, offrir à des gens passionnés de politique de gagner leur croûte en faisant de la politique à temps plein, c’est le fun», explique Mario Dumont. De la politique, les adéquistes ont bien l’intention d’en faire. Car le gouvernement minoritaire de Jean Charest ne tiendra pas deux ans, affirme le chef de l’ADQ. «Ceux qui me connaissent savent qu’instinctivement je suis un gars de pouvoir. Il n’est pas dans ma nature d’être dans l’opposition.» À la question: «Vous en devez une à Stephen Harper, non?», Mario Dumont répond, les dents serrées, le regard noir: «Ce serait plutôt le contraire.» Sur le terrain, les conservateurs n’ont rien fait, ou si peu, pour soutenir les candidats de l’ADQ. Certains ministres conservateurs ont même plutôt appuyé les libéraux. Les adéquistes, eux, avaient trimé dur pour les conservateurs lors de la dernière campagne fédérale. Stephen Harper en doit donc une au chef de l’ADQ. «On s’en est parlé; je suis un gars franc», déclare brièvement Mario Dumont, qui entend faire de l’économie la priorité de son opposition. Accélérer le développement hydroélectrique, organiser un grand chantier sur le développement économique, faire du Québec une terre d’investissement privilégiée… Dumont en rêve. L’actualité l’a rencontré quelques jours après les élections, au milieu des boîtes de déménagement! Que voulez-vous obtenir de ce gouvernement? — Les priorités de l’opposition seront celles que l’ADQ a mises en avant durant la campagne: la famille, les augmentations de tarifs, tout ce qui touche la classe moyenne… J’ai aussi dit que j’exigerais une commission d’enquête sur l’hébergement des aînés. Mais on formera surtout une opposition plus forte en matière d’économie! Le Québec a une performance assez pitoyable sur ce plan. De toutes les statistiques, celles qui portent sur l’appauvrissement global de la province dans le continent nord-américain sont les plus inquiétantes. Une société qui s’appauvrit aura moins de ressources pour la santé, l’éducation, la culture… Je suis le premier à reconnaître que l’économie a été négligée pendant la campagne électorale. Parmi les candidats de l’ADQ élus, il y a beaucoup de gens d’affaires. Ils constitueront une opposition officielle beaucoup plus préoccupée d’économie que ce qu’on a vu pendant la campagne. Qu’est-ce qui vous séduit dans cette nouvelle fonction? — Croyez-le ou non, je n’y avais jamais réfléchi. J’avais imaginé ce que serait la vie de premier ministre — j’avais même choisi le premier fonctionnaire de la province — et aussi ce que serait la vie d’un chef de tiers parti détenant la balance du pouvoir. Mais pas celle de chef de l’opposition. Je me rends compte que j’aurai un pouvoir important sur le gouvernement, celui de lui imposer les priorités politiques, la question d’actualité dont tout le monde discute. Envisageriez-vous de demander au lieutenant-gouverneur de remplacer ce gouvernement libéral? — Non. Il y a eu des élections le 26 mars, le Parti libéral a obtenu le plus de votes et il a eu plus de sièges que l’ADQ. Ce n’est pas en m’associant au Parti québécois que je prendrai le pouvoir, mais en allant chercher une majorité de suffrages et de sièges au prochain scrutin. Est-ce qu’il y a des choses qui vous inquiètent dans le fait de former l’opposition officielle? — D’y rester! Les Québécois exigent de nous que nous fassions marcher leur Assemblée et qu’on la fasse fonctionner dans leur intérêt. Le gouvernement Charest nous a habitués à des fins de session où il nous imposait le bâillon. S’il n’est pas capable de se corriger, cela sera ardu pour lui de tenir le coup. Le Parti québécois, qui connaît de grandes difficultés, pourrait être un allié éternel [NDLR: du gouvernement], qui s’étire, s’étire et accepte bien des choses. Mais nous, nous n’allons pas accepter n’importe quoi. Nous avons des principes. Et notre parti sera jugé sur sa capacité de faire fonctionner l’Assemblée nationale et sur sa fidélité aux principes que nous avons défendus en campagne. Pensez-vous que les gens ont compris que votre programme demandera des sacrifices? — Les gens ont compris que voter ADQ, c’est un peu plus que changer la couleur du tapis. On est en train de changer de mentalité. Il y a eu une prise de conscience. Vous utilisez l’expression «centre droit». C’est ainsi que vous vous définissez? — Dès les élections de 2003, nos adversaires nous ont accolé des étiquettes. Après ces élections, nous nous sommes dit que mieux valait nous assumer et ne pas laisser nos adversaires choisir les étiquettes. Nous sommes un parti «autonomiste», de «centre droit»… Cela définit bien qui nous sommes. La droite n’a pas tellement bonne presse au Québec… — La droite morale n’a pas d’emprise au Québec. Je n’appartiens pas à cette école de pensée et j’ai toujours dit aux conservateurs qu’il fallait viser le centre droit, responsable en matière de fiscalité, de sécurité publique et de mesures sociales. Sur le plan socioéconomique, nous croyons moins à l’intervention de l’État que d’autres partis. Vous avez été comparé au politicien français Jean-Marie Le Pen. Que pensez-vous de lui? — Je suis en désaccord avec ses positions; ma vision de la société est pluraliste. J’ai appuyé le gouvernement quand il a augmenté les quotas d’immigration. D’ailleurs, j’ai autant d’appuis de la part des nouveaux arrivants que des Québécois nés au Québec. Les témoignages que nous avons reçus de personnes nées au Québec et de personnes venues au Québec sont à peu près les mêmes. Les plus émouvants étaient ceux de jeunes femmes musulmanes qui avaient quitté un autre pays et qui disaient: battez-vous, les Québécois, on sait où ça mène! Et la comparaison avec Duplessis? — Je ne suis pas d’accord avec lui sur les questions d’éducation. Mais c’était une autre époque, que je n’ai pas connue. L’Union nationale a disparu, parce qu’elle n’avait plus sa place. Ceux qui me comparent avec Duplessis font partie de cette vague d’intellos qui essaient de noircir tout ce qui ne correspond pas à leur vision. Votre succès représentait-il le triomphe du camping Sainte-Madeleine, comme certains l’ont dit? — Toutes sortes de gens ont voté ADQ: des profs d’université, des personnes âgées, des cégépiens. Certains l’ont fait à cause de la famille, d’autres parce qu’ils se préoccupent de la dette. D’autres encore voulaient simplement donner un bon coup de pied dans le système. Sainte-Madeleine est située dans Verchères, et c’est le PQ qui a gagné dans cette circonscription! Vous avez aussi parlé d’une charte des droits et responsabilités des citoyens pour mieux encadrer le débat sur les accommodements raisonnables… — Il s’est passé quelque chose d’important l’automne dernier et j’y ai contribué. Entre octobre et janvier, les Québécois se sont fixé une limite. Ils ont dit: oui, on est un peuple tolérant et ouvert; oui, on veut maintenir une immigration importante chez nous; oui, on est prêts à trouver des accommodements qui facilitent la vie des gens et la cohabitation — mais on ne reviendra pas en arrière sur des principes comme l’égalité des hommes et des femmes. Il y a des gens, aujourd’hui, dans les CLSC et d’autres services publics, qui sont conscients de ce qui est ou n’est pas acceptable. Il reste au gouvernement à faire adopter une Constitution qui établisse nos valeurs communes. Et on aura le rapport de la commission présidée par Gérard Bouchard et Charles Taylor. La division entre les deux autres partis et le vôtre, sur ce sujet et sur d’autres, correspond-elle à une fracture entre le Québec rural et Montréal? — Cette division-là est très exagérée. Quand on regarde les résultats des élections, on voit que l’ADQ est aux portes de Montréal et que le Parti québécois, dont le chef est très montréalais, a gagné dans les régions les plus éloignées du Québec: Abitibi, Côte-Nord, Gaspésie, Saguenay! Cette fracture-là, donc, je n’y crois pas. Les centres urbains sont un défi un petit peu plus grand pour les partis de centre droit. Stephen Harper a connu la même situation au fédéral en n’obtenant aucun siège à Toronto, à Montréal et à Vancouver… Les candidats de l’ADQ ont fini deuxièmes dans plusieurs circonscriptions de Montréal. Je ne pense pas qu’il y ait de fracture. Montréal est un défi pour l’ADQ. Mais l’ADQ a aussi un défi à relever au Lac-Saint-Jean! Votre autonomisme, qu’est-ce que c’est au juste? — [Long silence…] Le titre du premier chapitre de notre programme — «S’affirmer sans se séparer» — résume bien ce qu’autonomisme veut dire. C’est une ligne de conduite qui définit une façon d’aborder les prochaines étapes de l’avenir du Québec. L’approche du PQ — tenir des référendums — appartient à une période historique située derrière nous. Alors, maintenant, que fait-on? On n’abandonnera certainement pas les revendications qui sont importantes… Le modèle d’une vraie confédération serait l’idéal. Mais je ne suis pas seul dans tout ça. Alors il faut, à tout le moins, que le pouvoir de dépenser du gouvernement fédéral, hérité de la Constitution de 1867, soit balisé. Robert Bourassa a essayé avant vous, et il a échoué… — J’en suis conscient. Il ne faut pas nier les échecs du passé, mais la politique interdit de se laisser paralyser par eux. Elle oblige à regarder en avant. Je pense que la politique du couteau sur la gorge [NDLR: suggérée par le sociologue Léon Dion, père du chef actuel du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion] ainsi qu’une certaine façon de dire et de penser qui marquait le rapport [de Jean] Allaire [fondateur de l’ADQ] ne peuvent plus marcher. Je pense aussi qu’on sait que ce n’est pas avec une approche comme celle qui a suivi le rejet de l’accord du lac Meech qu’on va obtenir des résultats du reste du Canada. On peut prendre acte des échecs du passé, de leur cause et du processus qui y a conduit pour ne pas les répéter, mais je n’accepte pas qu’on dise: on ne peut pas faire ça, parce que la dernière fois qu’on a essayé, ç’a été un échec. Il s’agissait d’autres acteurs… En 1992, ce n’est pas moi qui étais là, ce n’était pas Stephen Harper qui était à Ottawa, et c’étaient d’autres premiers ministres qui étaient à la tête des provinces… Est-ce que le Canada anglais doit se réjouir de vos succès? — Non… Bien… Il doit voir ça comme un changement qui survient au Québec. Je pense que ce serait une erreur pour lui de se rendormir. Certains disent que vous êtes aussi menaçant que le Parti québécois. Êtes-vous d’accord? — Je ne sais pas… Jean Charest a été envoyé au Québec comme un «capitaine Canada». Le reste du Canada a de la difficulté à voir ce qui se passe au Québec autrement qu’à travers le prisme «Jean Charest»: plus Jean Charest a du succès, mieux ça va; moins il a de succès, plus on doit être inquiet. Le Canada voit une forme de menace dans tout ce qui n’est pas Jean Charest. Et je ne suis pas Jean Charest… Faut-il tuer le Parti québécois? — Ce sont les Québécois qui décident. La politique est cyclique et chaque parti doit s’adapter. L’idée de François Legault voulant qu’on va faire un pays et qu’après il va nous rester du «change», c’est loufoque. Ce serait plus respectueux de dire que ce sera désormais la semaine de cinq jours au lieu de quatre, qu’on va travailler plus fort et payer plus d’impôts, parce que là on fait un pays et que c’est toute une corvée, ça! Il n’y a pas un seul pays où un parti a proposé l’indépendance en disant: ça va être plus facile, on va travailler moins, il va nous rester de l’argent. À mon avis, tout ça, c’est du mensonge. Pourquoi dire maintenant que vous n’avez jamais été souverainiste, malgré votre rôle pendant la campagne référendaire de 1995? — J’ai toujours pensé qu’en nommant Lucien Bouchard négociateur en chef pour une période d’un an, on se serait approchés d’une véritable confédération… Lucien Bouchard pensait d’ailleurs comme moi. Votre stratégie, est-ce encore «une autre dernière chance»? — Il faut se sortir de l’idée qu’on fait les choses en attendant un autre référendum. Il faut bâtir des alliances et faire des choses pour que ça marche dans l’ensemble canadien. Vous êtes un fédéraliste, alors? — Je suis un autonomiste.

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La question qui tue

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Êtes-vous plutôt favorable à la souveraineté du Québec ou au fédéralisme? En 2007 En 1992 Souveraineté 44 % 53 % Fédéralisme 45 % 31 % Croyez-vous que le Québec… Au Québec Hors du Québec … deviendra un jour un pays 24 % 18 % … restera au sein du Canada 69 % 77 %

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La question qui tue

L’Homo sapiens québécois a des idées bien arrêtées sur le bonheur, l’environnement, les accommodements raisonnables… Questionnez-le sur l’avenir de son pays, et le voilà singulièrement ambivalent. Depuis le référendum de 1980, lorsque pour la première fois il a dû trancher entre la souveraineté et le fédéralisme, les deux options que se disputent son cœur et sa tête connaissent des montées de fièvre, des ressacs puis des décrues, qui s’expliquent par les événements politiques du moment. À deux reprises, L’actualité a posé une question limpide, du genre que ne renierait pas Stéphane Dion, champion de la clarté: êtes-vous plutôt favorable à la souveraineté ou au fédéralisme? La première fois, il y a 15 ans, la souveraineté a recueilli 53 % d’appuis, contre 31 % pour le fédéralisme. En 2007, les deux camps se retrouvent coude à coude, avec 44 % et 45 %. Comment interpréter ces résultats aux allures de montagnes russes? Puisqu’un sondage est la photographie de l’opinion à un moment précis, il convient de reconstituer le paysage qui a servi de cadre à nos enquêtes. Ainsi, en janvier 2007, c’est le calme plat. Jean Charest suppute ses chances de remporter des élections hâtives contre André Boisclair, qui n’a pas encore envoyé paître les syndicats, mais qui tente de faire oublier sa parodie de Brokeback Mountain, sous l’œil vigilant d’un Bernard Landry en réserve de la patrie. Du côté d’Ottawa, en revanche, ça bouge. Pour en finir avec le déséquilibre fiscal, Stephen Harper promet de faire pleuvoir des milliards sur le Québec. Mais son coup de maître, c’est d’avoir fait adopter une motion reconnaissant la nation québécoise. Nul doute, ce geste qu’aucun premier ministre libéral fédéral n’avait osé faire a favorisé l’option fédéraliste, qui a grimpé de 31 % à 45 %. Quelle embellie! Rien à voir avec la situation observée au début des années 1990, époque où la souveraineté atteignait des sommets inégalés. Et pourquoi? L’échec de l’accord du lac Meech, qui devait ramener le Québec dans la Constitution de 1982, avait fait mal. Du coup, Lucien Bouchard avait fondé le Bloc québécois pour défendre les intérêts des Québécois à Ottawa. Pendant ce temps, à Québec, dans la foulée de la commission Bélanger-Campeau sur l’avenir politique et constitutionnel, Robert Bourassa réclamait le transfert d’importants pouvoirs à sa province. Les dés étaient jetés pour qu’on assiste à une remontée spectaculaire de la souveraineté. «On peut être sympathique à la cause souverainiste sans voter oui au référendum», prévient Claude Gauthier, de la maison CROP, qui rappelle que les opinions exprimées dans un sondage diffèrent souvent des résultats obtenus à un référendum. Dès lors, pour tracer un portrait plus juste de la popularité des deux options, n’y aurait-il qu’un seul véritable baromètre, comme disent les élus: le vote? Au référendum de mai 1980, les Québécois ont dit «non» à 60 %, contre 40 % pour le «oui». Des fédéralistes ont alors enterré un peu hâtivement la souveraineté. Car le référendum de 1995 s’est conclu par une victoire à l’arraché du «non»: 50,6 % contre 49,4 %. En 15 ans, l’écart entre les deux options s’était rétréci comme peau de chagrin. Un vent de panique a soufflé sur Ottawa, qui a accouché, grâce aux bons soins de Stéphane Dion, de la loi sur la prétendue clarté. Que retenir de nos deux instantanés, qui, mis bout à bout avec les deux référendums, couvrent plus d’un quart de siècle? Partie très bas (40 %) au référendum de 1980, l’option souverainiste se retrouve maintenant à 44 %. En 26 ans, elle a gagné quatre points seulement. De son côté, l’option fédéraliste, bonne première en 1980 avec 60 % des voix, a perdu 15 points par rapport à son score de cette année-là, puisqu’elle récolte aujourd’hui 45 % des suffrages. Encore faut-il distinguer les vœux pieux de la réalité. «Croyez-vous qu’un jour le Québec deviendra indépendant?» a-t-on aussi demandé. Hors du Québec, 77 % des Canadiens pensent que la province restera au sein du Canada. Les deux tiers des Québécois (69 %) le pensent aussi. Plus surprenant, la moitié (55 %) des souverainistes ne croient pas qu’un jour le Québec sera un pays. De deux choses l’une: ou ils ne perçoivent pas la chose comme une urgence, ou ils n’y croient plus. Bien malin qui peut prédire l’avenir! Ce que notre sondage affirme, c’est que plus on est vieux, plus on est fédéraliste. Chez les jeunes, la souveraineté a la cote, avec 57 % des voix. Reste à voir si, en vieillissant, ces jeunes souverainistes seront frappés par la «lumière» fédéraliste?

Politique

La Sainte Trinité de Québec

Coups de gueule, volte-face spectaculaires, gestion autocratique… Le style de la mairesse de Québec soulève régulièrement la polémique. «Je suis venue au monde un jour de grandes rafales!» lance-t-elle avec le rire sonore qui la caractérise. Une force de la nature. Sans parti derrière elle, sans affiches, sans bénévoles ni permanence électorale, disposant d’un budget de 9 000 dollars et proposant un programme qui se résumait à «Faire moins, mais faire mieux», elle a réussi, en novembre 2005, à gagner l’élection avec plus de 24 000 voix de majorité. Première femme à diriger les destinées de la capitale nationale, Andrée Boucher est un personnage haut en couleur. Port altier, regard conquérant et robes flamboyantes, elle affiche l’orgueil d’un paon et défend ses idées avec l’âpreté d’une tigresse, comme l’indique le surnom qu’on lui donnait au temps où elle était mairesse de Sainte-Foy (1985-2001). La «reine maire» l’affirme en souriant: «Dans ma vie, seules les “rosettes” qui parsèment ma chevelure ont eu le dessus sur moi.» «Si vous l’attaquez, gare à vous!» confirme en toute connaissance de cause son mari, Marc Boucher, un ancien président de l’Ordre des dentistes du Québec. «C’est ce courage qui m’a séduit, il y a 47 ans», dit celui que sa femme qualifie de «saint homme» et de «grand démocrate». «Son esprit vif en faisait la star de nos joutes oratoires», se rappelle Claire Vézina, une compagne de classe au collège Jésus-Marie de Sillery. «Andrée ne se gênait pas non plus pour tenir tête aux religieuses lorsqu’une décision ne faisait pas son affaire.» Sa réputation est établie. Andrée Boucher sait être une femme charmante et pleine d’humour. On la dit très probe mais sachant au besoin faire preuve de malhonnêteté intellectuelle, aussi entêtée que prompte à changer d’idée. Un bourreau de travail, mais très peu à cheval sur la ponctualité: «Une réunion prévue à 9 h 30 peut facilement se tenir à 11 h!» rigole Alain Marcoux, directeur général de la Ville de Québec, qui occupait le même poste à Sainte-Foy sous Andrée Boucher. On la sait aussi extrêmement habile. Et terriblement revancharde. Perdre la bataille des fusions l’a blessée. Elle avait mené une guerre obstinée. «Quand Andrée Boucher parle, j’ai l’impression que des crapauds, de la boue et des couleuvres sortent de sa bouche», avait fulminé à l’époque en entrevue radiophonique la pourtant calme députée péquiste Louise Harel, alors ministre des Affaires municipales. Les fusions, Andrée Boucher ne les a jamais digérées. Comme elle n’est pas femme à baisser les bras, elle tentera en 2001 de ravir les clefs de la ville nouvellement fusionnée à son adversaire de toujours, Jean-Paul L’Allier, chef du Renouveau municipal de Québec (RMQ) et maire depuis 1989. Mais elle mordra la poussière. De 2002 à 2004, elle coanime l’émission d’affaires publiques Franc-parler, sur les ondes de la chaîne FM 93. «Son gros jupon dépassait! se rappelle son coanimateur, Stéphane Gasse. J’ai en mémoire ce débat où un expert tentait de faire valoir son point de vue favorable aux fusions. Elle ne cessait de l’interrompre en disant: “Taisez-vous, mais taisez-vous donc, vous dites n’importe quoi!”, alors qu’elle devait être modératrice. C’était surréaliste.» Élection de 2005. On ne l’attend plus. Contre toute attente, l’increvable walkyrie monte au front. Presque toutes les caricatures publiées durant sa campagne la montrent armée d’un tablier et d’un balai. Et pour cause: l’aspirante à la mairie se présentait comme une Madame Blancheville qui, une fois élue, ferait le ménage dans les finances de la ville. Or, son récent budget ne comportait aucune coupe majeure, mais infligeait aux contribuables une hausse de taxes variant entre 4,9% et 9,8%. Un budget aux allures de baroud d’honneur. «Les fusions forcées ne répondront pas aux promesses [d’économies d’échelle]. La Ville doit rajuster le tir», tranche Andrée Boucher. «Qu’elle propose des solutions au lieu de radoter sur le passé!» s’exaspère Ann Bourget, chef de l’opposition. L’exaspération est réciproque des deux côtés de la salle du conseil municipal. La population n’a en effet pas donné un chèque en blanc à sa mairesse. Celle-ci doit composer avec une majorité de 24 conseillers du RMQ sur 37. Être minoritaire contrarie au plus haut point cette monarque habituée à régner sans partage. Après un an et demi, le climat des réunions du conseil est moins tendu qu’au début, «mais la mairesse refuse toujours de me recevoir, comme je le lui ai demandé à plusieurs reprises», indique Ann Bourget. Elle a la couenne dure, souligne Marc Boucher avec admiration. «Quand elle rentre et que je lui demande: “Et puis, ta journée?”, elle répond: “On va en venir à bout.” Quoi qu’il se passe, elle dort aussitôt la tête sur l’oreiller. Je stresse à sa place!» Depuis quelques années, Andrée Boucher a inséré un «P» au milieu de son nom. P comme Plamondon, son nom de jeune fille. «Ma sœur est féministe: elle est fière au nom des femmes d’être rendue où elle est. Andrée est de la trempe de celles qui dirigeaient avec poigne les communautés religieuses: une mère supérieure. Chez elle, la politique tient lieu de vocation», dit Louise Plamondon, 72 ans, dont la voix au téléphone est en tous points semblable à celle de sa cadette. Sa mère serait fière d’elle, croit pour sa part le fils de la mairesse, Denis, 43 ans, associé au cabinet de relations publiques National et dernier de ses trois enfants. «Ma grand-mère était avant-gardiste, elle avait à cœur l’autonomie de ses filles. Elles ont toutes les deux fait des études universitaires, chose rare pour l’époque. Chaque fois qu’elle s’est présentée à une élection, ma mère est allée se recueillir sur la tombe de ma grand-mère le jour du scrutin.» La mairesse se plaît à répéter qu’elle est restée «25 ans à la maison» avant de se lancer en politique. Mais la chose publique l’intéresse depuis toujours. «Adolescente, je suivais l’évolution des constructions par la fenêtre de l’autobus qui me conduisait à l’école. À une autre époque, je serais probablement devenue urbaniste.» Ou avocate. Avant même qu’elle se présente comme candidate, à Sainte-Foy, ses talents étaient de notoriété publique. «Des voisins venaient déjà la consulter pour des questions de zonage, se rappelle son mari. Elle cause de lois comme d’autres de la pluie et du beau temps.» Andrée Boucher aime se définir ainsi: une femme ordinaire qui vit avec le monde ordinaire et qui est au service du monde ordinaire. «Gouvernance, société civile, collectivités locales: ces expressions à la mode me tapent sur les nerfs», n’hésite-t-elle pas à dire, avec ce ton cassant qui rappelle la maîtresse d’école qu’elle a jadis été, quelque temps après son bac en enseignement. En l’élisant, les gens de Québec ont manifesté leur désir de se mettre sur «pause», croit Serge Belley, spécialiste de l’administration municipale et régionale à l’École nationale d’administration publique (ENAP). «L’équipe L’Allier était très axée sur le développement. Ajoutez à cela la période fort agitée des fusions-défusions. Beaucoup d’électeurs sentaient le besoin de prendre un temps d’arrêt pour faire le point.» Qu’a-t-elle en tête pour l’avenir de Québec? «Bâtir une belle ville où il fera bon vivre même si l’on n’est pas riche.» Au-delà, niet. Faire parler clairement Andrée Boucher de l’avenir de la capitale est un défi sur lequel tout le monde jusqu’à maintenant s’est cassé les dents. Quelques indices. La culture, le patrimoine et l’embellissement de la ville lui tiennent à cœur. «J’ai lu toute l’histoire du développement de Québec; c’est aussi captivant qu’un roman», dit-elle avec un sincère enthousiasme. Une entreprise semble lui être chère: les célébrations du 400e anniversaire de la fondation de Québec, en 2008. Pour l’occasion, un programme somptueux comprenant une création exclusive du Cirque du Soleil, la plus grande piste de danse flottante du monde, un opéra urbain auquel la population pourra participer, selon la formule des spectacles d’ouverture des Jeux olympiques, ainsi qu’une exposition sur les parcours de vie des cinq millions de personnes qui ont vécu à Québec depuis sa fondation. La «reine maire» a en tête un gros chantier: l’aménagement de l’îlot des Palais des intendants (ces bâtiments étaient à la Nouvelle-France ce que le parlement est au Québec d’aujourd’hui), dans le secteur du Vieux-Port. Des bretelles d’autoroute inutiles qui défigurent le quartier Saint-Roch, redevenu le centre-ville, seront aussi démolies. Et la ville aidera Robert Lepage à transformer un tunnel sous l’autoroute Dufferin-Montmorency en espace de création et de diffusion artistique. Bref, pour faire prospérer Québec, elle veut «miser sur le potentiel culturel et touristique plutôt que sur les industries polluantes». Mais sa grande priorité est plus terre à terre: refaire l’infrastructure souterraine de la ville. «Tout le monde n’est pas d’accord, dit-elle. Québec a le petit côté pédant d’une capitale: un mouchoir de dentelle s’harmonise très mal avec la réfection des égouts.» Autant le style de Jean-Paul L’Allier était aristocratique, autant Andrée Boucher joue à fond la carte populiste. Dernièrement, elle a choisi de faire en automobile l’aller-retour Ottawa-Québec pour une rencontre de l’équipe du 400e avec le premier ministre Harper et s’est empressée de proclamer à la ronde qu’elle préférait «voyager économique». Du coup, elle faisait très mal paraître le directeur général et le président des fêtes, qui, eux, avaient choisi l’avion! Elle le sait, ce langage en mode «parler vrai» plaît, y compris dans les arrondissements cossus. Elle n’en tient pas moins mordicus à créer un quartier huppé «de style Beverly Hills» en surplomb du fleuve, dans le chic Sillery, parce que «Québec doit avoir son quartier de prestige comme toutes les grandes villes». Elle qui adore courir les antiquaires a sillonné l’Europe à plusieurs reprises et se passionne pour les œuvres d’art. Le bungalow beige et brun qu’elle habite sur le chemin Saint-Louis a beau être d’allure modeste, des Jean-Paul Lemieux et des René Richard y sont suspendus aux murs. «C’est une femme extrêmement cultivée, dit le peintre québécois Claude A. Simard, dont elle possède plusieurs toiles.» Andrée Boucher n’en est pas à une contradiction près. Elle s’est indignée à maintes reprises des missions trop coûteuses de Jean-Paul L’Allier. Or, Radio-Canada affirmait en novembre que les frais de voyage des élus et des fonctionnaires s’étaient élevés à 114 000 dollars en 2006, comparativement à 82 000 en 2005, la dernière année au pouvoir de l’équipe L’Allier. «Mme Boucher continue d’engager des dépenses chromées qu’elle aurait vivement dénoncées il y a peu de temps, soulignait le chroniqueur du Journal de Québec Jean-Jacques Samson. Il a fallu un tollé pour que la facture des travaux de rénovation non essentiels à l’hôtel de ville de Québec soit coupée radicalement.» Il cible aussi l’initiative de l’îlot des Palais. «Elle coûtera au bas mot 17 millions (prévoyez des dépassements). Elle est certes intéressante à l’occasion du 400e, mais c’est du crémage sur le gâteau.» Le coût de l’hôtel de ville qu’elle a fait construire à Sainte-Foy, en 1995 (malgré deux refus référendaires de la population), s’est chiffré à quelque 40 millions et l’immeuble a été surnommé «TajMal». «On est loin de la bonne maman qui gère scrupuleusement ses sous», ironise Jean Normand, qui a affronté plus d’une fois Andrée Boucher à Sainte-Foy à titre de seul conseiller d’opposition. Ses volte-face dans plusieurs dossiers (un exemple: elle a d’abord refusé de combattre pour sauver le zoo de Québec, pour se porter à sa défense quelques semaines plus tard) sont de notoriété publique. «Elle est sûre de détenir la vérité», dit Renaud Auclair, ex-maire de la banlieue de Saint-Émile, qui l’a côtoyée alors qu’elle dirigeait le mouvement «antifusionniste». «Elle nous a fait le coup à plusieurs reprises, à nous les maires. Nous décidions ensemble d’une position commune et, le lendemain, elle annonçait publiquement le contraire.» Bref, la mairesse de Québec n’est pas toujours facile à suivre. En déplorant le climat de «morosité» qui règne selon elle sur la ville, lors du récent lancement du programme des célébrations du 400e anniversaire, elle a fait montre d’un certain culot, juge Régis Labeaume. «S’il y a une morosité à Québec, elle y est pour une bonne part», dit l’ex-candidat à la succession de Jean-Paul L’Allier au Renouveau municipal, qui est président de la Fondation des entrepreneurs de Québec. Allusion aux coups de gueule de l’ex-mairesse de banlieue contre plusieurs ambitieux projets pour la capitale. Dont la tenue des Jeux olympiques de 2002. «Être mairesse de Québec est la plus belle job du monde, et Québec est la plus belle ville du monde!» s’enthousiasmait récemment celle qui ne manque toutefois jamais une occasion de rappeler qu’elle a grandi rue de l’Église, à Sainte-Foy. «Andrée était fière d’habiter cette banlieue et voulait en faire connaître les trésors, se rappelle Raymonde Gagnon, une compagne de classe. Un jour, nous sommes parties du collège à bicyclette en direction d’un de ses endroits préférés, qu’elle désirait nous faire découvrir: la plage Jacques-Cartier.» Cette plage, elle l’aménagera en 1993, une fois devenue mairesse de Sainte-Foy: un kilomètre et demi de fleuve remis à la population. Sa réalisation la plus admirable. On salue aussi sa gestion extrêmement serrée des dépenses durant ce mandat. «Quand je suis arrivée à Sainte-Foy, en 1985, la ville était la plus taxée au pays. Lorsque je suis partie, en 2001, elle était devenue l’une des moins taxées.» Son style a par contre irrité. «Souvenir d’une période noire», s’intitulait une lettre parue dans Le Soleil en 2005 et signée Jean Lavoie, ex-directeur général adjoint de Sainte-Foy congédié en 1991. Son auteur évoque le caractère acariâtre, imprévisible et inquisiteur de la mairesse. «On se faisait taper sur les doigts assez souvent. Verbalement ou par missive.» Il dénonce aussi son côté très autocratique. Sur ce point, la souveraine n’a visiblement pas changé. Les conseils de quartier et les consultations publiques ne sont vraiment pas dans son genre. Les groupes communautaires «menés par des dames patronnesses modernes qui prétendent incarner la bonne conscience collective mais n’ont aucun scrupule à étrangler le contribuable avec leurs demandes» n’ont pas sa faveur non plus. «Quand certains résidants de logements sociaux sont mieux logés que les petites gens qui paient péniblement leurs taxes, j’ai un problème.» Elle aurait avantage à laisser de côté ce style présidentiel pour tirer profit de tout le potentiel des mécanismes délibératifs «plutôt que d’opter pour la voie musclée du rough and tough», croit Serge Belley, de l’ENAP. Le bilan qu’elle fait de sa première année en poste? «On parlera de bilan quand j’aurai terminé un mandat», rétorquait-elle récemment à un journaliste un peu trop insistant à son goût. Un manque flagrant de vision. Voilà ce que ses adversaires lui reprochent le plus. «Elle gère au cas par cas, dénonce Ann Bourget. Tout ce qui compte pour elle, c’est de faire des réalisations dont elle pourra s’enorgueillir à court terme. Au lieu de mettre en route des entreprises de longue haleine, la revitalisation d’un nouveau secteur de la ville, par exemple. C’est grave, Québec en pâtira.» «Le problème n’est pas ce que Mme Boucher a fait, résumait François Bourque, chroniqueur du journal Le Soleil, le jour anniversaire de son élection. C’est ce qu’elle n’a pas encore fait. Rien pour lutter contre le vieillissement de la population et l’exode des jeunes; pas de vision sur l’immigration, le transport, l’emploi.» Demain, la ville sera plus en ordre, «mais sera-t-elle plus vivante?» Partout dans le monde, les villes sont en passe de devenir les coordonnateurs sur le terrain des États pour des questions comme l’immigration ou le développement économique, rappelle Gérard Divay, spécialiste du management local à l’ENAP. Pour l’instant, la gestion d’Andrée Boucher semble davantage «municipale» qu’urbaine. L’expert met toutefois en garde contre les jugements trop rapides. «Attendons voir. J’ai connu plus d’un leader municipal qui éprouvait de la difficulté à verbaliser sa pensée, mais dont les réalisations au final ont été d’une grande cohérence.» Les Québécois sont dans l’expectative et prêts à donner sa chance à la sprinteuse. Un sondage Léger Marketing – Le Journal de Québec publié l’automne dernier révélait que la population se disait satisfaite à 63% du travail accompli jusque-là par sa mairesse. L’an 2007 s’annonce plus rude pour Andrée Boucher. Les conventions collectives des employés de la Ville arrivaient à terme le 31 décembre dernier. La mairesse devra trouver des façons de réduire la masse salariale, qui accapare maintenant 43% du budget municipal. Saura-t-elle éviter l’affrontement, ne pas heurter son électorat? Peu de choses déstabilisent la «reine maire». «Je me suis glissée dans ce nouveau poste comme dans de vieilles pantoufles, affirme-t-elle sans sourciller. Être mairesse de Québec ou de Sainte-Foy, c’est du pareil au même. Le même monde habite partout avec les mêmes besoins à satisfaire. Quand on veut faire deux fois plus, il suffit de doubler la recette.» Le genre de remarque qui vous laisse pantois. Mais qui oserait contredire une reine?

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Une élection qui ne règle rien

Dans la soirée du 26 mars, à l’hôtel Universel de Rivière-du-Loup, quelques jeunes empoignent leurs pancartes comme s’il s’agissait de balais et font le geste de nettoyer la scène avant l’arrivée de Mario Dumont. Hilarant, mais combien vrai: l’Action démocratique a «balayé» le Parti québécois, glissant sous le tapis le projet souverainiste. Elle a aussi failli renverser le Parti libéral du Québec, plaçant le fédéralisme inconditionnel de Jean Charest sous haute surveillance. «Le 26 mars 2007» restera dans les annales politiques du Québec comme une date importante. On en parlera sans doute comme on parle encore de «l’élection du 22 juin 1960» — qui vit le début de la Révolution tranquille, avec les libéraux de Jean Lesage — ou de celle du «15 novembre 1976» — qui marqua l’avènement au pouvoir du Parti québécois de René Lévesque. Pour l’instant, le Québec sort surtout affaibli de cette mauvaise campagne électorale. Malgré les sérieux problèmes avec lesquels la province est aux prises, aucune solution ne s’est dégagée qui recueille l’appui d’une majorité de citoyens. Pis encore, l’existence d’un gouvernement minoritaire permettra à Ottawa de choisir son interlocuteur. Après avoir osé rejeter, en pleine campagne, toute forme de collaboration avec André Boisclair et le parti qu’il dirige, le premier ministre du Canada, Stephen Harper, choisira-t-il pour interlocuteur Jean Charest ou Mario Dumont? Ou jouera-t-il l’un contre l’autre? Notons que le gouvernement fédéral est, lui aussi, minoritaire. Le conservateur Stephen Harper sera-t-il encore premier ministre après la prochaine campagne électorale fédérale? Ou sera-t-il remplacé par le libéral Stéphane Dion, qui n’est pas en très bons termes avec ses cousins du Québec? Au fond, les Québécois se sont fait «voler» cette campagne électorale, lancée le 21 février, au lendemain du dépôt d’un budget de 60 milliards de dollars. Les 34 jours qu’elle a duré auraient dû permettre de débattre d’ambitions communes: Le Québec vit-il au-dessus de ses moyens? Ses priorités et ses milliards sont-ils mis au bon endroit? Comment pourrait-on maintenir la qualité des services publics tout en réduisant l’impôt sur le revenu? La campagne aurait aussi dû être l’occasion de faire le bilan des quatre années que Jean Charest a passées à la tête du gouvernement. Qu’en a-t-il été de son engagement à diminuer les impôts, à éliminer les listes d’attente dans les hôpitaux, à réduire la taille de l’État — la fameuse «réingénierie»? Au lieu de cela, de quoi a-t-on débattu? De la parenté idéologique entre Mario Dumont et Jean-Marie Le Pen (président du Front national, en France), de l’obsession référendaire d’André Boisclair, des gaffes de candidats inexpérimentés! Résultat: les Québécois n’ont pas vraiment choisi de nouveau gouvernement, malgré le mécontentement qu’a soulevé celui de Jean Charest. Ils ont reconduit un gouvernement mal aimé, affaibli, et qui ne sait même pas à quelles politiques ou à quels programmes il devrait accorder la priorité. Du même coup, le parti souverainiste est lui-même menacé de disparition, après 40 ans d’existence. C’était prévisible: les Québécois, dans une proportion de deux sur trois, ne veulent pas entendre parler d’une autre campagne référendaire et ne croient plus que le Québec se séparera du reste du Canada. Malgré cette réalité, le Parti québécois — le seul capable de renverser le Parti libéral — n’a pas modifié le premier article de son programme depuis… 1968. Contraint à l’action référendaire avant toute autre chose, il s’est en quelque sorte mis lui-même hors d’état de gouverner le Québec! Cela faisait 30 ans qu’à une alternance entre progressistes et libéraux s’était substituée la nécessité de choisir entre souverainistes et fédéralistes, perspective qui tenait le reste du Canada sur ses gardes. À chaque poussée de fièvre souverainiste, le gouvernement du Canada, de concert avec les autres provinces, créait des commissions d’enquête chargées de trouver quelque nouvelle forme d’accommodement pour le Québec. Maintenant qu’il ne peut plus brandir la menace séparatiste, le Québec ne fait plus peur. Et comme disait Pierre Trudeau: «Il n’est rien de plus mesquin que le poltron revenu de sa peur…» Sans renoncer à ce nationalisme qui anime l’âme québécoise depuis quatre siècles, le chef de l’ADQ a proposé l’affirmation de l’autonomiste, plutôt que la rupture du séparatiste. «S’affirmer sans se séparer», a-t-il dit. Et les Québécois ont d’autant plus aimé cette promesse que, dans leur esprit, il y a des choses plus urgentes à entreprendre que l’organisation d’un référendum sur la souveraineté. Les élections du 26 mars sont toute une consécration pour le jeune Mario Dumont — 37 ans le 19 mai prochain —, qui a présidé la Commission jeunesse du Parti libéral sous Robert Bourassa. En 1993, il a rompu avec les libéraux et fondé son propre parti, qu’il vient de mener pour la quatrième fois dans une campagne électorale. D’abord élu seul, il n’avait jamais réussi par la suite à faire élire plus de quatre députés à l’Assemblée nationale… Il en a aujourd’hui 40! Et il forme l’opposition officielle. Avec son slogan «On passe à l’action», l’ADQ a incarné le ras-le-bol de ceux qui veulent «passer à autre chose», sans perdre leur temps dans des querelles entre souverainistes et fédéralistes. Pragmatique, Mario Dumont a aussi un sens de la formule qui plaît. À Bernard Derome, qui lui demandait s’il était populiste, il a répondu en pouffant de rire: «Chaque fois qu’André Boisclair m’accuse de populisme, c’est quand les gens disent qu’ils m’ont compris. Je pense qu’il y a un peu de jalousie de sa part, car les gens ont généralement du mal à comprendre ce qu’il veut dire, lui!» Le scrutin du 26 mars n’est pas un feu de paille allumé par la popularité du chef de l’Action démocratique. C’est l’explosion d’une révolte trop longtemps contenue et qui couvait un peu partout au Québec. Seul Montréal a résisté. Le Parti québécois avait son «problème québécois». L’Action démocratique a son «problème montréalais». Certains ont vu dans le débat sur les accommodements raisonnables une question anecdotique. La frustration de la population — et pas seulement la population rurale ou francophone — est bien réelle, et Mario Dumont a su l’exploiter. À cette frustration s’est juxtaposé un ressentiment contre Montréal — «la grande ville» —, où se commettent tous les péchés et qui est la source de tous nos maux. De cela aussi, Mario Dumont s’est servi, jusqu’à en abuser, sans se rendre compte qu’en dressant le Québec contre sa métropole, c’est l’un et l’autre qu’il affaiblissait. Mais c’est le Parti libéral qui gouvernera le Québec dans les prochains mois, peut-être pendant une année complète, personne n’ayant intérêt à précipiter de nouvelles élections générales. Avec ou sans Jean Charest? La question est ouverte. Mais les défis restent les mêmes. Ils ont d’ailleurs été exposés dans le budget déposé le 20 février! On sait que c’est avec beaucoup de difficultés que l’ancien ministre des Finances, Michel Audet, a maintenu un semblant d’équilibre budgétaire, parfois grâce à un rajustement inespéré des paiements de péréquation. Mais l’année financière 2007-2008 commence à peine qu’on annonce pour 2008-2009 un «trou» de 995 millions de dollars. La dette du Québec, de 125 milliards de dollars cette année, représente 40% du PIB, le double de la moyenne canadienne. Et en dépit des mesures de restriction, les dépenses continuent d’augmenter plus vite que les revenus. La dette grimpe donc de quatre à cinq milliards de dollars par année. Avec l’appui — quasiment garanti — de l’Action démocratique, le gouvernement libéral pourrait accélérer, une fois pour toutes, la remise en ordre des finances publiques. Mais les centrales syndicales ont mal réagi à l’élection de 89 députés dits de droite, contre les 36 députés progressistes du PQ. La domination de la droite à l’Assemblée nationale fera-t-elle descendre la population dans la rue? C’est quand même un gros soupir de soulagement que tout le monde a poussé à Ottawa, puisque les souverainistes sont relégués au rang de tiers parti. «Je constate que les Québécois ont réagi favorablement au fédéralisme d’ouverture et que les deux tiers d’entre eux ont voté contre la tenue d’un autre référendum», a déclaré Stephen Harper. «Les Québécois ont donné au premier ministre Charest le mandat de travailler avec les autres Canadiens pour rendre le Québec plus juste, plus vert et plus prospère pour le bien de tous les Québécois, au sein d’un Canada uni», a de son côté précisé le chef libéral Stéphane Dion. Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes? Les mandarins du pouvoir fédéral n’aiment pas beaucoup les «autonomistes», tant il est vrai que le mot est synonyme de «sécessionnistes» ou d’«indépendantistes». Car il est plus difficile de dire non à un gouvernement autonomiste qu’à un gouvernement séparatiste. Et Jean Charest a surtout commis des erreurs qui risquent de coûter cher au Québec. Le budget fédéral du 19 mars, qui fait la part belle au Québec mais mécontente six provinces sur dix, a été plutôt mal reçu dans le reste du Canada. Et voilà que l’agacement de certaines provinces contre le Québec est devenu colère lorsque «l’enfant gâté de la fédération», Jean Charest, a empoché l’argent d’Ottawa pour annoncer immédiatement une réduction des impôts. Cette décision a été perçue comme de la provocation et le Québec est sorti de cette opération plus isolé que jamais au sein du Conseil de la fédération. On n’est pas loin de penser, dans le reste du Canada, que Jean Charest est un homme fini et que le prochain premier ministre de la province sera Mario Dumont. Même si le chef de l’ADQ est considéré avec une certaine méfiance — on n’a pas oublié ses batailles pour saboter le travail accompli par Robert Bourassa et Brian Mulroney afin de faire signer la Constitution au Québec, de 1990 à 1992, non plus que sa brève carrière dans le camp du Oui à la souveraineté, en 1995 —, on reconnaît qu’il y a déjà beaucoup d’affinités entre ses militants et les militants québécois du nouveau Parti conservateur. D’ailleurs, en 2006, c’est grâce aux assises de l’ADQ que Harper a pu faire sa percée au Québec. Depuis cette année, l’ADQ a décuplé sa force au Québec et est présente dans sept régions de la province. (Le lendemain des élections, Stephen Harper s’est empressé d’appeler Mario Dumont pour le féliciter, lui aussi.) On pourrait rappeler qu’en 1958 l’Union nationale de Maurice Duplessis avait livré 50 députés, assurant au conservateur John Diefenbaker une des plus importantes majorités aux Communes. On dit que Stephen Harper serait tenté de répéter le même exploit, avec l’appui délibéré de Mario Dumont et la neutralité bienveillante de Jean Charest. Son budget du 19 mars a même été adopté, le lendemain des élections au Québec, avec l’appui du Bloc québécois. Désormais, pour qu’il y ait des élections fédérales, il faudrait que le premier ministre conservateur «organise» sa chute, ce qui risque de le faire passer pour un opportuniste. On doit aussi noter que le gouvernement conservateur a présenté un projet de loi imposant des élections à date fixe, les prochaines devant avoir lieu le lundi 19 octobre 2009. Pour blaguer, Stephen Harper aurait confié à Gilles Duceppe qu’il entendait gouverner jusqu’à cette date. Mais personne à Ottawa ne le prend au sérieux, puisque les sondages récents suggèrent que le Parti conservateur, avec une demi-douzaine de points d’avance dans les intentions de vote, écraserait le Parti libéral et obtiendrait peut-être une majorité de sièges aux Communes s’il allait aux urnes maintenant. Et qu’attendent les adéquistes de la part du gouvernement de Stephen Harper? Ils seront certainement satisfaits de l’adoption d’un projet de loi omnibus regroupant toutes les mesures destinées à rétablir l’ordre public dans le pays et à renforcer les peines. Mario Dumont est également sur la même longueur d’ondes que les conservateurs fédéraux en matière de protection de l’environnement. Et il existe au moins un terrain sur lequel Harper et Dumont pourraient faire un long bout de chemin ensemble: celui de l’affirmation de l’autonomie des provinces, y compris celle du Québec, bien entendu. Au lendemain du budget fédéral du 19 mars, Stephen Harper a écrit une lettre personnelle à Jean Charest dans laquelle il précise, entre autres: «Notre plan témoigne aussi du ferme engagement qu’a pris le gouvernement à l’égard du fédéralisme d’ouverture et du respect des champs de compétence provinciaux, notamment en limitant le pouvoir fédéral de dépenser.» Cette limitation du pouvoir de dépenser serait toute une prime au «beau risque» que propose Mario Dumont…

Politique

L’option Dumont

Son Action démocratique grimpe petit à petit dans les sondages. «Nos idées collent à ce que veut la population», dit le jeune politicien de 24 ans qui a appris son métier en rédigeant des discours pour Robert Bourassa. Contrairement à Daniel Johnson, Mario Dumont a sauté sur l’occasion que lui offraient les commissions régionales sur l’avenir du Québec. «Pour créer un contact direct avec la population et expliquer mon option», dit-il. Il compte, pour bâtir un parti de pouvoir, sur deux groupes: les souverainistes «qui ne sont pas des inconditionnels du PQ», et les libéraux «que seul leur attachement au Canada retient encore au parti». Mario Dumont prévoit avec le temps renforcer la crédibilité de son parti grâce à des candidats «très connus dans leur milieu, en particulier dans celui des affaires», et un bon programme «qui touche à toutes les questions, en profondeur». D’ici là il voit le référendum comme un mauvais moment à passer: «La question devra faire comprendre au Canada anglais qu’il n’y aura pas de retour au statu quo.» «Super Mario» représente-t-il une mode ou est-il le leader d’une nouvelle génération politique? Carole Beaulieu et Michel Vastel l’ont rencontré à Montréal, dans un restaurant, autour d’un plat de spaghettis. Les jeunes disent de vous que vous êtes «un vieux dans un corps de jeune», avec vos vestons croisés et votre air guindé. Un chef de parti ne peut-il pas se permettre de tenir un discours de «jeune»? Je ne suis pas très «veston-cravate» mais siéger à l’Assemblée nationale demande d’observer un certain décorum. Je pense, malgré tout, que mon discours politique accroche les jeunes. C’est peut-être plus structuré que ce qu’ils disent eux-mêmes, mais je les ai entendus dans les commissions régionales: ils ne savent pas trop ce qu’est le déficit, la dette, la souveraineté. Cela ne les intéresse pas vraiment, ils ont l’impression qu’il y a pas mal de pourriture là-dedans. Les jeunes expriment des préoccupations très terre à terre sur l’économie, les impôts, le déficit. Leur discours, c’est l’inquiétude, la manifestation de l’inquiétude. Ils savent qu’ils paieront beaucoup d’impôts, qu’ils n’auront peut-être pas d’emploi, que la retraite n’est plus garantie: ils portent tout cela comme une sorte de fardeau. Moi, comme chef politique, je veux essayer de faire quelque chose d’utile. Me contenter de transmettre leur inquiétude, ce serait banal et cela ne rejoindrait pas beaucoup de monde. Il faut communiquer l’inquiétude des jeunes, bien sûr, mais offrir aussi des solutions. Quelles réponses veulent-ils? Les seules réponses acceptables pour les jeunes sont celles qui intègrent le point de vue humain. La lutte contre le déficit, par exemple, ça ne leur dit rien parce que ça signifie d’autres chialages, des désaccords. Les jeunes veulent qu’on leur parle de solidarité sociale, de bénévolat, de responsabilisation des individus. Le dénominateur commun, c’est qu’ils ne veulent plus d’une simple Charte des droits mais d’une Charte des droits et des responsabilités. Cela ressort de partout, de chez les souverainistes, les fédéralistes, les inquiets, de chez ceux qui ne comprennent pas grandchose comme de chez ceux qui sont mal informés… L’étudiant en science po comme la jeune mère de famille qui se demande si elle aura encore des allocations familiales n’expriment pas que de l’inquiétude mais aussi un désir de responsabilisation et de solidarité sociale. Ils souhaitent que le gouvernement qui nous a endettés ôte ses pattes de là, qu’il laisse la chance aux gens de s’organiser, de prendre des initiatives individuelles. J’ai des projets à ce sujet, mais je veux laisser passer la tempête référendaire avant d’en parler. Si le gouvernement vous offrait un ministère de la Jeunesse pour élaborer des solutions concrètes, seriez-vous intéressé? Il n’y a pas grandchose à faire avec un ministère de la Jeunesse! Ces ministères-là, Jeunesse ou Condition féminine, agissent en quêteux auprès des autres ministères. Ils les sensibilisent et dans chaque projet politique, on finit par retrouver un volet «jeune» ou «femme». Mais en bout de ligne, personne n’en tient compte. Y a-t-il un ministre qui ait le pouvoir de faire quelque chose, à part le chef de gouvernement? Un vrai ministère pour les jeunes devrait regrouper toutes les politiques relatives à l’emploi et à la formation et abolirait l’aide sociale et toutes les formes de soutien au revenu. Je vais même aller plus loin que le programme de mon parti: il faut instaurer une sorte de revenu minimum pour ceux qui n’ont pas d’emploi, s’assurer que, dès qu’une personne travaille, il lui reste quelque chose dans les poches. Actuellement, ce n’est même pas la peine d’offrir un emploi aux assistés et aux gens qui ne sont pas sûrs de travailler assez longtemps pour toucher de l’assurance-chômage: ils se pénalisent en acceptant. Il faut une politique qui fasse de tous les travailleurs des gagnants. J’irais même jusqu’à dire que l’assurance-chômage devrait être privatisée. Le travailleur investirait 10, 15 ou 50 dollars par semaine dans une «assurance sur l’emploi» ; les cotisations et les prestations varieraient selon ce que l’assuré accepterait de payer. Les jeunes du Parlement étudiant avancent des solutions radicales – comme celle d’«un seul pontage pour les gens qui fument». Ils se servent du pouvoir comme d’une matraque: est-ce qu’ils ne charrient pas un peu? Le discours de responsabilisation, c’est en même temps un cri d’alarme des jeunes, qui se rendent compte que, si on est dans un pareil bordel, c’est parce que leurs aînés ont dépassé la mesure. C’est une réponse, une réaction à Pierre Trudeau qui est allé trop loin avec la Charte des droits. Bien sûr, il faut ce filet qu’est la sécurité sociale, mais cela ne doit pas entraîner le travail au noir. Les jeunes femmes d’aujourd’hui disent que la bataille de la condition féminine est terminée. La place des femmes dans la société québécoise vous satisfait-elle? Avec la proportion de filles qu’il y a dans les universités, on serait tenté de croire que c’est le cas. Le discours des femmes évolue, certes, mais pas partout. J’entendais l’autre jour un groupe de femmes dans la cinquantaine qui disaient que la société doit faire une place aux femmes, qu’il devrait y avoir un certain nombre de sièges qui leur seraient réservés parce qu’elles ne pourront jamais se faire élire… Si ma blonde avait entendu ça, elle aurait bondi! Le manque d’intérêt des femmes pour la politique vient d’autre chose. Il tient au style, basé sur la confrontation et la partisanerie, qu’elles n’aiment pas. Leur réflexe est de se tenir à l’écart de la politique plutôt que d’essayer de la changer. Les autochtones ont-ils, selon vous, le droit à l’autodétermination? C’est très complexe… Je leur reconnais le droit de se gouverner eux-mêmes, sur leur propre territoire, mais il y a un équilibre à préserver. Le droit de se gouverner, c’est aussi en accepter les inconvénients autant que les bénéfices. Les autochtones ont droit à l’autodétermination mais on ne peut accepter qu’ils profitent d’autant de sources de financement. Il faut des ententes réciproques à partir desquelles ils vont administrer telle ou telle chose, et bénéficier de telle ou telle ressource. Ceux qui géreront bien ces ressources en profiteront. Mais ceux qui le feront mal ne pourront plus puiser dans une source intarissable de fonds. L’autodétermination, c’est aussi l’autogestion. Si tu gères mal, si tu gaspilles, si la durée de vie de ta motoneige est cinq ou 10 fois plus courte que celle des autres, tu en paies le prix. Cette question est complexe car à l’intérieur même de chaque communauté, les problèmes varient beaucoup. À Oka, il y a une tout autre gamme de problèmes qui ont été assez peu dénoncés. On me dit qu’ils se sont fait imposer Jerry Peltier par le fédéral. Et ceux qui n’en veulent pas n’ont pas le droit de le dire parce qu’ils sont en danger, les balles leur sifflent aux oreilles. Est-ce vrai ou pas? Ce n’est pas facile de négocier avec des gens qui n’ont aucune capacité de se regrouper autour d’intérêts communs, ni de porte-parole en qui ils ont confiance. Comment voyez-vous votre avenir? Je ne suis pas un gars très «pogné». Ce n’est pas mon genre de me demander ce qui va m’arriver dans 10 ou 20 ans… Quand on essaie de bien faire ce qu’on a à faire aujourd’hui, il y a des chances que ça aille bien demain. Cela ne veut pas dire qu’en politique on ne planifie pas des actions et qu’on ne prend pas position en fonction de l’avenir. Alors il faut bien que je me pose des questions existentielles du genre: «Est-ce qu’on forme un parti?» «Est-ce que je me présente dans Rivière-du-Loup?» C’est sans fin! En politique, il faut toujours vivre au futur… Sur le plan personnel, je vis une sorte de transition: la vie de député, entre trois lieux de résidence et ma voiture où je passe le plus de temps, ma conjointe qui a un emploi à Montréal, avoir des enfants… quoique cette année ce ne soit pas tellement bienvenu! Je vais apprendre à vivre avec tout cela et à mieux organiser mon temps. Claude Charron et moi avons vécu des situations assez semblables: à peu près au même âge, 24 ans, des tournées régionales, le lancement d’un nouveau parti… Lui a fait un bout puis il a laissé la place à d’autres. J’aspire à ça aussi. Quand les gens me disent que je ne ferai jamais autre chose que de la politique, je rejette ça d’emblée. Je suis jeune et je fais de la politique maintenant. Après, je ferai autre chose…

Politique

Quatre ans de solitude

Dans le système électoral à représentation proportionnelle dont il rêve, Mario Dumont détiendrait la «balance du pouvoir»! Avec un demi-million de voix (12% des suffrages), l’Action démocratique du Québec aurait 14 sièges. Ni le Parti québécois ni les libéraux ne pourraient former un gouvernement seuls. Mais nous avons un système électoral à majorité simple, et Mario Dumont est condamné pour une deuxième fois de suite à quatre ans de solitude à l’Assemblée nationale. Seul député de son camp, seul pour défendre les positions de son parti, seule vedette de l’ADQ capable d’attirer l’attention des médias, seul pour fouetter l’ardeur de quelques poignées de militants… Décourageant? «Oui», admet le jeune leader, rencontré dans sa circonscription de Rivière-du-Loup, qu’il a peu quittée depuis les élections. Il a consacré l’hiver à sa famille et pris le temps de panser des plaies. Une fausse couche de sa compagne, pendant les Fêtes, s’est ajoutée au poids des longues absences. «Un siège de plus, juste un, ce n’aurait pas été un mince avantage. Pour moi, mais aussi sur le plan politique. Car un jeune parti a une obligation de croissance.» La croissance du vote le console un peu, mais il sait bien qu’elle est en très grande partie due au plus grand nombre de candidats (125 en 1998, 80 en 1994). Et que sans sa solide performance au débat des chefs, on aurait pu enterrer l’ADQ. C’est une formation fantôme qui a sollicité l’électorat en novembre. Faute de militants et par conséquent d’aspirants, aucun des candidats n’avait dû affronter d’assemblée d’investiture… Conscients du manque de visibilité de leur parti, les adéquistes en avaient même modifié le nom officiellement à la toute veille de la campagne pour ajouter «Équipe Mario Dumont». «Nous voulions nous assurer qu’il n’y aurait pas de confusion dans l’isoloir», dit le chef. «Nous n’avions d’association active que dans une minorité de circonscriptions», dit Éric Boisselle, 26 ans, organisateur de la campagne de Marie Grégoire dans L’Assomption, une candidate qui a donné à l’ADQ un de ses meilleurs pourcentages. L’association s’était éteinte entre les deux élections et la permanence était la maison de la mère de Marie Grégoire, qui assurait aussi le secrétariat. Dans Shefford, deuxième circonscription où elle a réalisé sa meilleure performance (Serge Nadeau a obtenu 24,6% des voix), l’ADQ ne comptait pas 30 membres. «Il est difficile pour tous les partis de faire vivre des associations entre les élections», dit Jacques Hébert, le directeur de l’ADQ et un de ses trois seuls permanents. Les locaux du bureau national, rue Sainte-Catherine, à Montréal, sont presque déserts. Le nombre de membres est un secret bien gardé. Jacques Hébert laisse tomber le chiffre invérifiable et peu réaliste de 10 000… L’ADQ n’en comptait peut-être même pas 2000 au déclenchement des élections. En 1997, dernière année pour laquelle le Directeur général des élections a des chiffres, le parti n’avait récolté que 7240 dollars de cotisations. À cinq dollars la carte, 1448 membres, 12 en moyenne par circonscription! Mais la campagne leur a donné des ailes. «Les élections nous ont apporté une crédibilité que nous n’avions pas, pense Éric Boisselle. Les médias nous accordent plus d’attention, notre position dans les sondages est meilleure, et nous aurons plus d’argent pour nous organiser… Nous avons maintenant un noyau actif dans toutes les circonscriptions.» Les adéquistes veulent par-dessus tout éviter la démobilisation qui avait suivi la campagne chaotique de 1994. «Notre plus grand défi, c’est d’organiser le parti sur le terrain», constate Mario Dumont. Les adéquistes ont un problème d’identité: sont-ils fédéralistes ou souverainistes? De droite ou… enfin, on ne va quand même pas jusqu’à penser qu’ils sont de gauche! «Nous ne sommes pas dogmatiques, dit Jean-Sébastien Brault, président de la Commission des jeunes. Nous refusons de nous figer dans des positions idéologiques. M. [Jean] Allaire résume ça en disant que nous sommes essentiellement des modérés. Nous sommes insaisissables, et ça dérange!» L’hiver dernier, Jean Allaire, ex-président et toujours éminence grise du parti, était assis à quelques chaises de l’ex-syndicaliste Michel Chartrand dans une salle de la maison Bellarmin, à Montréal, bondée de travailleurs sociaux, de militants socialistes et de jésuites de gauche. Comme tous ces gens, M. Allaire était là pour réfléchir aux moyens de contrer les effets du néolibéralisme sur les pauvres, entendre parler d’un «projet de loi pour l’élimination de la pauvreté» et écouter Françoise David, la présidente de la Fédération des femmes du Québec, expliquer les objectifs de la Marche mondiale des femmes contre la pauvreté. «Sur la question du revenu minimum vital, dit-il, nous parlons le même langage que Michel Chartrand. C’est une mesure sociale «de gauche» nécessaire si nous ne voulons pas nous retrouver avec des problèmes sociaux graves.» Là s’arrête cependant le rapprochement avec le bouillant Chartrand. «Nous ne pouvons pas avoir de contacts avec lui; il insulte tout le monde!» Si Jean Allaire raconte cet épisode, c’est pour faire valoir que son parti n’est pas, comme le laissent entendre ses adversaires, qu’un ramassis de crypto-réformistes, de disciples de Mike Harris et de Ralph Klein, ou pis, de l’Américain Newt Gingrich. «Nous n’avons rien à voir avec la droite «morale», dit Jean-Sébastien Brault. Au conseil général de septembre, à Mirabel, nous nous sommes prononcés en faveur de la reconnaissance des droits des conjoints de même sexe…» «J’ai beaucoup de misère avec l’étiquette de «néolibéraux» qu’on nous met parfois, dit Marie Grégoire. Je trouve plutôt effrayant que la valeur de l’action en Bourse dicte les décisions des entreprises, sans considération pour le reste.» Comment s’accommode-t-elle d’un programme politique qui proposait l’abolition des garderies à cinq dollars par jour, une mesure sociale des plus populaires? «Nous en avons surtout contre la nationalisation du système de garderies. Les garderies privées en ont fait les frais.» Au débat des chefs, Lucien Bouchard a traité Mario Dumont de réactionnaire: «Pour un jeune homme comme vous, je vous trouve passablement de droite», disait-il sur un ton de blâme paternel en le montrant du doigt. Au congrès de 1996, à Saint-Jean-sur-Richelieu, les délégués avaient réclamé une réduction de 25% de la taille de l’État et entendu leur chef vanter le gouvernement du conservateur Mike Harris, de l’Ontario. Le lendemain, La Presse titrait: «L’ADQ de Mario Dumont: à droite toute». Certains congressistes étaient consternés. «C’était l’enfer! se souvient Éric Boisselle. Moi, je n’ai pas honte d’être de droite. Je suis pour un gouvernement qui met ses culottes et ne craint pas de punir ceux qui travaillent au noir ou ceux qui, parmi les assistés sociaux, ne font pas d’effort pour retourner sur le marché du travail. Mais nous avons beaucoup de militants qui se disent sociaux-démocrates.» «Moi, je suis social-démocrate!» me lance d’ailleurs Martin Baller, 25 ans, transfuge récent du Parti libéral du Québec. Il veut mettre sur pied un bureau et une véritable association dans Mercier, sur le Plateau-Mont-Royal. «Beaucoup de jeunes artistes pauvres y vivent, et je suis convaincu qu’il s’agit d’une clientèle que nous pouvons atteindre. L’État peut faire davantage pour eux. Personne n’est sensible à leur détresse…» Martin Baller ne croit pas que la réduction radicale de l’État soit un frein à de meilleures interventions à caractère social. Et il est conscient que des tendances contradictoires coexistent à l’ADQ: «On y trouve des fédéralistes comme des souverainistes, des gens de gauche et des gens de droite. Nous ne sommes pas des millions, et il y a de la place pour exprimer nos idées.» Nombre de jeunes sont séduits par cette ouverture. «Tout est encore malléable dans ce parti, dit Jean-Sébastien Brault. L’histoire de l’ADQ est à écrire, et c’est emballant.» «Ce qui nous caractérise, c’est l’innovation», dit Alain Dumas, jeune entrepreneur de Bromont et organisateur de Serge Nadeau dans Shefford. «Notre position sur les clauses orphelins a été reprise par les jeunes du Parti québécois.» La clientèle cible de l’ADQ, ce sont les jeunes. Plus du tiers des candidats aux dernières élections n’avaient pas 30 ans. La moyenne était de 34 ans. Les membres se recrutent surtout parmi les travailleurs indépendants, les jeunes professionnels, les cols blancs… «Beaucoup de nos succès ont été obtenus dans le «450» [NDLR: le nouvel indicatif téléphonique], dit Jacques Hébert, directeur du parti. Masson, Deux-Montagnes, Blainville, L’Assomption, La Prairie sont des circonscriptions où se trouvent de jeunes familles de la classe moyenne.» L’ADQ tarde cependant à pénétrer dans le milieu étudiant, largement acquis à la souveraineté et, donc, au Parti québécois. Ce printemps, il y aura un blitz de recrutement dans les cégeps et, à l’automne, une campagne plus importante dans ces derniers et les universités. «Un adolescent qui s’affiche adéquiste, c’est très rare», constate Guillaume Saindon, 16 ans, élève de cinquième secondaire à Rivière-du-Loup. «La plupart se disent souverainistes. Mais j’ai découvert que l’ADQ avait beaucoup de jeunes partisans silencieux.» Après avoir milité pour le Oui au référendum, les adéquistes ont enterré l’affaire avec le même sens de l’efficacité que celui qu’ils réclament de l’État. «Nous avons été les premiers à reconnaître le verdict, dit Éric Boisselle. Comme société, nous ne pouvons pas mettre encore nos énergies dans ce débat. Il faut nous appliquer à devenir les meilleurs du monde, des chefs de file, avoir le plus bas taux de chômage, une meilleure situation financière, s’attaquer au taux de décrochage scolaire et régler les problèmes dans le secteur de la santé.» Ensuite seulement, croit-il, il sera opportun de se reposer la question existentielle de la souveraineté… D’ici là, on voit encore mal de quel côté de l’échiquier politique l’ADQ pourra trouver la «croissance obligatoire» que cherche Mario Dumont. Tous les observateurs s’entendent pour dire qu’il trouvera le temps long pendant les quatre prochaines années dans une arène où on attend des libéraux de Jean Charest une opposition musclée. Jusqu’ici, l’ADQ s’est alimentée surtout de jeunes désillusionnés des deux autres partis. À défaut de faire élire un camarade pour l’épauler en chambre, Mario Dumont peut toujours rêver d’un transfuge venu des caucus péquiste ou libéral. N’est-ce pas ainsi que René Lévesque avait gagné ses premiers députés avant 1976?

Politique

Le résistant de Cacouna

Le 24 juin prochain, Mario Dumont jettera enfin sa valise au fond d’un placard de sa maison ancestrale de Cacouna. Pendant six semaines, il cultivera son jardin et regardera blondir ses champs d’avoine. Et avec sa femme, Marie-Claude Barrette, leurs enfants, Angela et Charles, il prendra le temps d’admirer le soleil disparaissant derrière les montagnes de la Côte-Nord. Cela fait huit ans que Mario Dumont dirige l’Action démocratique du Québec (ADQ). Seul élu à l’Assemblée nationale, il en est aussi le seul conférencier dans les cocktails des campagnes de financement, les assemblées de mises en candidature, les tournées électorales. Depuis la fin de janvier, il vit dans ses valises, sans même se donner la peine de les défaire lorsqu’il passe par la ferme du Petit Rang 2, où, depuis 1834, des générations de Dumont cultivent leurs 50 hectares de terre. « Le fait d’avoir des enfants a changé ma vie, déclare Dumont. Je fonce en me disant : « J’ai quelque chose d’utile à faire. Mais si ça ne marche pas, j’ai autre chose dans la vie. » L’utile, c’est de débarrasser le Québec de ses vieilles habitudes « libéralo-péquistes », de battre « les adversaires que sont les péquistes et les ennemis que sont les libéraux ». L’obstacle, c’est « le mur de la résignation » : après une difficile campagne en 1998 qui a permis de prouver que l’ADQ était là pour rester, le parti doit maintenant montrer qu’il est capable de faire élire d’autres députés. L’occasion lui a échappé en octobre 2001, malgré le surprenant résultat de 19,2 % des suffrages recueillis par Michèle Boulianne dans Jonquière. Mario Dumont courait encore après ce miracle, en mars dernier, en présentant son candidat aux élections partielles du 15 avril, François Corriveau, à un groupe d’ouvriers d’Alcoa, à Baie-Comeau. « Péquistes et libéraux, c’est du pareil au même », disait Corriveau, greffier adjoint de la ville, 32 ans et deux enfants, comme Dumont. Un vote adéquiste est un vote inutile, disaient ses adversaires. « Ils ne seront que deux à l’Assemblée nationale et ils ne pourront rien faire », raillait la candidate libérale, Isabelle Melançon, 27 ans, relationniste à la chambre de commerce locale. « Essayez-nous pendant « une p’tite secousse », plaidait encore l’adéquiste. « Le mur de la résignation, c’est ça ! explique Mario Dumont. Les gens disent qu’on a le meilleur programme et le meilleur candidat, mais qu’il faut voter libéral pour battre le PQ. Mon défi est de convaincre les Québécois qu’ils ont mieux à faire que de voter libéral pour se débarrasser du Parti québécois. » Élu à 24 ans député de Rivière-du-Loup, il est resté le « jeune » Mario Dumont. « Ah ! Mario, me dit un pompiste de La Pocatière : sympathique, très intelligent, bien gentil, mais il est encore jeune et il n’a pas beaucoup d’expérience. » Huit ans d’Assemblée nationale, de budgets, de commissions parlementaires, toutes ces heures au bureau de la circonscription à écouter des gens ordinaires lui raconter leurs malheurs ont laissé des traces : l’homme a mûri. « Il est beau mais il n’a pas mon âge », dit la fille de 20 ans qui nous sert des spaghettis au Novello de Rivière-du-Loup. Trop jeune pour les uns, trop vieux pour d’autres… « Au Nouveau-Brunswick, on appelle ça un premier ministre ! » lance Mario Dumont en riant, évoquant la victoire-surprise du conservateur Bernard Lord en 1999, à 33 ans. « Si Mario devient premier ministre, on va s’adapter à cette vie-là comme on assume notre vie aujourd’hui », dit Marie-Claude Barrette en nous servant un café. Angela, cinq ans, s’est endormie dans le fauteuil du salon. Charles, deux ans, s’accroche à son biberon jusqu’à ce que son père l’emporte dans ses bras vers une chambre à l’étage. Les Dumont ne sont pas des « accros » de la politique. Marie-Claude Barrette était pourtant membre du conseil de direction du Parti libéral du Québec six mois avant de rencontrer son mari, en 1990. Ils ont passé à travers la tempête des négociations constitutionnelles, contesté la décision de Robert Bourassa d’appuyer l’accord de Charlottetown en 1992, fondé un parti avec Jean Allaire en 1994, déménagé à Rivière-du-Loup après l’élection de Mario à l’Assemblée nationale. « Pour tenir en politique, il ne faut rien planifier, dit-elle, car on risque d’être déçu ! » « Il y a beaucoup trop d’accros en politique, ajoute Mario Dumont : ils empochent la paye, ils s’accrochent à leur fonction de député avec tout ce qu’elle apporte et ils paniquent à l’idée de ne plus être là l’an prochain… » Les Dumont prennent donc la vie une semaine à la fois. Le mardi, à 7 h, nous sommes en route vers Québec. « C’est à côté », dit Dumont en évoquant la capitale, tout de même à deux heures d’autoroute. Il ne fera que passer à ce parlement qu’il appelle « l’aquarium » : tout ce qui s’y produit est très important pour les poissons, mais à l’extérieur, rien de ce qui préoccupe les poissons n’intéresse les humains ! Alors, après une courte réunion avec des producteurs de bois d’oeuvre dans son bureau mansardé, au troisième étage de l’Assemblée nationale, et une question au ministre des Ressources naturelles sur le différend commercial opposant le Canada aux États-Unis – « Bonne question », apprécie Bernard Landry, jamais à court d’un mot aimable pour Dumont -, nous reprenons la route vers Baie-Comeau. Cette fois, le chef de l’ADQ ne dit pas que c’est à côté. Cinq heures de trajet nous attendent et la météo annonce une tempête de neige. « Depuis huit ans, je travaille avec le dixième des moyens des autres : pas de chauffeur attitré, jamais d’avion pour aller en Abitibi ou sur la Côte-Nord », dit-il. La semaine précédente, en effet, Bernard Landry s’était rendu au même endroit en avion, tout comme Jean Charest l’avait fait la veille et comme Pauline Marois le ferait le lendemain. Du début de février à la fin de juin et tout l’automne, le chef de l’Action démocratique suit le même horaire : une journée à Québec, trois ou quatre dans les régions ou au siège du parti à Montréal, un court week-end à Cacouna. L’ADQ nourrit ses plus grands espoirs dans Lanaudière, la région de Québec, les Laurentides, la Montérégie, Chaudière-Appalaches, le Centre-du-Québec et sur la Côte-Nord : cela fait beaucoup de kilomètres à parcourir avec la Ford Windstar beige de la famille ou le 4X4 loué par son bureau de l’Assemblée nationale. En mai, Mario Dumont prendra tout de même le temps de faire les semis d’avoine, d’orge et de soya, qui, à la récolte, lui rapporteront 30 000 dollars avant impôts. « Marginal », dit-il. « Cela paie les vacances et les escapades à New York », corrige sa femme. Le grand plaisir de l’été de Mario Dumont, c’est le potager, où il se précipite à 5 h 30 du matin : 15 plants de tomates, 9 sortes de laitue, « même des melons d’eau », ajoute-t-il avec fierté. Il a commencé à initier Angela aux joies du jardinage, tandis que Charles, à qui sa mère songe à offrir un chevreau cet été, court après les quatre poules. Dumont, qui a joué au golf dès 14 ans, s’est mis à la glissade en hiver, aux promenades en été. Les enfants règlent sa vie, limitent son temps de lecture ou de travail dans Internet et perturbent à l’occasion ses exercices de piano. Quand il fêtera ses 32 ans, le 19 mai, lui et sa femme se retrouveront avec une quinzaine d’autres couples sur la base de plein air de Pohénégamook. C’est une des trois ou quatre escapades que les Dumont se permettent chaque année, laissant les petits aux grands-parents de Rivière-du-Loup ou de Berthierville. Tout compte fait, ils mènent la vie des jeunes couples de leur génération. C’est la certitude tranquille d’une nouvelle convivialité qui a fait le succès de La Vie la vie, l’émission-culte de Radio-Canada qui attire 1,3 million de téléspectateurs chaque lundi soir. Le retour à la campagne, beaucoup plus de temps avec les enfants que devant la télé – ils espèrent en avoir « un ou deux autres », malgré une fausse couche en 1998 et une grossesse difficile qui a tenu Marie-Claude à l’hôpital pendant quatre mois et demi avant la naissance de Charles -, un ordinateur, un télécopieur, trois lignes téléphoniques. L’un ou l’autre travaille à la maison lorsqu’un des enfants est malade et a besoin d’attention. « J’ai été militante et je savais que la vie politique ne s’arrête pas à 17 h », dit Marie-Claude Barrette, qui aujourd’hui travaille au Musée du Bas-Saint-Laurent, à Rivière-du-Loup. Angela et Charles sont nés après l’élection de leur père et le déménagement du couple à Cacouna. Pour eux, les absences prolongées de Mario Dumont sont normales. Quand on demande à l’aînée ce que fait son papa, elle répond naturellement : « Il travaille à la télévision. » Elle est encore trop jeune pour comprendre ce qu’est la politique et s’étonne de le voir sur les panneaux hors dimensions qu’a adoptés le parti aux élections partielles de ce printemps (1,20 m sur 1,20 m au lieu de 60 cm sur 1,20 m). Car l’ADQ en est toujours au stade où elle doit surprendre pour se faire remarquer. Le parti, qu’on ne disait pas viable en 1994 et qu’on croyait fini en 1998, a tout de même obtenu 480 636 voix aux dernières élections, soit 11,81 % des suffrages. La barre se situe maintenant à 20%. Un sondage CROP réalisé en février suggère que c’est possible: 22 % des Québécois, dont 26 % de francophones, auraient l’intention de voter pour l’ADQ. Et 25 % déclarent que Mario Dumont est le chef auquel « ils font le plus confiance pour diriger le Québec » (29% dans le cas de Jean Charest et 28 % dans celui de Bernard Landry). Avec plus de 20 % des suffrages, l’ADQ deviendrait un parti officiel à l’Assemblée nationale et son budget frôlerait le million de dollars. Au-delà de cette barre de 20%, il pourrait faire élire de cinq à huit députés. En 2001, l’ADQ a recueilli près de 100 000 dollars en revenus autonomes, le double de l’année précédente, auxquels se sont ajoutés environ 300 000 dollars de contributions publiques (50 cents par électeur), basées sur le nombre de voix recueillies au scrutin précédent. Il n’y a que cinq personnes à la permanence du parti, à Montréal, mais il a fallu engager quelqu’un pour saisir les données sur les nouveaux membres. François Corriveau en recrutait de 200 à 300 par mois pendant la campagne dans sa circonscription de Saguenay. Au 31 décembre 2001, le parti comptait ainsi une quarantaine d’associations de circonscription dûment constituées ayant plus de 50 membres. Et des candidatures s’annoncent, parfois d’elles-mêmes, dans 70 circonscriptions. Le profil du candidat reste presque toujours le même : de jeunes entrepreneurs et des travailleurs autonomes dans la trentaine. Mais des élus municipaux de 40 à 50 ans se signalent également. « On est au point où on refuse des candidats », affirme Dumont. Il se permet même à l’occasion de vérifier dans les archives des tribunaux le passé des intéressés ! Malgré ces prévisions encourageantes, les observateurs ne croient guère à l’avenir de l’Action démocratique. « Le principal problème de Mario Dumont demeure ce que Bernard Landry appelle le caractère « virtuel » du parti qu’il dirige, écrivait Michel David dans son bulletin de fin d’année pour Le Devoir. Il est vrai que l’actuel mode de scrutin pénalise l’ADQ, mais son désir de se démarquer des « vieux partis » l’amène également à adopter des positions qui sont de nature à accentuer sa marginalisation… » Son confrère J.-Jacques Samson ajoute, dans Le Soleil, que le chef de l’ADQ « termine l’année en queue de poisson, succombant de plus en plus souvent aux travers des vieux politiciens, et il doit s’interroger sur la capacité de l’ADQ de rallier une clientèle électorale désabusée du tournage en rond du PLQ-PQ… » « Ah ! si on était capables de briser la glace », soupire le conseiller et confident du chef, Jean-Luc Benoît. Le secret espoir des adéquistes est en effet de réaliser le même exploit que le Parti québécois : fondé en 1968, il faisait élire sept députés en avril 1970. Après avoir fourni au premier gouvernement de Robert Bourassa une opposition beaucoup plus musclée que l’Union nationale, le PQ devenait l’opposition officielle en octobre 1973 et prenait le pouvoir le 15 novembre 1976. Jean Allaire, qui a présidé la Commission politique du Parti libéral du Québec avant de fonder l’Action démocratique, aime dire à ses anciens amis du PLQ et à ses relations au gouvernement : « Croyez-vous que si ces jeunes étaient au pouvoir, ils feraient plus de bêtises que nous ? » Courtisé autant par les libéraux que par les péquistes, Mario Dumont doit cependant « se méfier des compromis, qui peuvent rapidement devenir des compromissions », dit encore Allaire. En 1995, le jeune chef de 25 ans a osé pactiser avec le rusé Jacques Parizeau, de 40 ans son aîné. C’était pour « ne pas se retrouver dans le camp de Jean Chrétien et des gens qui ont trahi le Québec », explique Dumont. Il prétend que cette campagne aux côtés de Parizeau et de Lucien Bouchard ainsi que sa réaction au résultat serré qui a suivi ont établi sa réputation de chef politique responsable. « Les Canadiens qui nous ont visités la semaine dernière ont réalisé [sic] que les fondations du Canada craquaient, a-t-il déclaré le soir du 30 octobre. Rien de tout cela n’est réparé. Lorsque les fondations sont si endommagées, les retouches n’empêcheront pas sa chute. Nous devons reconstruire. » Le chef du Parti réformiste, Preston Manning, l’appela aussitôt pour prendre rendez-vous avec lui ! À un récent colloque sur Robert Bourassa, Guy Laforest, professeur de sciences politiques à l’Université Laval, a remarqué qu’il existait encore beaucoup de camaraderie entre Dumont et les anciens collaborateurs de Bourassa. « Il en est l’héritier naturel d’ailleurs, dit Laforest, avec ses qualités et ses défauts : de bonnes relations avec les autres, pas rancunier, une formation d’économiste [à l’Université Concordia], mais un rapport utilitaire au reste du Canada. » En somme, Dumont est l’homme du « fédéralisme rentable ». Le chef de l’ADQ reconnaît cependant qu’il devra, au plus tôt, visiter le Canada, qu’il ne connaît pas. Au Québec, il n’a plus d’alliés, seulement des « adversaires » ou des « ennemis », comme il le dit des péquistes et des libéraux. Ses mots les plus durs, il les réserve à Jean Charest et à son parti, qui l’ont vainement courtisé. « Le Parti libéral est presque devenu le parti de l’infidélité au Québec, dit Dumont. Il est inféodé à Ottawa et les fils sont trop mêlés pour qu’il puisse prétendre être un parti vraiment québécois. » Quant à Charest lui-même, « je ne pense même pas que c’est lui qui a décidé d’être là, dit Dumont. Je ne lui ferais pas davantage confiance qu’au reste du PLQ ! » Pas question donc de retourner au PLQ tant que « le frisé », comme il appelle Charest, en sera le chef désigné par Ottawa. Quand il était président de la Commission-Jeunesse du Parti libéral du Québec, Dumont complotait avec Bourassa pour empêcher les libéraux fédéraux de s’inscrire aux congrès du parti provincial. Aujourd’hui, « c’est le même monde, prétend-il : je ne reconnais plus le PLQ, et Jean Lesage ou Robert Bourassa ne le reconnaîtraient pas non plus ». Le chef de l’ADQ est plus réservé lorsqu’il parle du premier ministre. « Il faut reconnaître que Bernard Landry a tout de même beaucoup d’expérience », commence-t-il par dire à un groupe de gens d’affaires de la Côte-Nord qui lui demandent d’évaluer l’adversaire. « Il m’a envoyé des messages, me confirmera-t-il au cours d’un entretien privé. Mais il perd son temps… » Car pour lui, péquistes et libéraux, « c’est la même affaire : le même modèle de gouvernement, qui dépense toujours plus, qui est toujours plus gros et plus lourd ». Le PQ représente pourtant un grand succès électoral : quatre victoires en un quart de siècle et 16 ans au pouvoir. « Mais en politique, il n’y a pas d’excuses, ajoute Dumont. Le Parti québécois a eu la chance de gouverner, il a été en position de définir sa stratégie, et le résultat qu’il a livré, c’est un affaiblissement politique du Québec. J’appelle cela un échec lamentable ! » Encore une fois fidèle au modèle Bourassa, il se prétend pragmatique et rêve de l’époque où le Québec, s’alliant à l’Ouest, avait porté Brian Mulroney au pouvoir. « Pour l’instant, explique-t-il, l’Alliance canadienne, je ne la sens pas, et Stephen Harper [le chef élu le 20 mars dernier], je ne le vois pas. Mais mon instinct me dit qu’à un moment donné la population canadienne va s’écoeurer du gouvernement de Jean Chrétien et de son autoritarisme. Je craindrais qu’il ne se mette en place une autre option politique au Canada, forte et solide, et que le Québec ne soit en train de cueillir des pâquerettes. » Mario Dumont n’envisage pas d’autre avenir politique que celui de l’Action démocratique du Québec. Et si, avec sept ou huit députés, il détenait la balance du pouvoir à Québec ? La question le fait longuement réfléchir, comme s’il n’osait pas encore l’espérer. « Cela donnerait un gouvernement plus propre… Ce qui ne serait pas une mauvaise chose », dit-il enfin. Faute de pouvoir imposer son propre programme, quelle est la première mesure que l’ADQ exigerait d’un gouvernement minoritaire en échange de son appui ? « Faire le ménage dans le gouvernement et s’attaquer à l’endettement », dit Dumont. Et qu’interdirait-il au gouvernement de faire? « J’empêcherais les libéraux de signer la Constitution du 17 avril 1982, parce que ce serait la reddition, répond-il aussitôt. Et j’interdirais à un gouvernement du Parti québécois de créer de nouveaux monopoles d’État. » Mais pendant quatre jours, chez lui à Cacouna, à l’Assemblée nationale, en campagne sur la Côte-Nord, je n’ai jamais réussi à « sentir » un futur premier ministre du Québec, ni même un ministre. Son discours est pourtant rafraîchissant, mais « trop beau pour être vrai », dirait-on. Ou comme s’il n’y croyait pas lui-même et se complaisait dans ce tiers parti condamné à l’opposition. Ma remarque l’embarrasse. Il n’est pas dans un « trip de planification de carrière », proteste-t-il. Et s’il devenait premier ministre, « il saurait quoi faire le lendemain matin ». Il a même une idée de ce que serait son premier budget: une baisse massive des impôts pour redonner du souffle au secteur privé. Puis, après six mois ou un an, un grand ménage au gouvernement. Mon scepticisme doit paraître malgré moi. « Il n’y a pas 80 % des gens qui parieraient que l’Action démocratique du Québec sera au pouvoir un jour, admet-il. Mais il n’y a personne qui prendrait le risque de parier que cela n’arrivera pas… »

Politique

Comment freiner l’ADQ ?

LE PQ DOIT GARDER LE CAP Qui est l’artisan de l’ascension de Mario Dumont ? Il serait normal de répondre : « Mario Dumont. » Car le chef de l’Action démocratique du Québec ne manque pas de qualités. Il se dégage de cet homme politique patient, plus attentif aux humeurs de l’électorat que fidèle à une vision, un sentiment absent chez Jean Charest et chancelant chez les principaux leaders péquistes : nullement angoissé, il semble bien dans sa peau, content d’être là. Rafraîchissant. Reste que ces qualités, Mario Dumont les avait il y a six mois. Il les avait il y a un, deux, trois, cinq ans. Mais c’est maintenant qu’il monte. Il arrive que le temps récompense la constance. « Quatre-vingt-dix pour cent de la politique, disait George Bush père, c’est d’être là. » Les affaires de lobbying, les maladresses du PQ envers ses élus plus âgés – démission de Guy Chevrette et de Jacques Brassard, départ de Jean-Pierre Jolivet et de Matthias Rioux -, la navrante déclaration de Rita Dionne-Marsolais sur la « génération égoïste », la faiblesse chronique de Jean Charest comme solution de rechange, l’atténuation du sentiment d’urgence à propos de la question nationale, tout semble avoir convergé pour déblayer le terrain au chef adéquiste. Paradoxe : même les succès du gouvernement profitent à l’ADQ. Il ne viendrait pas à l’esprit de près de la moitié de l’électorat de voter, comme il l’a fait aux partielles de juin, pour un parti inexpérimenté si nous étions en période de crise économique, de montée du chômage et de déficits croissants. C’est parce que l’emploi se porte bien, que l’enrichissement du Québécois moyen est palpable, que les finances de l’État sont en ordre (merci à MM. Bouchard et Landry) que l’électorat peut se permettre un flirt avec Mario Dumont. Le parallèle entre Mario Dumont et le jeune Robert Bourassa de 1970 ne tient d’ailleurs pas. À l’époque, une population économiquement analphabète et déboussolée par l’accélération des changements votait pour un économiste terne dirigeant un parti de gouvernement. Aujourd’hui, une population plus aguerrie et désireuse de changement n’est nullement impressionnée par le bac en économie de Mario Dumont. Les gens ont envie d’une nouvelle tête, ils peuvent se la payer, voilà tout. Mario Dumont sera-t-il premier ministre du Québec à l’automne 2003 ? Si le PQ continue à lui faire la courte échelle, si des ministres s’entêtent à dire du mal de leur propre programme, de leurs engagements sociaux, des aînés et des jeunes, si on dilue l’objectif indépendantiste dans le concept flou d’« union confédérale », c’est probable. Avec l’effet secondaire de fragiliser l’identité du parti de René Lévesque pour des années à venir. Mais rien n’est joué. Car il est plausible que l’étoile de Mario Dumont pâlisse. Son score aux partielles fait penser au jour où l’action de Nortel a atteint 123 dollars. « Priced for perfection » », disaient les experts : l’action ne pouvait se maintenir à ce niveau que si tout se déroulait parfaitement pour l’entreprise, facteurs externes et internes compris. L’ADQ ne descendra pas aussi bas que le titre de Nortel, mais elle ne pourra se maintenir longtemps dans la stratosphère politique. Pour peu que la force nouvelle de l’ADQ se stabilise à un niveau respectable, les prochaines élections se joueront vraiment à trois : il ne faudra plus 44 % des voix pour gagner, mais de 35 % à 40 %. Si le PQ se ressaisit, recentre son action, il peut se présenter aux urnes avec des chances de gagner et la certitude de durer. « Le Parti québécois est le seul parti souverainiste et progressiste au Québec. » Depuis mai, Bernard Landry répète cette phrase comme un leitmotiv. C’est un énorme progrès. D’abord, notons la disparition bienvenue du concept d’« union confédérale ». Paix à ses cendres. Applaudissons ensuite à la profession de foi de l’ex-ministre des Finances en faveur de la social-démocratie. Le gouvernement du PQ, qui a cumulé en sept ans plus de mesures progressistes que tout autre gouvernement de centre gauche en Occident, avait une étrange pudeur à afficher ses couleurs et à en retirer un avantage électoral. Ce n’est pas le seul signe encourageant. Pendant la dernière semaine de la session parlementaire, le gouvernement Landry a déposé un projet de loi sur la lutte contre la pauvreté, donné à l’environnement un coup de pouce dans son match jusqu’ici perdant avec le lisier de porc et fait voter à l’unanimité une loi sur l’encadrement du lobbying. Un rétablissement remarquable, après une série de faux pas éthiques pendant l’hiver. On n’est pas près de voir un tel dénouement à Ottawa. Ces mesures sont arrivées trop tard pour avoir une influence sur le vote aux partielles et rien ne pouvait, à ce stade, endiguer la vague adéquiste. Mais à moyen terme, c’est là que se trouve en partie la solution. Le simple retranchement péquiste sur ses terres souverainistes et progressistes ne suffira pas. Il y a des choses à ne pas faire. Des choses à mieux faire. Et des choses à faire. À NE PAS FAIRE Céder à la panique Durant les premiers élans de passion – amoureuse ou politique -, rien ne sert de trop critiquer le nouveau prétendant. Il semble parfait, c’est pour ça qu’on l’adore. Ceux qui le critiquent sont jaloux, ou dépassés. C’est comme ça. Il faut attendre qu’il fasse ses propres erreurs. Ça viendra. (Il semble que Jean Charest soit victime du phénomène inverse. Rien de ce qu’il accomplit ne l’aide. Et quand il répète 22 fois en une heure: « Déclenchez des élections générales », il faut décoder : « Élisez-moi ou achevez-moi, qu’on en finisse ! ») S’acharner sur le programme adéquiste est également peu productif pour l’instant. Certains adhèrent à ses aspects racoleurs, sont contre « l’emploi à vie » des fonctionnaires, vieux thème populiste un peu démago. Il y a un marché pour des propositions de droite, comme un système de santé à deux vitesses, même si la chose est illégale en vertu de la loi canadienne. Et pour ceux que les propositions adéquistes pourraient choquer, il y a un antidote : Dumont lui-même. Il lance un pavé dans la mare et tout le monde rigole de voir les notables éclaboussés. Mais il est prudent et ne se jettera pas à l’eau. Si le programme est trop audacieux, lui a les pieds sur terre. En recul déjà sur la réduction de la fonction publique, il promettra bientôt programmes-pilotes, consultations, études de faisabilité et autres coussins gonflables pour amortir les chocs. Il en restera une impression d’audace, sans la menace. Toucher à l’article 1 Il faut éviter de gaspiller de l’énergie à récrire le programme du PQ. Ce document n’a jamais empêché la publication de manifestes ou de plates-formes électorales modernisant et adaptant la vision du parti aux nécessités du jour. Il est impératif de ne pas toucher à l’article 1 du programme. Faire du Québec un pays aussi indépendant que la France l’est en Europe, dans un marché commercial unique avec le voisin canadien, reste la meilleure proposition pour les Québécois. Mais il faut que les choses se présentent autrement, dans l’électorat québécois et à Ottawa, pour que ce projet reprenne son essor. Il sera alors préférable que les souverainistes soient au pouvoir. En certaines conjonctures, un gouvernement péquiste peut tenter de réunir une majorité de Québécois autour d’un projet de réforme de la fédération susceptible de faire progresser le Québec, ou dont l’échec pourrait mener à la souveraineté. Une telle « sortie de secours » était jouable en 2000, car on aurait pu compter sur la crédibilité rassembleuse de Lucien Bouchard, et des élections fédérales imminentes auraient donné la réponse du Canada. Ces conditions ne sont plus réunies. Espérons qu’elles le seront de nouveau. En attendant, il ne sert à rien de se déchirer sur des hypothèses. Et on ne doit pas confondre l’objectif indépendantiste avec le gain, bienvenu mais partiel, d’une autonomie accrue au sein de la fédération. À MIEUX FAIRE Défendre la social-démocratie existante Il ne faut pas espérer que la promotion de la social-démocratie mobilise, à elle seule, les contribuables. Beaucoup de Québécois sont convaincus qu’ils paient plus d’impôts que les autres Nord-Américains (c’est vrai) et qu’ils n’ont rien en retour (c’est faux). Ainsi désinformés, ils peuvent percevoir la perspective d’une social-démocratie accrue comme une menace plutôt qu’un avantage. Cette vision néolibérale, portée par le PLQ et l’ADQ, a fini par dominer au Québec, car non seulement les leaders du PQ ne l’ont pas neutralisée, mais le gouvernement l’a partiellement relayée dans son discours et son action. Qu’on me comprenne bien : l’élimination du déficit, la gestion plus serrée des services publics, la baisse raisonnée de l’impôt des particuliers, tout cela était, dans l’ordre, indispensable, nécessaire et utile. Et la réduction, amorcée dès 1995, du fardeau fiscal des PME et des entreprises en expansion (qui frôle désormais l’impôt zéro) a contribué à la progression plus rapide du PIB réel par habitant au Québec qu’au Canada anglais (depuis 1998) et qu’en Ontario (depuis 2000). Ces politiques ont permis au PQ de ravir aux libéraux, cela pour la première fois, la palme de la bonne gestion économique. Cette approche, traditionnellement de droite, a brouillé l’image sociale-démocrate du PQ. C’était inévitable. Mais le discours du gouvernement a ajouté à la confusion. Par exemple, il a cautionné l’idée que l’impôt québécois devrait être ramené au niveau de l’impôt ontarien. La rengaine des « contribuables les plus taxés du continent », sans contrepartie apparente, est devenue dogme. Ainsi, tout était en place pour la promesse du « moins d’État » de Mario Dumont. L’écart entre le fardeau fiscal de l’Ontario et du Québec est de cinq milliards de dollars par an. Or, qu’est-ce que les Québécois obtiennent, avec cet argent, que les Ontariens n’ont pas ? Il suffit d’additionner les budgets des garderies à cinq dollars, le financement des établissements scolaires privés, les bourses aux étudiants et les coûts induits par le maintien des droits de scolarité les plus faibles du continent, l’aide à la culture (toutes ces dépenses profitant essentiellement à la classe moyenne, grande bénéficiaire du modèle québécois, contrairement aux idées reçues) ; y ajouter les budgets de développement local, l’aide juridique et les logements sociaux, et on comble – au million près – l’écart entre les deux provinces. Les Ontariens ne font que payer, parfois plus cher, ces services au secteur privé. Enfin, si on ajoute la subvention permanente qu’Hydro-Québec, entreprise d’État, accorde en vendant son électricité 38 % moins cher que son voisin, le fardeau bascule allégrement sur l’épaule des Ontariens. Dans les faits, lorsqu’on tient compte du coût réel des denrées et services, y compris des services publics, le niveau de vie des Québécois, du bas en haut de l’échelle des revenus, est supérieur à celui des Ontariens. Et quand on tient compte du nombre d’heures de travail, il est comparable à celui des Américains, qui bossent désormais plus que les Japonais. Les Québécois, non. Comme les Français et les Allemands, ils se gardent du temps pour la famille, les amis, les loisirs. Ils disposent d’une heure de plus par semaine que les Ontariens et de trois de plus que les Américains. Bref, au lieu de participer à la diabolisation de l’impôt (que Tony Blair vient d’augmenter pour financer ses services de santé), le gouvernement péquiste aurait dû dire aux Québécois qu’ils en ont pour leur argent et qu’ils jouissent d’une société plus juste. Le taux de pauvreté au Québec est inférieur à ceux de l’Ontario et des États-Unis, et il est en baisse, tel que l’indiquait une récente étude de l’Institut de la statistique du Québec, passée inaperçue, et une autre de l’Institut Fraser (2001). En Amérique, c’est au Québec que les inégalités sociales sont les plus faibles et ont le moins progressé en 10 ans. Voilà une grande réalisation sociale-démocrate, un succès de la solidarité québécoise. Qui en a félicité le Québec ? Qui a dit qu’il faudrait en faire un objectif ? L’augmentation des inégalités de revenu est la résultante directe des changements technologiques dans l’économie (les travailleurs qualifiés prennent de la valeur, les autres en perdent) et de l’intensification du commerce international (les travailleurs non qualifiés du Sud font baisser la valeur des nôtres). Nous sommes donc entrés dans une période où les écarts vont se creuser. Pour maintenir le niveau actuel de cohésion sociale, il faudra plus de transferts, donc davantage de social-démocratie. Le PQ devrait abandonner à ses adversaires de droite la surenchère des promesses sur la réduction de l’impôt des particuliers et les laisser nager dans leur contradiction : ou bien le Québec souffre de déséquilibre fiscal par rapport à Ottawa et n’a pas l’argent nécessaire pour la santé, ou bien il n’en souffre pas et peut renoncer à une partie de l’impôt. Le PQ devrait s’extraire de cette contradiction, annoncer qu’il maintiendra le niveau d’imposition et utilisera les revenus supplémentaires en santé, en éducation ainsi que dans sa lutte contre la pauvreté et l’accroissement des inégalités sociales. S’il le peut, il réduira la dette. Dans l’année qui vient, le gouvernement Landry doit consacrer beaucoup d’énergie au chantier qu’il vient d’ouvrir sur la pauvreté. S’il le mène bien, il contribuera à définir l’identité sociale du parti. Les décisions sur l’extension des droits des travailleurs non syndiqués – soit les deux tiers de la main-d’oeuvre du secteur privé – dans la réforme des normes minimales du travail seront également cruciales. À FAIRE Une vraie synthèse entre l’entrepreneuriat et la solidarité Le Québec est l’endroit où les coûts de production sont les plus bas en Occident. La faiblesse du dollar canadien y est pour beaucoup. Les salaires sont plus bas, l’énergie moins chère, ce qui se répercute sur toute la structure des prix. L’allégement fiscal pour les entreprises, qui ont payé l’an dernier 1,4 milliard de dollars de moins qu’elles n’auraient déboursé en Ontario, fait le reste. Le PQ devrait s’engager à maintenir cet avantage comparatif. La réduction de la taxe sur le capital doit se poursuivre et il faut faire un effort majeur pour simplifier la réglementation et la paperasse de nature fiscale et administrative – mais pas les exigences sociales et environnementales. La gauche péquiste doit comprendre qu’une nation qui, comme le Québec, exporte 60 % de sa production doit s’astreindre à promouvoir la capacité de ses entreprises et produits d’affronter la concurrence. Partout, le gouvernement doit encourager la création d’entreprises et de richesse. Par exemple, en défiscalisant le revenu personnel ou familial consacré à l’investissement direct dans une petite entreprise, par l’intermédiaire d’un régime d’épargne entrepreneuriat s’apparentant aux REER. Le modèle québécois doit désormais s’appuyer sur ses deux pieds : faire mieux que ses voisins pour libérer l’investissement et la création de richesse, et faire mieux au chapitre de la solidarité sociale et des services publics. Les contrats de performance et les plans de réussite instaurés par le ministre François Legault en éducation, qu’il veut maintenant appliquer en santé – où Pauline Marois avait enclenché le mouvement -, doivent marquer non la fin, mais le début d’un virage. S’il veut se distinguer comme le seul véritable défenseur du service public, comme il le devrait, le PQ doit devenir encore plus exigeant pour en accroître la qualité, la rapidité, l’efficacité et la souplesse. L’environnement et la langue Le gouvernement doit être plus exigeant face à l’environnement. Le ministre André Boisclair est en train de redonner à son ministère un tonus qui lui a trop longtemps manqué. Qu’on le laisse franchir les pas nécessaires à la reconstruction de la réputation verte du PQ, y compris pour la forêt et l’eau, et il en résultera un développement politique durable. Une dernière tâche: l’équilibre linguistique. Statistique Canada nous dira prochainement si le recensement de 2001 confirme ou non les prévisions du Conseil de la langue française sur la mise en minorité, d’ici 14 ans, des francophones de Montréal. Si la tendance se maintient, le gouvernement du PQ aura contribué, en créant l’entité « une île, une ville », à un clivage politique lourd de conséquences entre la nouvelle et puissante municipalité majoritairement non francophone et le reste du Québec. Ayant introduit cette bombe à retardement, c’est à lui qu’il incombe de la désamorcer. L’étalement urbain étant, à 82 %, le fait des francophones, surtout de jeunes familles qui achètent une résidence en banlieue, on peut le freiner en rendant le logement dans l’île plus attrayant et en facilitant l’accès à une première propriété dans l’île pour les nouveaux parents. Il faut cesser d’avoir peur des édiles municipaux de la couronne montréalaise lorsqu’on veut atteindre un objectif national raisonnable : empêcher une fracture linguistique et culturelle entre la métropole et le reste du Québec. Penser au moyen terme Il se peut que l’échec du PQ aux urnes soit déjà programmé. Mais la direction péquiste doit penser aussi à moyen terme. En cela, la persévérance paie. Un gouvernement adéquiste ou libéral qui démantèlerait des pans du modèle québécois, sans se soucier des effets sur les inégalités sociales, se heurterait à de graves difficultés. Un Parti québécois resté fidèle à ses convictions pourrait alors regagner la confiance des électeurs. De même, la ligne de fracture entre le Québec et le Canada s’aggrave, ce que l’arrivée d’un Paul Martin, plus diplomate que son prédécesseur, ne pourrait occulter que temporairement. C’est en restant résolument souverainiste que le PQ pourra crever l’abcès le temps venu. JEAN-FRANÇOIS LISÉE Ex-conseiller des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, l’auteur est chercheur invité au Centre d’études et de recherches internationales de Paris et au Centre de recherche interuniversitaire sur les transformations et les régulations économiques et sociales (CRITÈRES). LE PLQ DOIT REPENSER LES MISSIONS DE L’ÉTAT Les succès remportés aux dernières élections partielles par l’ADQ modifient en profondeur l’échiquier politique du Québec. Tant mieux! Fini les élections sur seul fond de question nationale. Pour la première fois en 25 ans, la lutte à trois permettra aux Québécois d’assister à un véritable débat d’idées. D’abord, mettons les choses au clair. En élisant trois nouveaux députés adéquistes, les Québécois n’ont pas exprimé un désir de changement de génération. Nous assistons plutôt à une modernisation saine des enjeux politiques au Québec. Le PLQ doit donc profiter de l’occasion pour reprendre l’initiative. L’ADQ mise surtout sur la personnalité de son chef, Mario Dumont. Conséquence : la plupart des électeurs ne connaissent pas les idées qui constituent le fondement même de ce parti. Tôt ou tard, cependant, l’ADQ devra défendre ses propositions les plus controversées, dont les bons d’études, le rôle du privé dans la prestation des soins de santé, le taux d’imposition unique et l’incidence de l’élection directe du premier ministre sur la stabilité politique du Québec. D’ici à ce que les adéquistes fassent la lumière sur leur programme politique, il est vrai que les libéraux se retrouvent sur la défensive. Mais ceux qui croient que la situation du PLQ est désespérée font erreur. Pour le Parti libéral, l’état actuel des choses propose plutôt un défi stimulant, une occasion privilégiée de se redéfinir, de faire valoir ses nombreuses réalisations, son équipe, son programme et son chef. Comment ? En luttant tout d’abord contre cette image de « vieux parti » qu’on veut lui accoler. Vieux, le PLQ ? Que non ! C’est un parti qui jouit d’une riche tradition. De génération en génération, il a su se renouveler et inculquer un souffle nouveau au Québec. Moteur du changement, le PLQ a façonné la société québécoise tout au long du 20e siècle. Ce parti a été l’un des principaux artisans du Québec moderne. Il faut le dire haut et fort ! C’est au Parti libéral que l’on doit l’attribution du droit de vote aux femmes, en 1940, la lutte contre le duplessisme, les grandes réformes étatiques et économiques de la Révolution tranquille, la réforme de l’éducation, la Charte des droits et libertés, la réforme de la fonction publique, l’assurance-maladie, l’assurance-hospitalisation, la réforme de la Sûreté du Québec, la reconnaissance du statut de l’artiste, la première politique culturelle, etc. Et que dire de sa contribution à l’essor économique du Québec ? Nationalisation de 11 entreprises pour former l’Hydro-Québec actuelle, création de la Caisse de dépôt et placement, aménagement de la Baie-James, appui au libre-échange, promotion des investissements étrangers, développement des régions, mise en place d’une fiscalité compétitive, etc. En fait, le PLQ n’a aucunement à être sur la défensive. Son histoire, ses réussites et sa capacité d’être un moteur de changement en sont les preuves éloquentes. Le PLQ doit combattre farouchement l’étiquette de « parti des Anglais » que ses adversaires, tant adéquistes que péquistes, s’acharnent à lui apposer avec mépris. Si tel est le cas, comment expliquer que le PLQ soit la seule formation politique dont l’origine remonte à avant la Confédération et qu’il soit le parti qui ait formé le plus de gouvernements dans l’histoire du Québec ? Certes, contrairement au PQ et à l’ADQ, le PLQ n’est pas un parti homogène. Il est le parti de l’inclusion. Sa coalition est diversifiée. Voilà bien une de ses forces intrinsèques et l’expression de sa modernité. Il y a quelques mois à peine, soit avant les partielles de juin, le PLQ récoltait près de 40 % des intentions de vote dans les sondages et faisait le plein de votants francophones. Il lui est donc possible de présenter un discours et un programme qui auront une résonance auprès des électeurs francophones, particulièrement ceux des régions. Il faut également insister sur le fait que le PLQ n’est ni à droite ni à gauche. Le PLQ doit continuer à concentrer son énergie sur l’importance de créer d’abord la richesse, pour ensuite la redistribuer à ceux qui sont dans le besoin. C’est un parti qui respecte la diversité des régions, qui prône l’importance de l’inclusion et de la tolérance, et qui préconise la compassion et le partage comme valeurs fondamentales dans la vie communautaire. Le PLQ a toujours reconnu au Québec une responsabilité particulière, voire unique : le Québec est le seul État en Amérique à servir une population majoritairement francophone. Cette responsabilité de promotion et de défense de la langue et de la culture françaises doit s’exercer dans le respect des droits historiques de la communauté anglophone et de ses institutions, tout en reconnaissant la diversité culturelle québécoise. Le PLQ a été le premier parti à faire du français la langue officielle du Québec, un fait historique dont la paternité est souvent attribuée à tort au PQ. Le consensus social et l’équilibre d’aujourd’hui à propos de la question linguistique sont largement attribuables au PLQ, à Claude Ryan et au gouvernement de Robert Bourassa. Sur le plan constitutionnel, le PLQ est présentement la seule formation politique d’importance qui défend et fait la promotion de la place du Québec au sein de la fédération canadienne. Contrairement au PQ, qui veut sortir le Québec du Canada, et à l’ADQ, qui ne sait pas si elle veut rester ou partir, le PLQ voit le Québec comme un partenaire majeur, proactif, essentiel, un défenseur de l’autonomie des provinces dans l’ensemble canadien. Pour contrer la montée de l’ADQ, les libéraux doivent également communiquer avec plus de passion les valeurs qui les animent. Être libéral, c’est plus qu’une coalition pour gagner des élections. Être libéral, c’est croire en l’individu, en ses libertés, et créer un contexte politique et économique pour qu’il puisse mieux s’épanouir. Être libéral, c’est voir à l’édification d’une société québécoise libre, ouverte, démocratique et respectueuse des droits individuels. Vouloir gouverner autrement, tel que le prétend l’ADQ, ne peut suffire ! Pour regagner la faveur de l’électorat, le PLQ doit comprendre que la société québécoise s’est refaçonnée au cours des années 1990. Elle est dorénavant branchée sur la planète, elle est diversifiée, créative, confiante et fière de ses composantes culturelles multiples. Les Québécois sont sortis des années 1990 transformés. Ils se libèrent des contraintes et des contrôles traditionnels. Leurs réseaux d’opinions ne sont plus uniquement territoriaux (leur quartier, leur village, leur ville, leur région, leur lieu de travail) ; ils partagent leur vie avec des communautés transnationales, parfois réelles, fréquemment virtuelles. Leur identification nationale et leurs prises de conscience personnelles sont à la fois proches de leurs racines et planétaires. C’est dans cette optique que le PLQ doit repenser les missions fondamentales de l’État québécois. Dans le discours qu’il entend présenter en vue des prochaines élections, le PLQ doit exprimer sa pertinence auprès des électeurs par ses idées et ses convictions visant à améliorer le sort des Québécois. Il lui faudra proposer un programme audacieux, innovateur, gravitant autour de quatre ou cinq thèmes essentiels, comme l’éthique et la gouvernance, le progrès économique et social, les soins de santé, l’éducation et les régions. Le Québec a changé et les Québécois ne sont pas des citoyens retirés de la réalité du monde contemporain. Ayant passé les 40 dernières années à devenir un État moderne, le Québec est à l’aube d’un changement. L’État paternaliste qui contrôle tout, qui impose tout, qui dicte toutes les solutions n’est plus au diapason du Québec. Le gouvernement doit se renouveler en adoptant une nouvelle attitude à l’égard des citoyens. Le PLQ saura-t-il reconnaître ce nouveau Québec qui émerge ? Saura-t-il être à l’écoute de la population, qui désire se prendre en charge, se responsabiliser, et qui cherche à pouvoir modeler les solutions gouvernementales afin de les adapter à ses réalités communautaires ? Saura-t-il remettre en question la bureaucratie actuelle et voir à axer la gestion gouvernementale sur une meilleure qualité des services aux citoyens, avec l’assurance d’un droit de recours ? Saura-t-il amener des propositions afin de réduire l’écart qui existe entre les riches et les moins nantis ? Saura-t-il reconnaître avec conviction que l’État est d’abord au service des citoyens, et non l’inverse ? Il ne faut pas voir là une abdication du rôle de leadership qui revient à l’État. Les solutions gouvernementales tous azimuts sont dorénavant obsolètes. Il importe de comprendre et de respecter les aspirations et les solutions qui conviennent aux diverses communautés. Cette réflexion devra se faire rapidement, car le PLQ dispose de peu de temps. Si les partielles du 17 juin dernier représentent la saison normale, la période préélectorale qui s’amorcera cet automne marquera le début des séries éliminatoires. Obnubilés par la question nationale, les deux grands partis n’ont pas suffisamment rénové leur pensée sur les questions sociales, économiques, culturelles et de gouvernance. La montée de l’ADQ les force à revoir leurs convictions, leurs programmes, et à les adapter au Québec d’aujourd’hui. Le défi pour le PLQ sera de mener une campagne axée sur les idées et non sur les personnes, avec une orientation et un discours politique fondés sur des valeurs libérales : la tolérance, l’égalité, la justice; moins de structures, plus de services ; moins de bureaucratie, plus de responsabilisation; moins d’écart entre les riches et les pauvres, plus d’équité. Qu’on le veuille ou non, lors d’un débat d’idées, habituellement ce sont les idées qui l’emportent. JOHN PARISELLA L’auteur est président de BCP et de BCP Consultants. Il a été directeur général du PLQ (1985-1988) et chef de cabinet de Robert Bourassa et de Daniel Johnson (1989-1994).