Politique

Politique

Pour un traité international sur la diversité linguistique

Conférence d’ouverture au congrès de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec Montréal, le vendredi 24 novembre 2006 Le 5 juin 1996 – c’était un mercredi – les fonctionnaires de la Direction de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes du Puy-de-Dôme sont entrés dans l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand. J’aime beaucoup que cette histoire se passe à Clermont-Ferrand. La ville de Blaise Pascal et de Fernand Raynauld est connue pour avoir conçu et produit les meilleurs pneus au monde. Mais Clermont-Ferrand n’est pas exactement une ville cosmopolite, une métropole du choc des cultures et des langues et certainement pas un lieu de congrégation des polyglottes. Alors que faisaient, en ce mercredi printanier, les fonctionnaires de l’État français dans l’hypermarché Géant ? Leur travail. Ils vérifiaient que tout était conforme aux lois et règlements de l’hexagone. Mais que voient-ils ? Des publicités vantant les mérites des bouteilles de marques OD Pirat, Shock et Blackladder. Les appellations anglophones ne les ont pas choqué. Ou, si oui, ils ne pouvaient rien y faire, car la langue des marques de commerce est déterminée par une puissance qui transcende les nations et les parlements. J’y reviendrai. Non, ce qui choque les fonctionnaires de la République française, une république qui s’y connaît en protection des boissons alcoolisées, est que Shock, Blackladder et OD Pirat se permettent de, disons, pirater le terme CIDRE. Or cette appellation est réservée aux boissons à base de pommes. Ce n’est pas leur cas. Les fonctionnaires prennent notent et déposent une plainte. Dans une autre version de ce discours, que je réserve pour une conférence éventuelle à l’Ordre des producteurs de cidres agréés du Québec, je relaterai ce qu’il advint de cette affaire de la plus haute importance. Je vous réserve à vous seuls, chers traducteurs, terminologues et interprètes, le cheminement de l’autre découverte effectuée par nos fonctionnaires du Puy-de-Dôme. Non loin des boissons usurpant le beau nom de cidre, se trouvaient également 432 bouteilles de Coca-Cola, 47 bouteilles de vrai cidre Merry Down et 22 bouteilles de bière au gingembre Red Raw. L’étiquetage de ces boissons n’était pas en langue française, hormis pour leur volume et, pour les bières, leur titre alcoométrique. (Notez la rigueur de nos amis fonctionnaires.) Or le droit français est formel. C’est l’article R. 112-8 du code de la consommation (vous savez, l’ancien article 4 du décret n_ 84-1147). Il précise – je le cite de mémoire : « Toutes les mentions d’étiquetage prévues doivent être facilement compréhensibles, rédigées en langue française et sans autres abréviations que celles prévues par la réglementation ou les conventions internationales. Elles sont inscrites à un endroit apparent et de manière à être visibles, clairement lisibles et indélébiles. Elles ne doivent en aucune façon être dissimulées, voilées ou séparées par d’autres indications ou images. » Déjà, vous avez remarqué, une prévention contre le voile. Nos employés de l’État ont donc dressé un procès-verbal – nous dirions ici, une contravention. Le représentant de l’hypermarché Géant, M. Yannick Geffroy, fut sommé de s’expliquer devant le tribunal de police de Saint-Étienne, où l’affaire se déplace. Il n’était pas dépourvu d’arguments, M. Geffroy. Les fournisseurs des cidres Merry Down et des bières Red Raw avaient commis une erreur en ne joignant pas les étiquettes autocollantes en langue française destinées à être apposées sur ces boissons, comme il leur avait été demandé. Bon. Mais M. Geffroy était plus ferme concernant les bouteilles de Coca-Cola. Elles avaient été acquises en Grande-Bretagne, d’où l’absence d’inscriptions en français (sauf pour le volume). Il indiqua qu’un panneau comportait la traduction de ces étiquettes, mais un client avait dû le faire tomber au fond de la gondole. Mais ce n’est pas grave, a-t-il plaidé, car le Coca-Cola est un produit notoirement connu et le consommateur ne peut être gêné par un étiquetage en langue anglaise, une langue facilement comprise de tous. Le 18 novembre 1997 – c’était un mardi – le juge du tribunal de police de Saint-Étienne – et je n’ai pas pu vérifier s’il connaissait bien l’anglais – n’a pas retenu les arguments de M. Geffroy et l’a condamné au paiement de 501 amendes de 50 FRF – autant que de produits fautifs – pour infraction à la règle de l’étiquetage en français. Cela faisait, pour le géant hypermarché, l’équivalent de 6 433 $ de l’époque, donc 8 084$ courants. On aurait pu penser que l’affaire s’arrêterait là. C’était, pour l’hypermarché, de l’argent de poche. Mais non. Notre bon M. Geoffroy et la grande société française Casino, propriétaire des Géants, a porté la cause en appel. Et cela est très intéressant car nous sommes en présence d’une compagnie française qui, pour une somme risible, a décidé de contester la législation française en vigueur qui imposait l’étiquetage en français pour des raisons – des raisons de stricte logique marchande. De Clermont-Ferrand, en passant par Saint-Étienne, on en est venu à la cour d’appel de Lyon, ville où le Coca-Cola est une boisson notoirement connue mais où l’anglais n’est pas la langue commune. Le géant Casino posa au juge de Lyon une question qui nous intéresse, ici, au plus haut point. Le droit communautaire européen qui interdit les entraves au commerce considère-t-il exagérée, voire illégale, l’obligation faite par la République française aux commerçants français de vendre aux clients français des produits dont l’étiquetage est en français ? Le bon juge de Lyon n’avait pas de réponse à cette question et l’a donc renvoyée aux experts : les membres de la Cour de Justice des Communautés européennes. Se sont donc penchés sur cette affaire les juges Iglésias, Moitihho de Almeida, Edard, Sevon, Gulmann, Puissochet, Jann, Ragnemalm et Wathelet. Ils ont entendu les parties le 20 octobre 1999 – un mercredi, au Luxembourg. Ils ont rendu leur jugement un jeudi. Le 25 novembre 1999. Ils ont beaucoup travaillé sur la question de savoir ce que constituait exactement du cidre. Mais j’ai promis de garder ces détails pour un autre auditoire. Ils ont rappelé que la question linguistique avait déjà fait l’objet de décisions antérieures. Par exemple, ils avaient statué en juin 1991, et l’affaire était à ce point importante qu’ils avaient émis leur décision le 18. Or vous vous souviendrez qu’en 1991, le 18 juin tombait un samedi. Statué quoi ? Que l’article 30 du traité européen de Maastricht alors en vigueur interdit qu’un état membre impose exclusivement l’utilisation d’une langue pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité que soit utilisée une autre langue facilement comprise par les acheteurs ou que l’information soit assurée par d’autres mesures. Voilà qui est intéressant. A ce critère, les dispositions de la loi 101 d’origine sur l’affichage commercial qui imposait l’unilinguisme français aurait été jugée illégales en droit européen. L’unilinguisme est verboten. Car, selon la logique des juges, on ne peut interdire l’ajout d’une autre langue facilement comprise par les acheteurs. Mais on pourrait donc interdire une langue non facilement comprise. Selon ce critère, le Québec pourrait interdire l’affichage en mandarin, canaque ou punjabi. (Je signale au passage que l’application de ce critère me semble semé d’embûches. Il faut définir ce qu’est une langue facilement comprise – cela dépend des locuteurs – et il faut définir qui sont les acheteurs qui comprennent. L’arabe est peu compris au centre ville de Clermont-Ferrand, mais dans les banlieues parisiennes ?) Laissons cela. La cour est revenue une seconde fois sur des questions linguistiques et semble avoir considéré que sa nouvelle décision n’était pas exceptionnelle car elle l’a rendu un jeudi, en 1995, en octobre, le 12. Sa conclusion : le droit européen s’oppose à ce qu’un État membre impose l’utilisation de la langue dominante de la région dans laquelle le produit est mis en vente, même si l’utilisation simultanée d’une autre langue n’est pas exclue. Dois-je traduire ? Il est illégal, en droit européen, d’adopter une loi qui oblige l’utilisation de la langue dominante de la région – ou de la nation, de l’État – pour l’étiquetage de produits vendus dans la région en question. Cela est interdit, même si est permise l’utilisation simultanée d’une autre langue. Appliquée à la loi 101 actuelle sur l’affichage commercial, cela voudrait dire que le Québec n’aurait pas le droit d’imposer le français comme langue prédominante, ni même comme langue présente dans l’affichage, même si la loi stipule que le français peut être accompagné d’une autre langue. Bref, à se stade, le droit européen décrétait le libre choix des commerçants en matière linguistique dans les questions commerciales. Se tournant vers la cause des Coca-Cola unilingues anglais, la cour européenne devient plus claire encore. Le droit européen en vigueur, déclarent les juges : s’oppose à ce qu’une réglementation nationale impose l’utilisation d’une langue déterminée pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité qu’une autre langue facilement comprise par les acheteurs soit utilisée ou que l’information de l’acheteur soit assurée par d’autres mesures. Une telle obligation constituerait (…) une restriction quantitative des importations. Dois-je traduire ? Pour peu qu’une étiquette porte une langue facilement comprise, comme l’anglais – ce qui semble une évidence pour les juges qui ne discutent même pas de la question – ou pour peu que l’information soit présentée autrement, sur un panneau, par exemple – mais le panneau était absent dans l’hypermarché Géant, un coup du gondolier, vous vous souvenez – la langue officielle, nationale, commune ou tout ce que vous voulez ne doit pas être imposée. Certes on ne peut, disent les juges, induire les consommateurs en erreur. Certes, is doivent comprendre ce qu’on leur dit. Mais, à Clermont-Ferrand comme ailleurs en Europe, l’anglais suffit. Demander davantage serait une restriction aux importations. Une entrave au commerce. Et cette décision s’est appliquée. Et l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand n’a pas eu à payer ses 501 amendes. Et la compagnie française Casino avait réussi à établir une jurisprudence interdisant aux élus de la République française de protéger la présence du français sur les étiquettes des produits de consommation. Il y a un mais. Et j’y viens sous peu. Mais la logique que je viens de vous décrire, appliquée dans un pays de grande culture, par une institution supranationale européenne immensément plus respectueuse des traditions et des identités que celles issues de Bretton Woods – l’Organisation mondiale du Commerce, l’OMC, le Fonds monétaire international, la Banque Mondiale – illustre la puissance de la logique commerciale sur les impératifs culturels ou identitaires. Cela signifie que les impératifs identitaires ou culturels ne sont pas une variable essentielle dans la détermination du droit en ce qui concerne la communication entre le vendeur et l’acheteur. Dans une société de consommation, c’est dire qu’une grande part de l’activité humaine échappe aux considérations culturelles. Je viens au mais. Heureusement, la France et certains de ses alliés au sein de l’Europe ont modifié la législation européenne. Un lundi de janvier 1997, ils ont permis aux États membres d’imposer que les mentions d’étiquetage figurent au moins dans une ou plusieurs des langues officielles de la Communauté européenne. La France peut donc désormais imposer le français sur ses étiquettes. Bien. ( Je fais une pause pour ceux qui suivent attentivement. La loi fut modifiée après l’infraction commise à Clermont-Ferrand mais avant que la Cour ne statue. Les Coca-Colas unilingues ont été sauvées par la loi en vigueur au moment de l’infraction. Ils auraient été châtiés si les fonctionnaires les avaient pris en flagrant délit deux ans plus tard. Fin de la pause.) Mais même le libellé de la nouvelle directive européenne est intéressant. La France peut imposer le Français, non parce que c’est la langue officielle de la France, ou la langue dominante du lieu, mais parce que c’est une des langues officielles de la Communauté européenne. Or l’Union européenne compte 20 langues officielles, mais 25 pays. Avant d’adhérer à l’Union, chaque pays précise la langue qu’il veut voir devenir langue officielle dans le cadre de l’Union. Certains États membres n’ont pas demandé le statut de langue officielle pour toutes les langues qu’ils reconnaissent comme officielles au niveau national. C’est le cas du catalan et du luxembourgeois. Tant pis pour eux. Et théoriquement, rien n’empêcherait un autre pays d’adhérer à l’Union sans exiger que sa langue soit une langue officielle et, en conséquence, il ne pourrait obliger l’étiquetage dans sa langue. Et si un jour l’Europe décide de réduire le nombre de ses langues officielles… Mais le péril est derrière nous pour ce qui est de la France, au moins. Mais l’est-il ? Cette directive qui permet aux pays d’imposer une langue européenne pourrait encore être modifiée. Et de négociation européenne en négociation européenne, la France a perdu son droit de veto en la matière. Si la majorité de ses partenaires en décide autrement, on pourra, en quelque mois, à un jour de la semaine encore indéterminé, n’acheter du Coca-cola qu’en anglais dans la ville de Bibendum. En quoi cela nous concerne-t-il, nous Québécois ? Le problème n’est pas que nous n’ayons aucun député au parlement européen. Le problème vient du fait que la logique marchande prime sur la logique identitaire ou linguistique dans les grandes enceintes dont nous sommes membres – ou dont le Canada est membre. Le problème vient du fait que, lorsque nos gouvernements ont négocié ces ententes commerciales, ils ont été généralement timides ou inconscients lorsqu’est venu le temps de protéger la capacité des États à défendre et promouvoir leur langue dans l’espace commercial. Il y a cinq ans, Ivan Bernier, juriste à l’Université Laval, faisait une première observation des nuages se profilant à l’horizon, analysant les traités et la jurisprudence commerciale internationale. Il concluait que « Comme ces accords ne font guère de place en général à des restrictions aux échanges de biens ou de services fondées sur des considérations relatives à la langue, il est normal de s’inquiéter du sort réservé à des interventions telles que les quotas radiophoniques basés sur la langue, les exigences linguistiques en matière de services professionnels, les subventions accordées sur la base de critères incluant la langue, les exigences linguistiques en matière d’étiquetage. » Bref, selon lui, et selon Christine Fréchette du Conseil de la langue française qui s’exprimait dans un texte récent, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un tribunal de l’OMC ne déclare contraires au droit commercial la loi du Québec obligeant les majors à fournir des versions françaises de leurs films et mette dans sa mire les quotas contraignant les radios à diffuser une proportion minimale de chansons en français. Même les dispositions de la loi 101 qui imposent la présence du français ou sa prédominance dans l’étiquetage, les modes d’emploi et l’affichage pourraient être hachées menu sur l’autel du commerce – à moins qu’on ne fasse la démonstration que la santé et la sécurité des consommateurs sont en danger. Mais si tous peuvent lire les warnings, la santé est sauve, non ? Et si on peut faire la démonstration que la plupart des habitants de Clermont-Ferrand parlent mal l’anglais, chacun sait que la majorité des Québécois, eux, le comprennent. Car il n’est pas nécessaire de maîtriser l’anglais comme Shakespeare pour lire les étiquettes. La langue de Ronald MacDonald suffit amplement. Et même si, dans la logique commerciale, on fait la preuve que le français doit être présent pour des raisons de santé, cela ne protège nullement sa prédominance, qui répond à un impératif socio-politico-identitaire. J’ai parlé d’Ivan Bernier. Ce nom vous dit peut-être quelque chose. Il est l’un des chercheurs dont l’influence fut déterminante pour établir les assises intellectuelles du nouveau traité sur la diversité culturelle. Ce traité, désormais adopté et en voie de ratification, n’a-t-il pas réglé la question ? N’a-t-il pas affirmé la capacité des états de protéger et promouvoir leurs cultures nationales ? Oui. Enfin, il leur a donné un outil, à brandir devant un autre outil, celui de l’Organisation Mondiale du Commerce. Cependant, le traité sur la diversité culturelle ne mentionne la question linguistique que de manière incidente. Pas suffisamment pour servir de rempart contre la logique commerciale. Mais suffisamment pour servir de point d’appui pour bâtir un autre document, un autre traité, portant cette fois sur la diversité linguistique. Bon. J’admets avec vous qu’il est complètement idéaliste de parler d’un tel traité international. Nous ne sommes que quelques-uns à en évoquer la possibilité, encore moins à le juger souhaitable, moins encore à le penser réalisable. A l’extérieur du Québec, la question est quasi-inexistante. A l’intérieur du Québec, elle est balbutiante. Alors suis-je en train de perdre votre temps ? Comme je l’aurais perdu, sans doute, si vous m’aviez invité en novembre 1996, un vendredi, pour vous parler d’un traité sur la diversité culturelle. Car lorsqu’elle est apparue dans les milieux gouvernementaux et universitaires de Québec, il y a 10 ans, l’idée de freiner le rouleau compresseur culturel des États-Unis grâce à un traité international qui soustrairait la culture à la tyrannie de la logique commerciale semblait complètement chimérique. Pourtant, une décennie plus tard, en octobre dernier, 148 États représentés à l’Unesco – seuls les États-Unis et Israël votant non – ont approuvé le nouveau traité, révolutionnaire, qui protège la capacité des États de soutenir leurs artistes, leur cinéma, leur industrie du disque. Bien sûr, on aimerait, avec Louise Beaudoin, à qui l’on est largement redevable de l’existence de ce traité, qu’il soit plus musclé, plus contraignant. Mais en soi, il constitue un gigantesque et improbable pied de nez à la puissance américaine… ou un signe de sa faiblesse momentanée. Depuis 10 ans, les promoteurs de ce projet n’ont pas perdu leur temps. Au contraire, ils nous ont montré la voie. Alors réfléchissons un instant à ce qu’un traité sur la diversité linguistique pourrait contenir. Comme celui sur la culture, il interdirait d’interdire. C’est-à-dire que les États ne pourraient éliminer de leur paysage une langue minoritaire ou étrangère (comme les Grecs tentent de le faire avec le Turc, ennemi héréditaire). Dans le respect des langues minoritaires, les États pourraient cependant se donner le droit de déclarer une ou plusieurs langues officielles, de décréter la prédominance d’une de ces langues sur son territoire, d’adopter des politiques publiques visant à perpétuer cette prédominance, y compris en éducation et dans les industries culturelles, et dans l’affichage et l’étiquetage commercial. C’est la loi 101 actuelle, toute crachée. Préserver l’acquis linguistique serait déjà bien. Mais pourquoi ne pas également gagner du terrain, avant qu’il ne soit trop tard. La généralisation de l’anglais dans les raisons sociales et les marques de commerce est déjà un sujet d’inquiétude tant au Québec qu’en France, en Russie, au Mexique ou en Chine. Le droit national actuel ne peut obliger Future Shop ou Toys « R » Us à se franciser, ne serait-ce que pour mieux atteindre leurs clientèles francophones. Le même raisonnement s’applique évidemment au Cirque du Soleil en tournée en Arkansas ou à Singapour. Suivant les recommandations d’un avis du Conseil de la langue française de 2000 et du rapport de la Commission des états généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec (la commission Larose) en 2001, le Québec pourrait proposer une révision des règles internationales sur les marques. Un nouveau traité reconnaîtrait les dénominations commerciales étrangères existantes (pourquoi franciser rétroactivement ce joyau de la langue du commerce qu’est Canadian Tire). Elle protégerait celles, actuelles et futures, qui sont des noms propres (Fouquet, Tim Horton, Bombardier). Surtout, elle permettrait aux États de réglementer l’implantation de nouvelles marques et raisons sociales. En certains cas, des États, comme le Québec, pourraient se fixer l’objectif d’assurer une prédominance globale du français sur la totalité des marques et établir, au-delà d’un certain seuil, un moratoire sur les nouvelles marques unilingues anglaises. J’ai toujours aimé la règle des deux-tiers un tiers. Elle s’applique pour l’affichage commerciale – et on peut constater qu’à Miami, le règle est appliquée pour assurer la prédominance de l’anglais et la présence de l’espagnol. Un signal identitaire est donné – l’anglais est la première langue du lieu – le service est donné à la minorité – l’espagnol est présent. J’appliquerais la même règle aux marques de commerce. Les deux tiers devraient être en français. Au delà de ce seuil, les nouveaux venus sur le marché ne seraient pas empêchés d’entrer. Ils n’ont qu’à racheter une marque existante, vieillissante peut-être, pour la retirer du marché et mettre la leur à la place. Voilà ce que je verrais pour le Québec. D’autres États viseront l’égalité des langues. D’autres s’abstiendront d’agir. Chacun aura le pouvoir de décider. La montée aux barricades est prévisible sur Madison Avenue, l’artère new-yorkaise qui tient lieu de quartier général anglo-américain des marques de commerce. Mais qu’on nous montre sur quelles tables de la loi divine il est écrit que ce sont les entreprises transnationales, et non les représentants élus des peuples, qui doivent avoir le dernier mot en ces matières. Un traité comme celui-là pourrait avoir deux effets secondaires positifs pour le Québec. Inscrire dans un traité international signé par le Québec l’interdiction d’interdire rendrait impossible tout retour à l’affichage commercial unilingue français. Ce serait, à mon avis, une bonne nouvelle. J’ai toujours été en désaccord avec ceux qui veulent faire du Québec un endroit aussi francophone que l’Ontario est anglophone. Ce serait, comme disent les Américains cruel and unusual punishment pour notre minorité anglophone, et je ne mange pas de ce pain là. La prédominance du français est, à mon avis, le concept clé. Il résume la réalité et nous indique le programme pour la suite. Inscrire dans un traité international signé par le Canada le droit des États à des politiques publiques visant la prédominance d’une langue mettrait la Cour suprême canadienne en garde contre toute tentative d’invalider les dispositions scolaires et commerciales actuelles de la loi 101. Or rien ne garantit qu’un nouveau charcutage ne nous attend pas au tournant. Les dispositions constitutionnelles actuelles le permettraient. Un jeune politologue de l’Université de Montréal prévoyait même, en 1992, qu’une future Cour suprême allait agir de la sorte. Il s’appelait Stéphane Dion. Construire une digue légale internationale entre le pouvoir de la Cour suprême et la volonté de l’Assemblée nationale québécoise ne serait donc pas un bénin bénéfice. Voilà pour les effets, disons, égoïstes de notre action. Mais comme dans le cas de la diversité culturelle, le Québec a un rôle altruiste à jouer. Bien sûr, c’est parce que nous sommes situés à l’épicentre du séisme, aux portes de la plus grande puissance culturelle et commerciale de l’histoire du monde, que nous réfléchissons davantage que d’autres aux risques et aux solutions. Bien sûr, la solution à nos problèmes passe désormais par des protections internationales. Bien sûr, nous ne serions pas aussi engagés dans ces débats si nous n’étions pas spécifiquement, urgemment impliqués. Mais tout cela étant dit, notre contribution aux débats identitaires mondiaux n’en est que plus précieuse. Le Québec, qui comme vous le savez forme une nation mais n’a pas d’État souverain, a la capacité de modifier le cours des choses. La capacité de modifier significativement l’équilibre mondial entre impératif marchand et conscience identitaire. C’est énorme. Nous ne le soupçonnions pas. Mais nous l’avons fait, ces derniers dix ans, avec la culture. Nous pouvons le faire, d’ici dix ans, avec la langue. Ce n’est peut être excitant que pour moi. Mais je ne peux me défaire de l’impression que l’action potentielle du Québec dans ce combat essentiel est davantage qu’une occasion d’agir. Je ne peux me défaire de l’impression que c’est un appel. Merci

Publicité
Politique

Marie-Madeleine 17, Benoît XVI

Le Code Da Vinci – versions livre, film, procès – pose, au-delà du suspense et des incongruités, une question étonnamment pertinente : Marie Madeleine était-elle la compagne de Jésus ? Le nouveau pape penche pour le non. Et si le Québec penchait pour le oui ? Ayant acheté Da Vinci code, comme 40 millions de Terriens, l’ayant lu, comme environ 100 millions, et m’apprêtant à voir le film, comme environ 300 millions de cinéphiles d’ici 10 ans, je me sens parfaitement qualifié, et superbement entouré, pour vous dire ce qu’il faut en retenir. Comme j’ai de plus effectué une enquête approfondie (j’ai lu un ouvrage et vu deux documentaires sur la validité historique des hypothèses de l’auteur), j’avais résolu de vous éviter ce travail en vous révélant que le livre s’ouvre sur un vilain mensonge, soit l’affirmation que toutes les organisations, lieux et cérémonies qui y sont décrits existent. Le code mensonger Certes, le Prieuré de Sion, la société secrète censée protéger le grand secret depuis 2 000 ans, existe vraiment. Il fut fondé en 1956, par un escroc vaguement collabo du nom de Pierre Plantard, afin d’animer une association de locataires de HLM. Dans la scène finale, le héros du livre suit, pour trouver la cachette du trésor, des marqueurs historiques fichés dans le pavé parisien. Cet « ancien chemin » à la « signification sacrée » a été installé en… 1994. Plus important est le secret qui sous-tend tout le livre et qui en fait à la fois un récit exceptionnellement féministe, donc moderne, et une mise en cause de la crédibilité du message chrétien depuis ses origines. Selon cette version des faits, Marie Madeleine aurait été la compagne, sinon l’épouse de Jésus, la favorite parmi les apôtres et celle sur qui il voulait fonder son Église, plutôt que Pierre. C’est l’exil de Marie Madeleine, enceinte de Jésus, dans le sud de la France, puis la persistance de leur descendance à l’époque actuelle, par la lignée des rois mérovingiens, qui portent l’intrigue, fantaisiste, jusqu’à nos jours. Les vraies questions Qu’en est-il vraiment du rapport Jésus-Marie Madeleine ? D’abord, réglons le cas de la prostitution. Marie Madeleine n’était pas une prostituée – ce que Rome reconnaît depuis 1969. La tradition a combiné plusieurs histoires de femmes de ce temps pour les coller au personnage fascinant de Marie Madeleine. Mais aucun passage des Évangiles, officiels ou apocryphes connus(ceux écrits à l’époque mais non retenus par l’Église chrétienne, redécouverts en 1945, publiés en 1971, comme celui de Judas qu’on vient de publier), ne lui attribue cette caractéristique. Sur la question du couple Jésus-Marie Madeleine, des indices forts, qu’on trouve à la fois dans les Évangiles officiels et les apocryphes rendent extrêmement plausible cette union. Les rabbins de l’époque étaient mariés, c’était la norme. Dans les évangiles canoniques, Marie Madeleine est présente au pied de la croix, avec Marie, puis au tombeau, pleurant plus que tout autre la disparition de Jésus. Signe de son caractère singulier, elle vient d’une ville côtière aisée – Magdala – et Luc nous apprend qu’elle jouissait d’une fortune personnelle. Surtout, c’est d’abord à elle que Jésus apparaît après sa résurrection. La compagne adorée ne devrait-elle pas être la première informée de ce surprenant retour, fondement de la foi ? Les Évangiles apocryphes rapportent également des scènes de jalousie entre Pierre et Marie Madeleine, le premier se plaignant de l’ascendant de la seconde sur le Christ, qui de plus l’embrasse constamment ! (Il faut dire cependant que les évangiles apocryphes contiennent également des passages absurdes, ce qui rend le tri difficile.) Quelle crédibilité accorder à ces indices ? Pour répondre, il faut poser une seconde question : par comparaison avec quoi ? Avec les indices qui nous demandent de croire que Jésus a marché sur les eaux, ressuscité Lazare, affronté Satan dans le désert, changé l’eau en vin ? À ce test, la thèse de l’existence du couple Jésus-Marie Madeleine réussit brillamment. Une église misogyne Pour tous ceux à qui, comme moi, on a ressassé dès l’enfance le récit biblique, il ne s’agit pas d’une querelle de théologiens, mais d’une relecture essentielle. Avant, il y avait le Christ Dieu, célibataire, presque asexué, la maman (Marie) et la putain repentie (Marie Madeleine). Résultat : une chrétienté de la domination masculine, qui repousse la femme à la marge et fausse le rapport homme-femme. (Je ne parle même pas des problèmes de pédophilie induits par l’insondable stupidité du célibat des prêtres.) Une chrétienté fondée plutôt sur un Christ Dieu ayant choisi une compagne et apôtre forte appuyée par une mère non asexuée – la décision de déclarer Marie vierge n’a été prise qu’au 4e siècle – aurait établi un bien meilleur équilibre entre les sexes dans les symboles et dans l’Église, et un meilleur rapport à la vie sexuelle. Et si on pouvait subodorer qu’un des apôtres était gai – Jean et Paul sont les candidats favoris des chrétiens gais – les bases symboliques d’une Église tolérante seraient complètes. Exit le célibat des prêtres – obligatoire depuis le 4e siècle, et il a fallu encore 7 siècles à l’église pour l’éradiquer. Et si Marie Madeleine était vraiment « l’apôtre des apôtres » et une candidate de Jésus pour la fondation de son Église, alors bienvenue aux femmes prêtres, évêques ou papesses. Voilà pourquoi Le Code Da Vinci est infiniment plus dommageable pour l’Église catholique que des caricatures le seront jamais pour Mahomet – qui, soit dit en passant, était marié (11 fois). Et voici le point où je vais me mêler de ce qui ne me regarde pas, moi qui ne vais à l’église qu’à Noël ou pour les baptêmes, mariages et enterrements. J’ai lu, dans L’annuaire du Québec 2006, l’excellente analyse du professeur Martin Meunier, « Benoît XVI : Vers un divorce entre la culture québécoise et l’Église catholique ». J’ai également été témoin comme tous, ces derniers mois, des inquiétudes du clergé québébois face aux positions prises par le vatican en matière de tolérance envers les moeurs actuelles et envers les homosexuels. Et je me dis que s’il y avait un lieu au monde où une Église locale, moderne, respectueuse des femmes pouvait rompre avec Rome et fonder une nouvelle chrétienté, reposant sur le couple Jésus-Marie Madeleine et dirigée alternativement par un homme et une femme, ce serait bien évidemment le Québec. Je n’y adhérerais pas entièrement (la résurrection des corps, entre autres, me pose problème), mais je m’y reconnaîtrais davantage. Je parie que je ne serais pas le seul. Pour en savoir plus : Code Da Vinci : L’enquête, par Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir, Robert Laffont, 2004. « The Saintly Sinner – The Many Lives of Mary Magdalene », par Joan Acocella, dans The New Yorker, 13 févr. 2006, p. 140-150. Da Vinci Code Decoded, documentaire de Richard Metzger d’après le livre de Martin Lunn, 2004. « Benoît XVI : Vers un divorce entre la culture québécoise et l’Église catholique », par Martin E. Meunier, dans L’annuaire du Québec 2006, Fides. Gay Christian view

Politique

Pour un vrai plan de réduction de la dette

(Mon premier texte sur la réduction de la dette, publié dans La Presse en avril 2006. J’ai ensuite actualisé la proposition dans mon livre de 2008: Pour une gauche efficace.) Réduire vraiment la dette pour le Québec du déclin démographique, pour le maintien du service public et pour la souveraineté : une proposition plus audacieuse et plus équitable L’auteur est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (cerium.ca). Il s’exprime ici à titre personnel. La question de la réduction de la dette québécoise est maintenant au centre du débat public. Il faut s’en féliciter. Non parce que le Québec actuel se porte, globalement, mal. L’inverse est plutôt vrai, comme le reconnaissent d’ailleurs les signataires du Manifeste pour un Québec lucide dans leur introduction. La réduction de la dette est essentielle car il faut mieux préparer le Québec pour les défis qui se présentent à lui. Je suis favorable à une véritable et équitable réduction de la dette pour trois raisons. D’abord parce que le Québec fait face à un déclin démographique imminent qui, même lorsqu’on n’en exagère pas les effets comme c’est malheureusement courant, ne peut que dégrader notre capacité à maintenir et encore plus à étendre notre filet social. Ensuite, parce que ceux qui proposent un démantèlement de l’État et se font les apôtres des privatisations et PPPs généralisées s’appuient sur la nécessité de faire assumer par le privé, plutôt que par l’État, l’endettement nécessité par les immobilisations. Un État moins endetté n’a pas à céder aux PPPs ses grands travaux, pour déporter l’endettement supplémentaire sur ses partenaires et éroder ainsi la force et la cohésion de son service public. Troisièmement, parce que je suis indépendantiste. Ce n’est pas l’endettement du Québec/province qui le rend vulnérable. C’est en héritant de sa part de la dette canadienne que le Québec deviendrait financièrement un des cancres de l’OCDE. Après un Oui, le Québec doit s’engager sur les eaux internationales en ayant solidifié sa coque financière, ou en ayant démontré une ferme volonté de le faire. Mieux nous serons engagés dans une réduction planifiée et déterminée de la dette, mieux nous pourrons réussir la transition économique vers la souveraineté. Le Fonds des générations proposé par le ministre des Finances, Michel Audet, est intéressant dans sa forme. Il reprend d’ailleurs une idée venue de la gauche. Elle fut avancée lors du sommet économique de 1996 par le Fonds de solidarité de la FTQ, reprenant lui-même une proposition de l’ancien président de la CSN, M. Norbert Rodrigue. Si le gouvernement Bouchard avait, à l’époque, accédé à la proposition syndicale, nous disposerions aujourd’hui dans le fonds d’une somme de 3,4 milliards, à mi-chemin du plan de 20 ans de cumul, et la projection moyenne indique qu’une somme de 13 milliards serait accumulée à terme. (Le remboursement subit de 13 milliards sur la dette actuelle ferait baisser le rapport dette/PIB de 44 à 39%) Or chacun voit que la proposition du ministre Audet est à la fois trop timide et fondée sur ce qui est perçu, à tort ou à raison, comme une entourloupe. Beaucoup de Québécois ont peine à comprendre comment une ponction de 500 millions par an peut-être opérée sur le budget d’Hydro-Québec sans que cela se traduise par une augmentation de tarif. Le PDG d’Hydro, M. Thierry Vandal, nous assure qu’il n’en est rien et que les profits globaux d’Hydro allaient se gonfler de cette somme, que l’État pourra alors utiliser. Il n’y a pas de raison d’en douter. Mais les consommateurs pourront en conclure que ce 500 millions aurait pu être utilisé pour réduire, ou freiner la hausse, des tarifs. Comme beaucoup de choses entreprises par le gouvernement actuel, ce n’est pas net. Or un effort collectif pour une cause aussi importante et difficile que la réduction de la dette doit être fondée sur la clarté, pas le doute. L’effort doit également être correctement réparti. La proposition avancée par François Legault est à cet égard beaucoup plus intéressante. Je pense cependant qu’il faut aller encore plus loin. La réduction de la dette profite à tous les Québécois. Il est donc normal que tous y participent. J’estime qu’on devrait proposer d’alimenter ce Fonds des générations à partir de trois bassins : 1) Pour un tiers, des citoyens en général : Le gouvernement Harper s’apprête à baisser de 1% maintenant, puis de 1% plus tard, le niveau de la TPS. En occupant ce champ fiscal et en augmentant de 1% la TVQ, le Québec récolterait 1,3 milliard (2,6 avec deux points de TVQ). Le Québec devrait investir ce nouveau champ fiscal, puis le partager lui-même en trois parts. Il augmenterait de 1% la TVQ (puis d’un autre 1% au moment de la seconde baisse de TPS). Il mettrait près du tiers de la somme (400 millions par an au début, 800 ensuite, sans compter l’indexation) dans le Fonds des générations. Il réduirait du deuxième tiers (450, puis 900 millions) l’impôt des particuliers, car c’est la meilleure façon de réduire le fardeau fiscal et de contribuer à la maîtrise de coûts de production compétitifs. Québec corrigerait donc l’erreur économique (électoraliste) des conservateurs fédéraux en réduisant mieux le fardeau fiscal. Il investirait le troisième tiers (450 puis 900 millions) en éducation, de la maternelle aux post-doctorants. (Notons que la hausse de TVQ compensant la baisse de TPS ne nécessitera pas d’ajustement au remboursement de TPS-TVQ aux contribuables à faibles revenus.) 2) Pour un tiers, de l’entreprise : La réduction de la dette, en réduisant la pression sur la disponibilité du capital, aura un léger effet bénéfique sur les taux d’intérêt, donc sur la capacité d’emprunt, donc sur les coûts de production des entreprises. Il est de toutes façons normal que les entreprises – nullement touchées par l’opération TVQ, mais dont les salariés profiteront d’une baisse d’impôts qui permettra une progression plus lente des salaires, donc un second effet bénéfique sur les coûts de production – participent à l’effort, elles qui le réclament avec force. Dans la foulée des budgets Landry et Marois, le gouvernement actuel a introduit une série de réformes bienvenues de la fiscalité des entreprises, qui comporte en particulier une réduction de plus de moitié du taux de la taxe sur le capital. Au total, le solde de la réforme signifie une baisse de revenu prévisible pour l’État, et une baisse globale de fardeau fiscal pour les entreprises, de 400 millions de dollars par an. Cette réduction, pour des entreprises qui profitent déjà d’un régime fiscal et de coûts de production extrêmement compétitifs (un constat encore réitéré par le dernier rapport comparatif international de KPMG), proposée sans contrepartie sociale, est difficilement défendable en des temps de disette budgétaire . Il serait plus juste de proposer que cette réduction nette de fardeau fiscal pour les entreprises soit repoussée à un moment où la dette québécoise aura atteint la fin du calendrier d’accumulation du Fonds. Ce 400 millions, indexé, serait donc la contribution patronale au Fonds. Le redéploiement du fardeau fiscal des entreprises entre baisse de la taxe sur le capital et autres mesures – pour obtenir un effet fiscal net nul – devrait être négocié avec les associations patronales. On pourrait d’ailleurs prévoir que, la croissance aidant, les revenus supplémentaires de fiscalité d’entreprise au-delà de cet effet nul seront réintroduits en réduction de la pression fiscale ou autre forme d’aide à l’entreprise. 3) Pour un tiers, de l’État et des syndicats du secteur public Le chef du gouvernement devrait s’engager à dégager une troisième somme de 400 millions de dollars, donc d’environ 1% du budget du Québec, pour la verser également au Fonds. Comme les deux autres, la somme sera indexée. L’État et les syndicats du secteur public devraient négocier un plan d’augmentation de la productivité et de la réduction des coûts pour dégager ce 1%, dans le respect des conditions salariales et de travail des employés de l’État. Dans un deuxième temps, cette opération sera facilitée par le rapatriement des fonctions gouvernementales fédérales lors du passage à la souveraineté. 4) Un « quatrième tiers » (difficilement quantifiable) proviendrait d’un effort accru de lutte contre le travail au noir et l’évasion fiscale. Lier le paiement de ces sommes à la réduction de la dette est doublement efficace : symboliquement, et pour lever les dernières inhibitions dans la lutte contre les fraudeurs. Pour les fins de notre calcul, j’établirai à 100 millions le revenu supplémentaire provenant de cette source pour l’an un et l’indexerai par la suite. Cela signifie donc un dépôt annuel de 1,3 milliard par an dans le Fonds des générations. Une évaluation fondée sur une prédiction de rendement de la CDP conservatrice à 9,4 % (rendement moyen des dix dernières années de la CDP, utilisé par le budget Audet), un taux d’inflation de 3% et l’introduction, à l’année 5, de la seconde tranche d’augmentation de TVQ conséquente à la baisse de la TPS, permet de prévoir un dépôt net à la dette du Québec, en 2027, de 113 milliards de dollars (sur une dette qui serait alors de 187 milliards). Si on applique à la dette québécoise et à son PIB les prévisions à long terme émises en 2002 par le Conference Board (et qu’on les prolonge de sept ans, suivant la tendance indiquée) (1), on constate que le remboursement, après 20 ans donc en 2027, d’une part de la dette avec le Fonds réduirait le ratio dette/PIB du Québec de 34% sans le Fonds à 13% avec le Fonds. Sans pouvoir présumer de l’évolution à long terme des ratios dette/PIB des autres provinces et autres nations de l’OCDE, les mesures actuelles montrent qu’au niveau de 13%, le ratio québécois serait le troisième plus faible au Canada (la moyenne est de 25%) et le deuxième plus faible des pays de l’OCDE (où la moyenne est de 47,3%) (2). Mais il faut introduire la part québécoise de la dette canadienne, à hauteur de 18,2% selon les calculs des Finances du Québec souverain (reprenant ceux de la Commission Bélanger-Campeau). Contrairement à ce qu’on peut penser, le remboursement rapide de la dette canadienne ne modifie pas significativement l’impact à long terme, selon que l’on hérite de cette part en 2007-08 ou en 2008-09 ou en 2009-10 (3) . Dans les trois cas, le rapport dette PIB d’un Québec souverain passerait de 50 à 50,4 % sans le Fonds à 29,1 à 29,5 % avec le Fonds. À 29,5%, le rapport dette/PIB d’un Québec souverain en ferait, aux niveaux actuels, le 10e pays le moins endetté de l’OCDE, (sur 30) la moyenne étant de 47,3%. Cela en ferait également un pays moins endetté que n’importe lequel des pays du G7 (sauf sans doute le Canada à ce moment-là), dont le niveau moyen du rapport dette/PIB est en ce moment de 62,6%. Comme le note le budget Audet, la constitution d’un Fonds a un effet bénéfique bien avant son échéance. La cote de crédit du Québec s’en trouverait améliorée, ce qui diminuerait les coûts de financement de la dette (et des autres dettes publiques québécoises : Hydro, villes, commissions scolaires) dans l’intervalle. Et les tarifs d’Hydro ? Des propositions d’utilisation de la rente d’Hydro Québec circulent par ailleurs pour financer un Fonds de ce type. Il existe là, en effet, un gisement de richesse. Je crois que cette richesse serait beaucoup mieux utilisée si les Québécois payaient en effet leur électricité au prix du marché, en échange d’une réduction simultanée de leur fardeau fiscal et de hausses simultanées des prestations pour les plus démunis. Mais cette opération devrait à mon avis être menée d’un coup et se solder dans un premier temps par une opération blanche pour le consommateur et pour l’État. Évidemment, les économies d’énergies rapidement générées augmenteraient et le revenu disponible des citoyens et les profits d’Hydro, qui pourrait exporter l’énergie ainsi dégagée. Si on annonçait un an à l’avance que les tarifs vont grimper et que le fardeau fiscal va chuter significativement au, disons, premier avril 2008, ce la provoquerait un mini-boom de la rénovation, les consommateurs anticipant la hausse et voulant immédiatement réduire leur consommation. Le PIB y gagnerait cette année-là. En prime, la compétitivité fiscale du Québec en serait grandement améliorée. Mais je ne crois pas que cette opération doive être liée au remboursement de la dette, notamment parce qu’elle fait reposer sur les seuls consommateurs un effort qui doit être mieux réparti, comme je le propose plus haut, entre les citoyens par la hausse de la TVQ, les entreprises par le renoncement à une baisse de fardeau fiscal de 400 millions, par l’État et les syndicats du secteur public devant trouver 1% du budget de l’État, et finalement par les fraudeurs qui doivent payer leur part. Chacun paie, chacun gagne, la maison fiscale du Québec est remise en ordre pour la prochaine génération et pour le plus grand de ses défis : la souveraineté. _____________________________ NOTES: 1-Selon les prévisions d’augmentation de la dette québécoise et du PIB faites jusqu’en 2020 par le Conference Board of Canada dans son document Projection des équilibres financiers des gouvernements du Canada et du Québec publié en février 2002 à la demande de la Commission sur le déséquilibre fiscal du Québec. Les chiffres ont été projetés jusqu’en 2007 par l’auteur de cette note. Une nouvelle projection serait indiquée. (voir http://www.desequilibrefiscal.gouv.qc.ca/fr/pdf/board_fr.pdf ) 2-Voir les données de 2003 sur le site de l’OCDE : http://ocde.p4.siteinternet.com/publications/doifiles/012005061T025.xls 3-Pour l’estimation de l’évolution de la dette canadienne, on a utilisé les projections produites par le Conference Board en 2004 pour le Conseil de la fédération. Ces projections cessent en 2015, j’ai prolongé mécaniquement la tendance pour la suite. La dette canadienne étant déjà légèrement plus faible que ce qu’avait prévu le Board, le résultat devrait être légèrement plus favorable au Québec.

Politique

L’impact du conservatisme américain sur le Québec

On trouvera ici une conférence donnée au CÉRIUM en mars 2006 sur l’impact de la montée du conservatisme américain sur la marge de manoeuvre politique et économique du Québec. On peut visionner la conférence ici. (Il faut appuyer sur le carré blanc — arrêter — puis sur play.)

Politique

Harper, le converti

Chaque année, en janvier, le chinook – vent chaud qui descend des Rocheuses – fait fondre les bancs de neige sales et glacés de Calgary. Cette année, c’est sur Stephen Harper que le chinook semble avoir soufflé, éclipsant, le temps d’une campagne électorale, sa personnalité froide et introvertie, ses préjugés contre la capitale nationale, sa méfiance à l’égard des nationalistes du Québec. Le nouveau premier ministre du Canada a-t-il changé à ce point? Quelque 5,4 millions de Canadiens l’ont cru, soit le quart des électeurs inscrits. Les trois autres quarts ont plutôt jugé que l’hiver n’était pas fini à Calgary! Stephen Harper est un pur produit de la géopolitique canadienne. Né le 30 avril 1959, dans le quartier Leaside, à Toronto, ce jeune premier de classe, médaillé d’or du Richview Collegiate Institute pour avoir obtenu la meilleure moyenne de sa promotion, n’aurait sans doute jamais quitté la métropole ontarienne si son père, Joseph, n’avait été comptable pour Imperial Oil. À l’âge de 19 ans, le fils tente l’aventure dans l’Ouest. Fort en maths, il décroche facilement un emploi de programmeur en informatique dans la même société que son père, à Edmonton. Puis, il choisit de faire une maîtrise à la Faculté des sciences économiques de l’Université de Calgary. Nous sommes en 1980, et l’explosion du prix du pétrole amène le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau à imposer son Programme énergétique national, considéré comme une véritable « nationalisation » en Alberta. Lors de l’élection fédérale suivante, les libéraux, bien que victorieux au pays, seront rayés de la carte de la province. Stephen Harper, qui avait flirté un temps avec les Jeunesses libérales, rallie les rangs du Parti progressiste-conservateur. Celui-ci est maintenant dirigé par Brian Mulroney et arrive au pouvoir en 1984. Le jeune étudiant en économie n’a même pas encore rédigé son mémoire de maîtrise qu’il s’installe à Ottawa comme adjoint de direction du député conservateur de Calgary-Ouest, Jim Hawkes. À l’époque, Hawkes n’exerce aucune fonction parlementaire et son adjoint se contente d’être un observateur. Ce qu’il voit le révolte: les premières années du gouvernement Mulroney sont marquées par les scandales – impliquant le plus souvent des députés et des ministres du Québec. Stephen Harper retourne à Calgary terminer ses études. Premier dépit, premier repli: il n’aura pas tenu deux ans à Ottawa.Le feu couve dans les Prairies, au milieu des années 1980. Divers incidents, comme l’attribution du contrat d’entretien des chasseurs F18 à l’entreprise montréalaise Canadair plutôt qu’à la Bristol de Winnipeg, enragent les gens de l’Ouest. Preston Manning, fils de l’ancien premier ministre créditiste de l’Alberta, Ernest Manning, songe à former un parti régional: le Parti réformiste. Il demande au doyen de la Faculté des sciences économiques de l’Université de Calgary de lui envoyer un de ses meilleurs étudiants comme observateur. C’est à cette occasion que Stephen Harper fait la rencontre du très controversé professeur d’histoire Tom Flanagan, qui deviendra la tête de file de la fameuse école de Calgary, associée à la droite américaine, et qui est aujourd’hui le principal conseiller du nouveau premier ministre du Canada. Stephen Harper sera plus qu’un simple observateur: lors du premier congrès du Parti réformiste, en 1988, il prononce un discours sur la façon injuste dont l’Ouest a toujours été traité par le gouvernement fédéral. L’économiste fait le compte des subventions au développement régional, de la répartition des fonctionnaires et des agences fédérales dans le pays, des achats publics et même de la programmation de la CBC. Son réquisitoire s’étend aussi longuement sur la sous-représentation de l’Ouest dans les institutions fédérales, à commencer par le Sénat. Il est ovationné. Preston Manning lui demande d’écrire le programme du nouveau parti. Stephen Harper a 29 ans. Le jeune économiste aime travailler seul, de préférence dans un petit bureau à l’université, et rédiger de longs articles pour son chef. Par dévouement, il accepte de se présenter dans la circonscription de Calgary-Ouest contre son ancien patron, Jim Hawkes, qui le bat par 23 000 voix! Mais six mois plus tard, une première candidate du Parti réformiste, Deborah Grey, est élue dans la circonscription d’Edmonton-Nord à la faveur d’une élection partielle. Stephen Harper devient son assistant et retourne à Ottawa. Le Parti réformiste est entraîné dans les débats constitutionnels dans la deuxième moitié des années 1980. C’est Stephen Harper qui élabore le programme du parti, autour de deux axes importants: réforme des institutions fédérales pour offrir une représentation plus équitable aux gens de l’Ouest et élimination des pouvoirs d’exception qui permettent au gouvernement fédéral d’intervenir dans les affaires des provinces. Quant au Québec, il n’est pas question de lui accorder le statut spécial que réclame Robert Bourassa et auquel Brian Mulroney est prêt à consentir. L’obsession des réformistes de l’Ouest, et de Stephen Harper en particulier, est alors le principe de l’égalité des provinces. Mais à l’époque, personne ne prête attention aux propositions que Preston Manning soumet, par écrit, à la commission Bélanger-Campeau sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec. En 1991, Stephen Harper épouse Laureen Teskey. Il a 32 ans, elle en a 28. La jeune femme est tout le contraire de son mari: fille de ranchers, amatrice de grandes randonnées à cheval, à moto ou en camionnette, enjouée et toujours prête à faire la fête, buvant la bière à la bouteille, elle s’intéresse à la politique encore plus que lui. Elle ne le découragera donc pas de se présenter une deuxième fois, en 1993, contre Jim Hawkes, qu’il battra par 15 000 voix de majorité.Même si le Canada retourne au Parti libéral, l’Ouest se range massivement derrière les réformistes de Preston Manning, et le Québec adopte le Bloc de Lucien Bouchard. Le pays est en pleine crise, avec la victoire de Jacques Parizeau et l’imminence d’un référendum. Stephen Harper est une fois de plus chargé d’élaborer la vision d’un « nouveau Canada » pour le Parti réformiste. La vision constitutionnelle de Stephen Harper, résumée dans un rapport intitulé La stratégie du 20/20, contient 20 propositions de réforme pour le Canada, attrayantes aux yeux des autonomistes du Québec, mais assorties de 20 conditions très strictes pour encadrer la séparation. « Le Canada a une obligation morale et légale envers les résidants du Québec qui veulent rester canadiens, explique-t-il. Certains veulent aller aussi loin qu’une partition du Québec par bureau de scrutin mais, pour des raisons pratiques, on s’en tiendra aux territoires municipaux. » Le rapport prévoit même le recours à l’armée canadienne pour protéger les immeubles fédéraux en cas de victoire du Oui au référendum sur la souveraineté… Stephen Harper réclame aussi que le Parlement canadien fixe, au plus tôt, les conditions de la tenue d’un autre référendum sur la souveraineté. Il se vante ainsi d’avoir inspiré la Loi sur la clarté, que présentera bientôt le ministre libéral Stéphane Dion. Mais son influence diminue auprès de Preston Manning, qui, anxieux de prendre le pouvoir, engage des faiseurs d’image. En fait, le parti est déjà condamné: Manning le sabordera trois ans plus tard pour créer le mouvement de l’Alternative unie, puis l’Alliance canadienne. Deuxième échec, deuxième repli pour Stephen Harper en 1997… Prétextant ses obligations familiales (son fils, Benjamin, a un an; sa fille, Rachel, naîtra deux ans plus tard), il abandonne son siège de député pour retourner en Alberta et prendre la tête de la Coalition nationale des citoyens (CNC). La CNC, dont les bureaux principaux sont situés à Toronto et à Calgary, est une organisation assez secrète, qui a financé de coûteuses campagnes de publicité contre la Loi canadienne sur la santé, la Commission canadienne du blé, l’entrée au pays des boat people vietnamiens, le monopole de la représentation syndicale et le fonds de pension des députés. Sous la direction de Stephen Harper, la CNC contestera les dispositions de la Loi électorale qui interdisent à des groupes d’influence de participer aux campagnes; elle financera aussi la requête pour contester la loi 101 présentée à la Cour suprême par l’avocat montréalais Brent Tyler, qui demande d’élargir aux enfants de parents francophones l’accès à l’école anglaise. En tant qu’activiste, Stephen Harper reste donc visible dans les médias nationaux, mais il est de plus en plus désillusionné par la politique fédérale. Il est en outre découragé par la tentative infructueuse de Preston Manning de réunir les deux partis de la droite canadienne – réformistes et progressistes-conservateurs -, ainsi que par l’échec de son successeur, Stockwell Day, aux élections de 2000. Troisième dépit, troisième repli pour Stephen Harper.Avec quelques collègues de l’Université de Calgary, il signe, en janvier 2001, une lettre ouverte à son premier ministre provincial, Ralph Klein, dans laquelle on peut lire que « le gouvernement Chrétien s’est livré à des attaques destinées non seulement à défaire l’opposition partisane, mais aussi à marginaliser l’Alberta et les Albertains au sein du système politique canadien. […] Nous croyons qu’il est temps pour les Albertains de prendre en charge leur destinée. Cela veut dire récupérer des pouvoirs qui nous appartiennent selon la Constitution, mais que nous avons laissé le gouvernement fédéral exercer. » Dans ce qui sera bientôt surnommé « la stratégie du repli », Stephen Harper et ses collègues de l’école de Calgary souhaitent que le gouvernement de l’Alberta se retire du Régime de pensions du Canada, pour créer son propre programme… « Si le Québec le peut, pourquoi pas l’Alberta? » soulignent les auteurs. Selon eux, l’Alberta devrait aussi percevoir elle-même toutes les recettes provenant de l’impôt sur le revenu des particuliers, créer sa propre police provinciale plutôt que de s’en remettre à la GRC, assumer toutes ses responsabilités en matière de santé et adopter unilatéralement une modification constitutionnelle pour obliger les autres gouvernements à se prononcer sur la réforme du Sénat. On a l’impression alors que Stephen Harper a renoncé à la politique nationale. Certains le soupçonnent même de convoiter le poste de Ralph Klein. Mais la démission de Stockwell Day de la direction de l’Alliance canadienne change le cours des choses. Laureen Teskey encourage son mari à se présenter et, le 20 mars 2002, Stephen Harper devient chef du parti. Élu à la faveur d’une élection partielle dans la circonscription de Calgary-Sud-Ouest, que lui cède Preston Manning, il revient aux Communes le 21 mai 2002 comme chef de l’opposition officielle. Il lui reste cependant à réunifier la droite. Stephen Harper démissionne de son poste de chef de l’opposition officielle aux Communes pour se lancer dans la course à la direction du Parti conservateur du Canada, où il affronte la millionnaire Belinda Stronach et un ancien ministre de Mike Harris, Tony Clement. Son élection, le 20 mars 2004, n’est qu’une formalité, mais elle arrive trop tard. Paul Martin a déjà succédé à Jean Chrétien et, malgré le scandale des commandites, est toujours perçu comme le meilleur premier ministre par une majorité de Canadiens. La plupart des candidats conservateurs aux élections du printemps 2004 ont été choisis avant que Stephen Harper devienne leur chef et le parti n’a pas eu le temps d’adopter un nouveau programme. Même si la nouvelle formation conserve les mêmes initiales – PC -, le mot « progressiste » a définitivement disparu. Si Stephen Harper avait été le seul à parler pendant la campagne électorale de 2004, il aurait peut-être eu une chance de gagner. Dans une entrevue avec les représentants de L’actualité (voir « Harper battra-t-il Martin? », 1er mai 2004), il exprime déjà des points de vue qui seront intégrés au programme du parti en mars 2005. Pas question de revenir sur le sujet du suicide assisté ni sur l’avortement ou la peine de mort. Par contre, il est déjà prêt à recourir à la disposition de dérogation pour imposer la volonté du Parlement sur les mariages gais. « Je suis au centre de mon parti et c’est pour ça que j’en suis le chef », dit alors cet homme qui, étant passé par le Parti réformiste et l’Alliance canadienne, vient pourtant de son extrême droite. Et il tient à L’actualité des propos prophétiques sur les chances de son parti au Québec: « Je sais que les Québécois sont prêts à changer de gouvernement, mais ils ne sont pas encore convaincus que nous sommes prêts à gouverner et à les inclure dans ce gouvernement: ils continuent donc de favoriser le Bloc. C’est un peu le dilemme de l’oeuf et de la poule: les Québécois vont voter pour un parti régional s’ils croient que c’est la seule façon de se débarrasser du gouvernement. Mais s’ils pensent que le Parti conservateur peut gagner, ils vont voter pour lui… »Le 28 juin 2004, le Parti conservateur du Canada reste dans l’opposition. Une fois de plus, Stephen Harper cède au découragement, au point qu’il pense se retirer dans ses terres de l’Alberta. Il en veut en particulier aux pontifes de la presse nationale, qui, jusqu’à la dernière minute, n’ont pas cru en ses chances. Sa décision, le 27 janvier dernier, de tenir sa première conférence de presse de premier ministre élu au Parlement, plutôt que dans l’auditorium de la presse parlementaire, signifiait aux médias qu’il ne leur devait rien et que c’était lui, désormais, qui fixerait les règles du jeu. Il aura fallu beaucoup de temps à Stephen Harper pour comprendre que ses difficultés viennent autant de son comportement que de l’attitude hostile des journalistes. Il a d’ailleurs reconnu, au dîner annuel de la Tribune de la presse, qu’il est « le seul chef politique qui ressemble à sa photo de passeport »! Il a dû apprendre à se contrôler et à sourire, même aux journalistes. Et surtout, il a suivi les conseils de Brian Mulroney et de quelques autres anciens de la « Big Blue Machine », qu’il détestait tant autrefois, pour établir un plan de campagne rigoureux et professionnel. Par exemple, l’idée de résumer son programme en cinq priorités ne visait à rien d’autre qu’à capter l’attention des électeurs. Les programmes électoraux sont trop longs et trop complexes pour que des gens préoccupés par leur travail et leur vie de famille s’y attardent. Mais des slogans tels que « Faire le ménage au gouvernement », « Réduire la TPS », « Rendre nos rues plus sécuritaires », « Aider directement les parents qui élèvent des enfants » et « Collaborer avec les provinces » parlent à Monsieur et Madame Tout-le-monde. La victoire de Stephen Harper aurait dû le réconcilier avec le Canada et sa capitale. Pourtant, six jours avant le scrutin qui ferait de lui le 22e premier ministre du pays, il exprimait encore sa méfiance envers cette ville où il ne s’est jamais senti à l’aise: « Il y aura des fonctionnaires nommés par les libéraux, et il y aura un Sénat libéral. […] Il s’agira là de contrepoids au pouvoir d’un gouvernement conservateur. » Vingt ans exactement après sa première visite à Ottawa, le « très honorable » Stephen Harper se méfie toujours de la capitale…SOURIEZ, ON VOUS REGARDE!Malgré ses progrès, Stephen Harper fige encore devant les caméras.Les Canadiens ne sont pas près d’oublier l’image de ce père de famille, au lendemain du scrutin, conduisant ses enfants de neuf et six ans à l’école publique de Rockliffe et leur donnant de manière distante une poignée de main avant qu’ils s’élancent dans la cour de récréation.Pourtant, le nouveau premier ministre du Canada embrasse régulièrement ses enfants et il serre tendrement leur mère dans ses bras. Mais la présence des caméras de télévision le fige. La campagne électorale a dû représenter un effort considérable pour cet homme qui n’aime pas les effusions en public. Embrasser les bébés, étreindre les électrices, taper dans le dos des candidats, tout cela n’est pas son genre.Même les intonations de sa voix, qui escamotent les dernières syllabes, trahissent l’extrême anxiété d’un homme qui ne marche en terrain inconnu que sur la pointe des pieds.Stephen Harper n’en est pas moins capable de terribles sautes d’humeur. En mars 2005, alors que le congrès de fondation du nouveau Parti conservateur du Canada faisait l’objet de dures critiques de la part des journalistes présents, il a lancé un tel coup de pied à une chaise qui se trouvait sur son chemin que la chose a valsé à plusieurs mètres de là!Mais aucune caméra n’était présente et l’homme se croyait seul… LE CHANTIER DE STEPHEN HARPER Les principales promesses du nouveau premier ministre. Remédier au déséquilibre fiscal entre le fédéral et les provinces Inscrire dans la Constitution le droit à la propriété Réformer le Sénat en y faisant entrer des membres élus Établir une date fixe pour les élections, qui auraient lieu tous les quatre ans Faire de tous les votes au Parlement (sauf ceux sur le budget) des votes libres Limiter le financement des partis politiques par les particuliers à 1 000 dollars par personne et interdire les contributions des sociétés, syndicats ou organismes Réformer les processus de nomination dans la fonction publique Créer un Secrétariat francophone au sein du ministère du Patrimoine Inviter le Québec à jouer un rôle à l’Unesco Augmenter l’aide au développement à l’étranger Réduire de moitié les droits d’entrée des immigrants et créer un bureau chargé de reconnaître leurs titres de compétence Augmenter les effectifs et le budget des Forces armées canadiennes Armer les douaniers et mettre en place des systèmes de reconnaissance biométrique aux frontières Assurer la souveraineté du Canada dans l’Arctique et étendre la limite de 200 milles marins dans l’Atlantique Nord Élaborer un plan canadien de réduction des gaz à effet de serre Mettre fin à la pratique des peines purgées à domicile et imposer des peines d’emprisonnement minimales obligatoires pour les crimes graves Retirer aux prisonniers le droit de vote Abolir le Registre des armes à feu Créer un registre des délinquants sexuels Soumettre les auteurs de délit âgés de 14 ans et plus aux mêmes peines que les adultes Réduire la TPS de 7% à 6%, puis à 5% Éliminer l’impôt sur le gain en capital des particuliers si le gain est réinvesti dans les six mois Allouer 1 200 dollars par enfant aux familles pour la garde de leur choix Offrir des crédits d’impôt de 500 dollars pour l’achat de manuels scolaires, de laissez-passer dans les transports en commun, et pour l’inscription à un programme de conditionnement physique Procéder à un vote libre sur la définition du mariage

Politique

John F. Kennedy et le Québec

Un extrait d’une conférence donnée aux Grands communicateurs sur la rédaction de mon livre Dans l’œil de l’aigle, portant sur l’intérêt porté par le président John F. Kennedy à la situation du Québec.

Publicité
Politique

Il fait bouger le Canada

Sa tête d’Irlandais, Gilles Duceppe la tient de son grand-père maternel, John James Rowley, orphelin sorti tout droit d’un roman de Charles Dickens. Peut-être est-ce aussi de lui qu’il a hérité ce flegme tout britannique qui fait sa marque? Mais il a les yeux bleu fleurdelisé de son père, Jean Duceppe, célèbre comédien et ardent patriote. Sa passion du Québec a grandi à l’ombre d’une famille qu’il compare volontiers au clan Kennedy, « l’argent en moins ». Une sorte de famiglia italiana toujours prête à refaire le monde autour de la table, dans un « grand six-pièces » de la rue Hochelaga, dans l’est de Montréal. Juste avant l’été, tous les feux se sont tournés vers lui. Sa performance aux élections fédérales de 2004 l’avait propulsé à l’avant-scène. Allait-il chausser les bottes du chef du Parti québécois, Bernard Landry, qui venait de jeter l’éponge? Jamais les astres n’avaient été aussi favorables. À Ottawa, les libéraux de Paul Martin croulaient sous le scandale des commandites. À Québec, le gouvernement Charest était en chute libre, tandis que les intentions de vote en faveur de la souveraineté atteignaient un pic. Les fameuses conditions gagnantes de Lucien Bouchard, son mentor au Bloc québécois, semblaient réunies. Ne manquait plus que le chef d’orchestre capable d’ouvrir le bal. Contre toute attente, Gilles Duceppe a laissé passer ce rendez-vous historique. Pourquoi a-t-il refusé d’être celui qui pourrait mener les souverainistes à la victoire finale? « Il n’est pas dit que je ne le serai pas », me répond-il, laconique. Dans son bureau de circonscription, rue Papineau, à Montréal, où il cultive l’ambiguïté sur ses intentions réelles en jurant ses grands dieux qu’il n’a pas de plan de carrière, tout est trop ordonné. Pas de dossiers empilés sur le coin de la table, pas de notes épinglées au babillard. « Mister Clean » est simplement de passage en ville. Son vrai bureau est à Ottawa. Ici, une seule touche personnelle: la photo de sa femme, Yolande, jolie brune au regard incisif qui veille sur lui. Nous déroulons le fil de sa vie depuis plus d’une heure. Ses exploits comme ses mauvais coups, il les raconte d’un ton assuré où pointe l’humour. Bien malin qui reconnaîtrait sous ses traits rieurs le père Fouettard qui, hier encore, tyrannisait ses députés et collaborateurs. Ou le Martien coiffé d’un bonnet de plastique qui a ravi les caricaturistes pendant la campagne électorale de 1997. Le chef du Bloc québécois est sur son petit nuage. Après des années de purgatoire, au cours desquelles personne ne donnait cher de sa peau, il a réussi le tour de force de devenir le souverainiste le plus populaire chez les Québécois et le damned separatist le plus apprécié du reste du Canada. Dernièrement, un Ontarien lui a serré la main dans un hôtel: « You’re the best thing that happened in politics in the last 25 years. Too bad I can’t vote for you. » Du jamais-vu depuis René Lévesque.Il n’est pas mécontent, non plus, du compliment de l’ex-ambassadeur des États-Unis, Paul Cellucci, qui dans ses mémoires le décrit comme « le leader politique le plus impressionnant du Canada ». Ses adversaires se bidonnent devant cette flatterie d’un amateur de baseball à un autre. Il se défend de cette pique. « David Jones, conseiller de l’ambassade des États-Unis à Ottawa, a écrit dans le Hill Times, l’hebdo de la colline du Parlement: « Il est facile de sous-estimer Gilles Duceppe, mais ce serait une erreur grave de le faire. » Ça n’a rien à voir avec le baseball! » C’est qu’il commence à déranger, cet homme qui peut se vanter d’être le premier député élu aux Communes, à Ottawa, sous l’étiquette souverainiste – c’était à l’occasion d’une élection partielle dans Laurier-Sainte-Marie, à l’été 1990. Depuis le raz-de-marée bloquiste aux élections de 2004, où le Bloc l’a emporté dans 54 des 75 circonscriptions québécoises, on trouve qu’il en mène large. Cette année-là, à l’issue du débat des chefs, qu’il a dominé en anglais comme en français, le Daily News de Halifax a comparé sa vive intelligence à celle de Pierre Trudeau. Et le New York Times a dépêché un reporter au Canada pour suivre sa campagne. Comment expliquer ce succès aussi subit qu’inattendu? « Il a modernisé le discours souverainiste, dit Pierre-Paul Roy, son conseiller spécial au cabinet. Avec lui, fini le ton revanchard et les rengaines contre les Anglais. » Gilles Duceppe a fait quatre tournées au Canada. Partout, il cherche à rassurer les gens d’affaires en dédramatisant les retombées économiques d’une éventuelle séparation du Québec. À l’Economic Club de Toronto, il a lancé: « L’Ontario dispose d’un surplus commercial de six milliards à l’égard du Québec. Combien d’entreprises vont choisir la faillite plutôt que de faire des affaires avec le Québec? » À la Chambre de commerce de Calgary, Bonnie Dupont, vice-présidente d’Enbridge, une entreprise spécialisée dans la distribution d’énergie qui a des intérêts dans Gaz Métropolitain, l’a remercié en ces termes: « Monsieur Duceppe, quels que soient les changements politiques, Enbridge fera des affaires au Québec. » Devant ses « amis du Canada », le chef bloquiste insiste sur les valeurs qui unissent Canadiens et Québécois. « Au début, le mouvement souverainiste s’est créé en réaction contre le Canada, explique-t-il. Aujourd’hui, on n’en veut plus aux Canadiens. C’est un grand peuple. Une grande démocratie. Nous avons beaucoup en commun, mais nous ne nous sentons pas Canadian. »Jack Layton, leader du Nouveau Parti démocratique, pense que Gilles Duceppe est apprécié des Canadiens anglais parce qu’il est loyal et franc avec eux. « De plus, dit-il, les Canadiens croient que les libéraux n’ont pas respecté les Québécois, et le scandale des commandites l’a démontré. Manifester leur sympathie au chef du Bloc, c’est une façon de dire aux Québécois qu’ils les respectent. » Quand Bernard Landry a tiré sa révérence, le premier ministre Paul Martin aurait donné sa chemise pour voir son adversaire bloquiste traverser la rivière des Outaouais une fois pour toutes. « Ça me tentait », avoue Gilles Duceppe en se remémorant ce fameux samedi 4 juin. La veille, à Québec, devant les congressistes du Parti québécois, il avait vanté les mérites de son ami Bernard Landry, « l’homme qui peut mener le Québec à la souveraineté », avait-il martelé. Ce jour-là, Gilles Duceppe n’a qu’une idée en tête: dîner en amoureux avec sa femme, Yolande. Son horaire de fou et le travail de celle-ci – elle est directrice adjointe de l’école primaire Maisonneuve, à Montréal – ne favorisent guère les moments d’intimité. « On est comme des amants quand on se retrouve », dit-il. Leur lune de miel dure depuis 30 ans. « J’allais à la garderie chercher ma fille, Amélie, dont j’avais la garde partagée, et je suis tombé amoureux de son éducatrice. » Ils ont aussi un fils, Alexis, qui a 26 ans. Sur la terrasse de leur condo, à Rosemont, tous deux savourent un poisson qu’il a apprêté à sa façon – c’est lui le chef! – quand le téléphone sonne. « Landry venait de démissionner, raconte Gilles Duceppe. J’étais consterné. Jamais Bernard n’avait évoqué cette éventualité devant moi. J’ai passé la soirée au téléphone à tenter de le convaincre de reconsidérer sa décision. » Peine perdue, Bernard Landry ne veut rien entendre. « J’ai dit à Yolande: ça va être terrible. Toute la pression va retomber sur moi. » De fait, le téléphone ne dérougit pas. Va-t-il, oui ou non, faire le saut et entrer au PQ? « Je suis persuadé que j’en étais capable », soutient-il. Sa femme et ses conseillers le pensent aussi. « Je lui disais: il faut que tu y ailles », raconte Yolande Brunelle, qui a fini par se rendre à ses arguments. Son ami Lucien Bouchard l’a d’abord encouragé à passer à Québec, pour ensuite changer d’idée, de peur que ça vire en bataille de rue. Jacques Parizeau le lui a déconseillé carrément. « Quant à Bernard Landry, dit Pierre-Paul Roy, il vivait des moments difficiles et Gilles a surtout cherché à lui apporter son appui. » À son caucus, les avis sont partagés. « Il y avait des pour et des contre, explique le député Serge Ménard. Nous étions inquiets. Chose certaine, personne ne lui a demandé de partir. » Finalement, Gilles Duceppe a suivi son intuition. Il s’était engagé à diriger ses troupes aux prochaines élections et il tiendrait parole. « Partir aurait été irresponsable, dit-il. J’aurais dégarni l’appareil du Bloc, comme Lucien Bouchard l’a fait lorsqu’il est passé au PQ. J’avais dû reconstruire la machine. »N’a-t-il jamais eu l’ombre d’un regret, pas même à la mi-septembre, quand André Boisclair, l’un des candidats à la chefferie, a admis avoir déjà consommé de la cocaïne? « Absolument pas, répond-il. J’assume parfaitement ma décision. » « C’est un homme de devoir, dit Pierre-Paul Roy. En général, ça le sert; parfois, ça le dessert. » Louise Harel, qui assume l’intérim comme chef de l’opposition à Québec, acquiesce: « Sa plus grande qualité, c’est la fidélité dans ses engagements, politiques comme personnels. Des séparations, il en a vécu plusieurs, mais il est resté l’ami de ses ex-blondes. » La députée péquiste connaît le chef du Bloc depuis leurs années de militantisme étudiant. L’été dernier, elle l’a invité à sa maison de campagne. « Gilles se sentait en paix avec sa décision, m’assure-t-elle. On a mangé et dansé sur des airs latino-américains des années 1950. C’est un excellent danseur. » Bob Dufour, ex-organisateur politique de Gilles Duceppe, n’est pas tendre envers le caucus péquiste, qu’il connaît bien, puisqu’il a été directeur général du PQ. « Gilles est le seul gars capable de gagner à la fois les prochaines élections à Québec et le référendum qui suivra », dit-il, tout en reconnaissant que le spectre de Lucien Bouchard, ce parachuté d’Ottawa qui n’a pas toujours fait l’unanimité, a été brandi par certains députés péquistes. « Ils ont eu peur de lui. Les purs et durs étaient prêts à lui tomber dessus à bras raccourcis. Ce sont eux qui ont fait battre Landry. » Louise Harel n’en croit rien: « Les radicaux parlent fort, mais ils ne représentent pas 1% des membres du parti. » Peut-être! Mais Gilles Duceppe laissera échapper: « Les péquistes sont durs pour leurs chefs: Lévesque, Parizeau, Bouchard et maintenant Landry. C’est d’une tristesse… » L’ex-ministre péquiste Serge Ménard reconnaît que la candidature éventuelle de Gilles Duceppe n’a pas suscité d’enthousiasme au PQ. « Le fait qu’il soit en faveur de l’association avec le reste du Canada a pu en inquiéter certains », dit-il. Louise Harel attribue plutôt ce peu d’empressement à la conjoncture: « Le PQ a été tétanisé après le congrès de juin. Il y a eu une période de flottement. Jusqu’à la mi-août, Bernard Landry a donné des signes indiquant qu’il regrettait sa décision. Pendant tout ce temps, jamais Gilles Duceppe n’a fait un geste pour sonder le parti. » La décision du chef du Bloc de s’incruster aux Communes frustre ses adversaires libéraux. « Il a choisi le Canada », ironise le premier ministre, Paul Martin. Son ami d’hier, le ministre Jean Lapierre, qui est passé du Bloc aux libéraux, le traite de lâche, tandis que le ministre Pierre Pettigrew, joint à New York, soutient qu’il a choisi la facilité: « M. Duceppe évite d’avoir à décider. Quand il a eu l’occasion de le faire, il s’est défilé. Il aura consacré sa vie à la revendication, à jouer le rôle d’éternelle opposition. Il aime mieux se présenter comme la victime, celui qui fait pitié. » Selon lui, le chef du Bloc est « essentiellement un homme de méfiance, dans la droite ligne de Maurice Duplessis ».Gilles Duceppe aurait-il tout bonnement eu peur des péquistes? La réponse fuse. « J’en ai vu d’autres, au Bloc », répond-il en pensant à la course à la direction de 1997. Un cauchemar qu’il n’oubliera pas de sitôt. La victoire du Non au référendum de 1995 avait plongé les bloquistes dans la déprime. « Personne n’avait encore envisagé la suite des choses pour le Bloc après un échec », dit Pierre-Paul Roy. Le diable est aux vaches. Les finances du parti sont à sec et les bloquistes s’entredéchirent. On accuse Gilles Duceppe d’avoir fomenté un putsch pour déloger Michel Gauthier, qui avait succédé à Lucien Bouchard à la tête du Bloc. Jean Chrétien en profite pour déclencher des élections. Mal entouré, Duceppe improvise une campagne d’amateur. La photo où on le voit affublé d’un bonnet de bain n’est que la pointe de l’iceberg. « Les journalistes lui reprochaient sa langue de bois et lui tapaient dessus, dit Bob Dufour. Il était assommé comme si un ouragan l’avait frappé. » En effet, la presse anglophone le surnomme « Angry Trout ». L’occasion de se faire valoir se présente enfin au cours du débat des chefs. Mais voilà que l’animatrice, Claire Lamarche, tombe dans les pommes au moment même où il allait défendre ses idées. Ne manquaient plus que les menaces de mort de la part des motards criminels, peu après sa sortie contre le crime organisé. « Il était à bout de nerfs », confirme sa femme. À l’école où elle enseigne, le directeur entend à la radio que la caravane du Bloc s’est perdue, non pas au fin fond de la Gaspésie, mais… à Saint-Hyacinthe. « J’ai demandé un congé sans solde pour aller rejoindre Gilles, dit-elle. Il avait besoin de moi. » Six ans plus tard, c’est elle qui aura besoin de lui. « Quand j’ai dû être opérée pour un cancer du sein, Gilles m’a rendu la pareille. Cette épreuve, on l’a traversée ensemble. » La chimio de Yolande à peine terminée, le couple part aux îles de la Madeleine pour le début de la campagne électorale de 2004. « Je n’avais plus un poil sur le coco. Ça allait bien sur le terrain. Notre seule crainte, c’était que ma perruque parte au vent! Après le bonnet de bain, ç’aurait été le comble! On a bien ri. » L’humour de Gilles Duceppe est certainement le secret le mieux gardé en ville. « Il a un côté adolescent », dit sa femme. Lui-même reconnaît qu’il aurait avantage à sourire plus souvent. « Je suis tout le contraire de mon père, avoue-t-il. Lui, si détendu en public, faisait des colères terribles à la maison. Il était très soupe au lait. Moi, je garde mon calme. Ça bout autant en dedans, mais je suis plus poker face. » Dès qu’il parle de son père, contestataire comme lui, il s’anime. Les souvenirs remontent. Il y a eu cette grève chez Steinberg, en 1956. À la fois comédien et animateur de radio, Jean Duceppe avait aiguisé ses couteaux pendant la publicité de la chaîne d’alimentation. « Après, raconte son fils, il a repris le micro et lancé: « Bon, bien, maintenant que l’annonce est finie, je vous rappelle que les employés sont en grève. Allez donc faire votre épicerie chez Dionne! » » Gilles Duceppe jonglait depuis un bon moment avec l’idée de se lancer en politique quand, en 1990, la santé de son père s’est brusquement détériorée. « Papa vivait ses derniers mois, dit-il. Le diabète faisait ses ravages et je voulais me faire élire avant qu’il parte. »Il est négociateur pour la CSN dans le secteur de l’hôtellerie lorsque s’annonce une élection fédérale partielle dans Laurier-Sainte-Marie, le 13 août 1990. Il a 43 ans et le Bloc vient de prendre son envol dans le sillage de l’échec de l’accord du lac Meech. Mais pourquoi diable briguer un siège à Ottawa? lui demande son père, qui, comme René Lévesque, croit que la place d’un indépendantiste est à Québec. Quand je l’interroge là-dessus, Gilles Duceppe me renvoie à la leçon de la révolution américaine – « No taxation without representation » -, avant d’ajouter: « Trudeau disait que les souverainistes avaient peur de se présenter à Ottawa parce qu’ils seraient battus. Maintenant qu’ils y sont, il s’en trouve encore pour dire que ça ne sert à rien. You’re damned if you do, damned if you don’t. » Cette élection partielle, il la remporte haut la main, contre Denis Coderre, qui a fait campagne en répétant que les électeurs de la circonscription ne veulent pas entendre parler de souveraineté, mais de « châssis doubles »! Et que la souveraineté ne guérit pas du sida! Le nouveau député fédéral de Laurier- Sainte-Marie est comme un poisson dans l’eau dans sa circonscription, qui comprend le quartier Hochelaga-Maisonneuve, où il est né, le 22 juillet 1947. Au collège Mont-Saint-Louis, puis à l’Université de Montréal, où il étudie les sciences politiques, il milite dans tout ce qui bouge. « Pour la cause », il a même annulé son premier mariage. « C’était en 1968. J’ouvre la radio et j’apprends que les Russes ont envahi la Tchécoslovaquie. J’appelle mes parents pour leur annoncer que je ne me marie plus, car je dois organiser une manif! » Il convolera quelques jours plus tard, juste avant de filer à la semaine syndicale de l’Union générale des étudiants du Québec. D’où la manchette d’un journal à potins: « Le fils de Jean Duceppe en voyage de noces à Sainte-Anne-de-Bellevue. » « Comme Pierre Karl Péladeau et les autres qui préfèrent l’oublier, rappelle Gilles Duceppe, j’ai ensuite adhéré au Parti communiste ouvrier. » Cette parenthèse dans sa vie lui a laissé un goût amer. Fidèle à la consigne du PCO, il a annulé son vote au référendum de 1980. « À la mort de René Lévesque, j’ai pleuré. J’avais le sentiment de l’avoir trahi. » La lutte des classes l’a mené au syndicalisme. À 30 ans, il est embauché à l’Hôpital Royal Victoria comme préposé aux bénéficiaires. On l’affecte aux soins intensifs, où tantôt il tient la jambe que le chirurgien ampute, tantôt il prépare les corps pour la morgue. « Avoir vécu la réalité de ce monde, je ne dis pas que c’est essentiel dans la vie, mais ça ne nuit pas. » Congédié de l’hôpital « sous prétexte [qu’il avait] organisé une grève illégale », il se retrouve à la CSN, où il peaufine ses talents de négociateur et de leader, qui lui seront utiles en politique. « C’est un bagarreur-né, dit Pierre-Paul Roy. Aux Communes comme dans les sports, il a toujours aimé gagner. » Au début, sur la colline du Parlement, ses airs de préfet de discipline agacent. Mais peu à peu, il contrôle mieux ses impatiences et devient moins cassant. Moins « électrique », comme disait Lucien Bouchard. Serge Ménard le décrit comme un chef non pas autoritaire, mais rigoureux et discipliné. Au Bloc, tout le monde a le droit de s’exprimer et même de critiquer le chef, mais une fois qu’une position est adoptée, on se range.À la Chambre, c’est un bon débatteur. « Il n’a pas la rhétorique d’un Michel Gauthier, mais il connaît ses dossiers à fond », admet le ministre Pierre Pettigrew, qui l’accuse cependant de nuire aux intérêts du Québec. « Son opposition est essentiellement négative et son objectif est de détruire le pays. L’ennui, pour nous, libéraux, c’est que nous avons affaire à un adversaire qui veut notre peau, mais pas nos jobs. »Gilles Duceppe, lui, est fier de « l’excellente opposition » que forme le Bloc. « Au Canada, on le reconnaît, dit-il. Ici, certains pensent que nous nous occupons de dossiers qui ne nous concernent pas. Je soutiens que s’il y a une crise du blé dans l’Ouest, on a notre mot à dire, puisqu’on subventionne le blé avec nos impôts. » Quant aux intérêts des Québécois, il estime bien les servir. « Dans le scandale des commandites, nous avons eu énormément d’influence. Dès 2000, le Bloc avait repéré les entreprises impliquées dans l’affaire. » Alain G. Gagnon, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en affaires québécoises et canadiennes, à l’UQAM, est d’accord avec lui: « À la Chambre, le Bloc a posé plus de 400 questions à ce sujet. Il a talonné le gouvernement libéral et alimenté le Globe and Mail jusqu’à ce qu’éclate le scandale. Les libéraux du Québec n’osaient pas s’en mêler, car l’objectif premier du programme des commandites était de lutter contre la souveraineté. » Le politologue est d’avis que le Bloc a aussi fait la différence dans le dossier du Supplément de revenu garanti destiné aux démunis. « Le fédéral n’a pas sensibilisé la population à l’existence de sommes d’argent non réclamées, dit-il. Le Bloc a lancé une vaste opération au Québec afin de retrouver les 20 000 personnes qui y avaient droit. Grâce à lui, 100 millions de dollars ont pu être versés aux Québécois. » Le Bloc s’enorgueillit aussi d’avoir fait avancer les dossiers du protocole de Kyoto et du déséquilibre fiscal, sans parler de la guerre en Irak, à laquelle le Canada a finalement refusé de participer. Sans lui attribuer tout le mérite, Alain G. Gagnon estime que le parti s’est fait, là aussi, le porte-parole des Québécois. « Le Bloc a forcé le gouvernement Chrétien à répondre à leurs souhaits. » Paul Adams, consultant pour la grande maison de sondage EKOS Research Associates, accorde lui aussi une bonne note à l’opposition souverainiste. Dans une analyse publiée par le magazine torontois Walrus, il affirme qu’après le règne de Lucien Bouchard – qui avait réussi l’exploit d’être élu chef de l’opposition officielle -, le Bloc a connu 10 ans d’impuissance à Ottawa. L’élection d’un gouvernement minoritaire lui assure maintenant plus de pouvoir. L’ironie, soutient-il, c’est qu’en redonnant une voix au Québec, le Bloc fait de nouveau fonctionner le Parlement en tant qu’institution représentant les Québécois, ce qui affaiblirait l’option souverainiste.Gilles Duceppe s’inscrit en faux contre cette affirmation. « C’est un vieux dada de penser qu’il faut que ça aille mal pour faire la souveraineté, dit-il. Adams n’est pas le seul à le croire. Je connais des souverainistes qui prétendent que lorsqu’on va chercher des choses pour le Québec à Ottawa, ça nuit à la cause. Nos sondages depuis 20 ans prouvent le contraire. C’est quand ça va bien et qu’on se sent fort qu’on veut du changement. Si vous perdez votre job, avez-vous le goût d’acheter une maison? Non. »Entre lui et les députés libéraux fédéraux du Québec, c’est le froid total. Il ne fraternise pas avec l’adversaire. Dans son autobiographie, publiée avant le retour de Jean Lapierre chez les libéraux, Gilles Duceppe présente celui-ci comme « son allié et son complice ». « Maintenant que nous sommes dans deux camps opposés, l’amitié est rompue, dit-il. On se salue, mais on ne se parle plus. » Cela dit, il exècre l’attitude aveuglément partisane. « Nous ne votons pas contre un projet de loi sous le prétexte qu’il vient des libéraux. Si c’est bon pour le Québec, on l’appuie, sinon on s’y oppose. On a sauvé les libéraux plus d’une fois. » De la même manière, il trouve ridicule que les conservateurs crient aux libéraux, lorsque le Bloc appuie ces derniers: « You’re with the separatists! » « Je leur réponds: vous voulez tous coucher avec nous, mais il n’y en a pas un qui veut nous marier! » Jack Layton entretient des relations cordiales avec le chef du Bloc. « Nos valeurs nous rapprochent, dit le leader néo-démocrate. Son gros problème, c’est qu’il est prêt à travailler étroitement avec Stephen Harper. Je trouve choquant qu’il ait voulu faire tomber le gouvernement et le remplacer par celui de M. Harper. Je ne crois pas que les Québécois, qui sont des sociaux-démocrates, voudraient vivre sous un gouvernement conservateur. » L’automne s’annonce chaud, si l’on en croit le ton de la dernière attaque de Pierre Pettigrew contre le Bloc, qu’il accuse de n’avoir aucune sensibilité à l’égard des groupes ethniques. Le chef bloquiste n’en a pas cru ses oreilles. Intolérant envers les allophones, lui, le petit-fils d’un immigrant expédié au Canada à la fin de l’ère victorienne? Son grand-père irlandais, John James Rowley, avait 11 ans quand ses parents se sont suicidés en se jetant dans la Tamise. « Il a débarqué à Halifax avec d’autres homeless children, raconte Gilles Duceppe. On les a fait monter à bord d’un train qui s’arrêtait à chaque gare. Les fermiers se choisissaient des employés parmi eux. Comme du bétail. Mon grand-père a été choisi à la huitième gare, à Saint-Benoît, près du lac des Deux Montagnes. Il a appris le français et épousé ma grand-mère. C’est ainsi que, très tôt, j’ai apprivoisé l’anglais. » Au référendum de 1995, le traumatisme provoqué par la déclaration de Jacques Parizeau, qui attribuait l’échec du Oui au « vote ethnique », l’a bouleversé. Pour en contrer l’effet négatif, il a alors lancé au Bloc un vaste chantier sur la citoyenneté. « Gilles Duceppe a compris que le Québec n’est plus simplement celui des Tremblay, mais aussi celui des N’guyen et des Massimo », dit le député bloquiste Maka Kotto, originaire du Cameroun, qui a fait de l’ouverture aux autres son combat. « En débarquant à Montréal, il y a 15 ans, j’ai adhéré au Parti libéral du Québec. Le mouvement souverainiste n’est pas venu me chercher. Il m’a fallu cinq ans pour comprendre les vrais enjeux. » Selon lui, le Bloc va maintenant au-devant des nouveaux Québécois, tandis que le multiculturalisme des libéraux ne permet pas la rencontre des cultures, car chaque communauté vit en vase clos. « En matière d’intégration, dit-il, nous mettons en place un modèle de référence pour l’humanité. » L’avenir de Gilles Duceppe? « Il va jouer un rôle de plus en plus important, pense Bob Dufour. Actuellement, c’est lui le vrai chef des souverainistes. Les candidats à la succession de Bernard Landry, avec tout le respect que je leur dois, ne lui vont pas à la cheville. » De son côté, la présidente du PQ, Monique Richard, reconnaît que le Bloc est aussi important que le Parti québécois. « Pour nous, dit-elle, Gilles Duceppe est une carte gagnante. » La souveraineté, le chef du Bloc la voit dans le regard des jeunes. L’été dernier, pendant une tournée à Val-d’Or, sur les 25 militants qui ont dîné avec lui, 20 avaient moins de 25 ans. La première question qu’ils lui ont posée était la suivante: quelle est la place du Québec sur la scène internationale? « Ce qui intéresse les jeunes, c’est le Québec dans le monde et non plus le Québec dans le Canada », dit Gilles Duceppe.

Politique

Guerre aux anglicismes : une modeste suggestion

Autant vous le dire tout de suite : j’ai toujours été un admirateur de Marie-Éva de Villers. D’abord, elle connaît beaucoup plus de mots que moi. Vous me direz que si j’écrivais, comme elle, des « multidictionnaires » à temps plein, j’apprendrais aussi deux ou trois savoureuses locutions. Ensuite, elle s’est tapé la lecture de – tenez-vous bien – tous les articles publiés dans Le Devoir et Le Monde au cours de l’année 1997. Une année où il ne s’est rien passé ! Aucun événement historique majeur (sauf le clonage de la brebis Dolly, qu’on prétend maintenant décédée mais qui est en fait cadre supérieure chez Raël) ! Pis, elle l’a fait crayon à la main, pour recenser le nombre de mots identiques – et surtout de mots différents – utilisés par les rédacteurs des deux quotidiens. De façon extrêmement diplomate, elle révélait, dans Le Devoir du 5 janvier 2005, que les journalistes du quotidien montréalais faisaient plus de fautes et utilisaient davantage d’anglicismes que ceux du Monde. (Nous interrompons cette chronique pour signaler que Marie-Éva de Villers n’a pas parlé de « fautes », mais d’« emprunts sémantiques et syntaxiques critiqués ».) Marie-Éva de Villers affirme au sujet des journalistes du Devoir que leurs « emprunts critiqués » « semblent résulter davantage d’interférences entre le français et l’anglais que d’un choix conscient ». Un problème qui « diminuerait notablement si les auteurs étaient informés à ce propos ». Voilà, chers lecteurs, où je voulais en venir. Puisqu’on parle beaucoup de la qualité de la langue ces temps-ci – et pour me faire bien voir auprès de Marie-Éva de Villers –, j’ai eu l’audace de formuler une petite proposition. Car, comme le disait Mark Twain à propos de la météo : « Tout le monde s’en plaint, mais personne ne résout le problème ». Si on veut augmenter la qualité du français dans les médias, sans ouvrir de camp de rééducation pour nos journalistes et animateurs dans le Languedoc-Roussillon, il faut agir avec tact et patience et se fonder justement sur le fait que bon nombre des fautifs ne demandent pas mieux que de s’amender. La vérité est qu’une bonne partie des journalistes et animateurs ont un stock d’erreurs de langage qu’ils répètent sans que jamais personne les leur signale. Il arrive même qu’ils adoptent un nouveau terme avec la certitude que l’Office québécois de la langue française est d’accord. La carrière de l’expression incorrecte « motards criminalisés », par exemple, en témoigne. Avec l’aide de Marie-Éva, nous avons mis en contact la Fédération professionnelle des journalistes (FPJQ) et l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTIAQ). Pourquoi ne communiqueraient-ils pas entre eux, par courriel et de façon purement volontaire, avons-nous demandé ? Un terminologue pourrait dire : j’écoute Achille Tremblay, le matin, à Radio-Appalaches, et je veux bien lui envoyer des courriels. Si M. Tremblay, de son côté, a inscrit son nom auprès de la FPJQ sur la liste – confidentielle – de ceux que la chose intéresse, les deux personnes seraient mises en contact. Il y aurait des règles strictes: le terminologue n’aurait le droit d’envoyer qu’un courriel par semaine, relevant une seule erreur et proposant une seule amélioration. Il ne s’agit pas d’immersion, mais de long et patient labeur. La missive transiterait par la FPJQ. Le prof et le journaliste seraient libres d’arrêter à tout moment, ou de changer de partenaire. Le ton y ferait également pour beaucoup. Exemple à ne pas suivre : « Monsieur Tremblay, vous avez encore démontré votre insondable médiocrité linguistique hier en omettant une fois de plus, dans votre minable reportage sur la reproduction des crevettes, d’utiliser un imparfait du subjonctif. » Il est préférable de dire : « Cher Monsieur Tremblay, envoûté par votre sublime reportage d’hier sur la livraison des nouveaux uniformes des préposés à l’entretien de l’arrondissement, j’ai failli ne pas noter que vous aviez employé le mot “accomplissement”, alors que vous vouliez dire “exploit, réussite”. Le recours à ce calque de l’anglais est totalement compréhensible. Je pense l’avoir entendu dans la bouche de Bernard Pivot. Mais connaissant votre quête d’excellence, j’ai cru bien faire en attirant votre attention sur ce détail. À la semaine prochaine, si tant est qu’il y ait d’ici là matière à courriel. » Le système est en place depuis 2007. Des dizaines de terminologues et de journalistes communiquent ainsi, chaque semaine, et épurent la langue française de ses écarts linguistiques, une faute à la fois. C’est notre modeste contribution.

Abolir la Loi sur les indiens? Politique

Abolir la Loi sur les indiens?

Les mauvaises langues disent que les autochtones n’ont que des privilèges. Eux disent qu’au contraire ils sont le tiers-monde du canada. et si tout cela était la faute d’une loi désuète qu’Ottawa tarde à changer?

Politique

Ne tirez pas sur les Américains

Empire assoiffé de pouvoir et d’expansion, les États-Unis? Le plus souvent, ils forment un empire malgré eux, répond l’intellectuel canadien Michael Ignatieff. Et même un empire lite, selon le titre de son plus récent livre (Empire Lite: Nation-Building in Bosnia, Kosovo, Afghanistan, éd. Penguin). « Les Américains ne voulaient pas aller en Bosnie: ils y sont allés parce que les Européens étaient incapables de régler leurs problèmes! » soutient Ignatieff. Selon lui, le fait que les États-Unis exercent leur pouvoir un peu partout dans le monde répond à une demande. Et c’est également pour protéger les droits de la personne, « pour les Irakiens », qu’il fallait faire la guerre à Saddam Hussein, dit-il. Qualifié par le National Post de « plus illustre des enfants prodiges » du Canada anglais, sorte de Bernard-Henri Lévy canadien, Michael Ignatieff a surpris les cercles intellectuels de Toronto avec sa position sur l’Irak. Professeur au Carr Center for Human Rights Policy, de l’Université Harvard, il collabore également au New York Times Magazine, dans lequel il a signé de nombreux grands reportages sur la Bosnie, le Kosovo, l’Afghanistan et l’Irak. Fils d’une famille de diplomates canadiens, eux-mêmes issus d’une lignée de Russes blancs immigrés (dont il a raconté l’histoire dans L’album russe, aux Éditions du Boréal), Michael Ignatieff estime que c’est pour les mauvaises raisons que le Canada a refusé d’aller en guerre. Quant à la France, il qualifie sa diplomatie de « gesticulation ». L’actualité l’a rencontré à Boston. Pourquoi avez-vous choisi le mot « empire » – très chargé, voire péjoratif – pour décrire les États-Unis? – J’utilise « empire » de façon provocante. Parce qu’au fond je ne veux pas que les États-Unis en deviennent un. Ce ne serait pas souhaitable sur le plan éthique. Et de plus, cet empire ne serait pas viable. Les États-Unis prennent-ils de l’expansion à l’étranger seulement pour servir leurs intérêts propres? – L’expansion américaine se fait surtout dans les endroits soumis à la tyrannie ou qui sont sur le point de l’être à la suite de guerres civiles, d’un effondrement de l’État. Dans les années 1990, les États-Unis sont intervenus dans les Balkans à contrecoeur. Ils l’ont fait pour arrêter le nettoyage ethnique, les massacres et les déportations. Parce que les Européens étaient incapables de régler leurs problèmes! Beaucoup refusent de voir que le fait que les États-Unis exercent leur pouvoir un peu partout dans le monde répond à une demande. Adhérez-vous à la théorie de « l’empire bienveillant », formulée par le géopoliticien américain Robert Kagan [voir L’actualité, 15 avr. 2003]? – « L’empire du mal » est un pléonasme, « l’empire bienveillant », une contradiction. Tous les empires exercent une forme de domination. Une telle chose ne peut être bienveillante, sinon dans ses intentions. Inévitablement, un conflit éclatera entre la volonté populaire de s’autodéterminer et les visées, quelles qu’elles soient, de l’empire. Les Américains ont des intentions louables à l’égard de l’Irak, mais elles se heurtent aux souhaits des Irakiens et à leur droit à la souveraineté populaire. Uniquement des intentions louables? – Comment les Irakiens pouvaient-ils accéder à la liberté et à l’autodétermination? « Par le truchement d’une intervention militaire extérieure » est la seule réponse honnête. Je ne dis pas que les Américains sont les travailleurs sociaux du monde, qu’ils n’interviennent que pour défendre les pauvres, les opprimés et ceux qui meurent de faim. Il serait cependant ridicule d’avancer – comme le font l’intellectuel américain Noam Chomsky et bien d’autres – que les États-Unis sont déterminés à exercer une politique d’hégémonie mondiale qui ne sert que leurs intérêts propres. Nombre de leurs interventions avaient certes pour but d’accroître leur influence, mais elles visaient également à arrêter des massacres. Je ne cherche pas à les excuser, mais à être juste. Leurs motifs sont complexes, imbriqués les uns dans les autres. Ils ne sont ni uniquement bienveillants ni exclusivement hégémoniques. Nous devons saisir ce mélange de motifs, sans oublier bien sûr le mélange des conséquences qui s’ensuivent. L’année 2003 aura marqué le 50e anniversaire du coup d’État en Iran et le 30e de celui qui a eu lieu au Chili, deux événements dans lesquels la CIA a joué un rôle déterminant. L’invasion de l’Irak est-elle un épisode du même genre? – Le renversement d’Allende, en 1973, a empoisonné les rapports des États-Unis avec l’Amérique latine pendant au moins une génération. La stabilité et la croissance économique ne justifient certainement pas la mort de milliers de personnes, ni la torture, ni la période terrible que le Chili a dû traverser. En Iran, en 1953, les États-Unis ont déstabilisé le pays pour réinstaller le pouvoir du chah. Ils ont obtenu 25 années de stabilité, mais ensuite 20 années avec les mollahs. Les effets à long terme de ces deux opérations ont été très néfastes pour les États-Unis. Ça semblera simpliste, mais c’est profondément vrai: la vertu finit par payer. Et une politique étrangère vertueuse est celle qui ne déstabilise pas les régimes légitimes, ne nie pas la volonté démocratique des peuples. C’est un très mauvais calcul politique que d’ignorer le comportement de ses alliés en matière de droits de la personne. Au Canada anglais, on vous dit maintenant « proaméricain »… – Je me définis comme un critique sceptique des opérations de reconstruction que j’ai observées dans les Balkans, en Afghanistan et en Afrique du Sud-Ouest depuis les années 1990. Certaines sociétés ont absolument besoin de l’aide étrangère occidentale pour s’engager dans la voie de la liberté démocratique. Il est faux de dire qu’elles y arriveraient seules si on les laissait se débrouiller. Est-ce une forme de paternalisme? – Non, c’est un fait. Certes, toutes ces expériences de reconstruction par l’Occident comportent un risque de condescendance, de paternalisme. Mais au moins, il n’y a plus de grands massacres en Afghanistan, en Bosnie, au Kosovo, au Timor-Oriental. J’espère que l’Irak s’ajoutera à cette liste; que, dans 18 mois, les gens commenceront à dire que la situation s’est améliorée. Je suis exaspéré par ceux qui soutiennent que l’Occident impérialiste n’a fait qu’aggraver les choses. C’est faux: 250 000 personnes ont perdu la vie en Bosnie pendant la guerre, mais un million seraient mortes si l’Occident n’était pas intervenu. Les Français critiquent les interventions américaines, mais les États-Unis sont la seule puissance militaire qui a su arrêter les tueries en Bosnie! Faut-il intervenir partout? – Pas à tout moment. Je m’opposerais à une intervention militaire en Iran ou en Corée du Nord. C’est trop dangereux. Je n’appuie pas toutes les interventions des États-Unis. Parfois ils ont raison, parfois non. Parfois la puissance occidentale a du bon, parfois non. Ce qui m’a exaspéré dans le débat sur la guerre en Irak, c’est qu’on ne parlait jamais de l’Irak. Ce fut une sorte de référendum mondial sur la puissance américaine. Seulement 5% des participants au débat se sont vraiment interrogés sur l’intérêt à long terme des Irakiens. On a sous-estimé l’ampleur des ravages que Saddam Hussein a causés à la culture politique de son pays. Tout comme on a mésestimé l’ampleur des dégâts et de l’amertume qu’ont provoqués les sanctions. Ce sont les Irakiens qui ont dû supporter le poids de 12 années de sanctions; Saddam, lui, n’a pas souffert. On doit se souvenir des raisons pour lesquelles la communauté internationale a opté pour ces sanctions: tout le monde refusait d’utiliser la force! Autrement dit, les Américains sont blâmés quoi qu’ils fassent? – Oui. En 1991, ils auraient dû marcher sur Bagdad. Les Irakiens auraient moins souffert par la suite. L’usage de la force militaire ne m’a jamais plu. Elle ne doit servir qu’en dernier recours. Mais le cas de l’Irak nous révèle qu’il y a pire que l’intervention militaire: l’étranglement d’un peuple pendant 12 ans. Vous dites souvent « nous ». Est-ce un « nous » américain, occidental, canadien? – Je me sens très canadien. En fait, lorsque la politique étrangère américaine me met mal à l’aise, je me rappelle soudainement que je suis canadien! La plupart du temps, mon « nous » est occidental, je crois. Le gouvernement du Canada a-t-il bien fait de ne pas suivre ses alliés traditionnels et de refuser de participer à la guerre d’Irak? – La politique étrangère du Canada, depuis la Deuxième Guerre mondiale, a fait le pari d’aller à la fois dans le sens des États-Unis et dans celui du multilatéralisme de l’ONU. Jusqu’au moment du débat sur l’Irak, il a été possible de croire que les deux approches n’étaient pas opposées. Devant la question de l’Irak, le Canada a dû trancher. Et il a fait un choix d’une grande importance historique en optant pour le multilatéralisme onusien. Le peuple canadien (au Québec en particulier) était plus hostile à cette décision américaine – intervenir militairement en Irak – qu’à aucune autre depuis la Deuxième Guerre mondiale. Or, pour être viable, toute politique étrangère doit jouir d’un certain appui populaire. J’étais plutôt opposé à celle qu’a adoptée le gouvernement Chrétien. Mais si ce dernier avait décidé de suivre les Américains, il n’aurait pas eu beaucoup d’appuis dans la population. Les Canadiens ont-ils vu là une façon de prouver leur indépendance à l’égard des Américains? – Les Canadiens ont vu une occasion de se demander: « Sommes-nous différents des États-Unis? » Nous l’avons toujours été et nous n’avons pas à tenter de le prouver constamment. Trop de Canadiens croient que l’élaboration d’une politique étrangère relève de la recherche d’identité. Je ne suis pas de cet avis. Par ailleurs, les Canadiens sont attachés à l’ONU et pleins de loyauté à son égard. C’est très bien, mais il faudrait se rappeler que cette organisation est en décrépitude. Si le Canada doit appuyer l’ONU, ce doit être une ONU réformée. Comment peut-on, par exemple, défendre le fait que l’Inde, avec son milliard d’habitants, n’a pas de siège permanent au Conseil de sécurité, tandis que les 54 millions de Français ont droit, eux, à une telle représentation? Comment expliquez-vous la position de la France? – Le déclin de l’influence de ce pays dans le monde plonge l’élite française des relations internationales dans un état de panique. Alors celle-ci s’accroche à son veto à l’ONU, la dernière carte qu’elle possède. Elle s’en est servie d’une façon très malhabile. Mais les Français veulent éviter « l’hégémonie américaine », non? – Oui. Et aucune hégémonie n’est souhaitable. Je veux vivre dans un monde où les pays sont liés par des alliances fraternelles fondées sur la liberté. La France, comme tous les autres, doit avoir le droit absolu d’être en désaccord avec les politiques américaines. On ne peut se fier toujours uniquement au leadership des États-Unis: ils sont trop occupés, et leur politique étrangère est trop déterminée par la politique intérieure. Le Canada s’est imposé comme leader sur la question du Tribunal pénal international, des mines antipersonnel, il a sa propre politique à l’égard de Cuba: parfait! Je ne suis pas opposé au fait que la France ait sa propre politique étrangère. Je trouve simplement qu’on ne devrait pas avoir le droit d’en avoir une aussi stupide. Elle est à l’image de Dominique de Villepin, qui, aux réunions du Conseil de sécurité, en janvier 2003, a fait la leçon à Colin Powell à propos des « horreurs de la guerre ». De grâce! Colin Powell a été en service trois fois au Viêt Nam, personne ne peut lui en remontrer au sujet de la guerre. Surtout pas un intellectuel français au style napoléonien. Ce n’est pas là ce que j’appelle une politique étrangère: ce n’est qu’une gesticulation! Les Américains ont le droit d’être furieux. Certes, ils ont réagi de façon ridicule, avec les freedom fries et toutes les idioties de ce genre… Et Thomas Friedman, dans le New York Times, qui a parlé de « guerre contre la France ». Tout le monde devrait se calmer.