Santé et Science

Les toubibs samedi soir

Faire des sutures en 40 secondes, replacer une épaule entre deux périodes, remonter le moral d’un joueur: les médecins du Canadien et des Nordiques sont vite sur leurs patins.

Les soirs de match, le Dr Douglas Kinnear, 67 ans, quitte l’Hôpital général de Montréal à 18 h 15 et descend la côte Atwater jusqu’au Forum, un sac bourré de fiches médicales au bout de chaque bras. Quelques minutes plus tard, le doyen du Canadien – il a été repêché par Sam Pollock en 1962 – rend ses dernières décisions: le numéro 14 jouera mais le 6 ne quittera pas le banc. L’entraîneur Jacques Demers peut alors finaliser son plan de match. Content, le chef de l’équipe médicale du Canadien s’offre deux hot dogs au chou.

Au moment de la mise en jeu, l’ambulance stationnée dans le garage du Forum est prête à foncer; une chambre a été réservée à l’Hôpital général de Montréal ainsi qu’un lit au centre de traumatisme, et le Dr Kinnear est à son poste derrière le filet de Roy. Prêt à intervenir au premier signal de Gaétan Lefebvre, le soigneur du Canadien.

Au Colisée de Québec, le Dr Pierre Beauchemin, 47 ans, un omnipraticien diplômé en médecine sportive, chef de l’équipe médicale des Nordiques depuis 13 ans, officie derrière le banc des joueurs. «En 15 secondes, je peux être auprès du blessé.»

Les joueurs l’appellent «doc» et, comme leurs confrères de Montréal avec le Dr Kinnear, ils lui réclament souvent l’impossible. «La spécialité du Dr Beauchemin, explique Stéphane Fiset, gardien de but des Nordiques, c’est les petits miracles.»

Et pas juste durant les matchs. Les médecins d’équipe sont de garde 24 heures sur 24, 365 jours par année. «Les patients de ma clinique sont habitués, dit le médecin des Nordiques. À tout moment, des joueurs peuvent débarquer.» Ils arrivent en taxi, directement du Colisée, en tenue de hockey de la tête aux pieds – mais en souliers.

La plupart du temps, il suffit de quelques points de suture et hop! retour à l’exercice ou au camp d’entraînement. «Quand ils prennent l’avion, je me sens soulagé, confie le médecin. Ils peuvent encore m’appeler du haut des airs, mais c’est moins accaparant.»

Comme son confrère du Forum, Pierre Beauchemin est un maniaque de hockey. «Un moyen malade!» admet-il en riant. Avant la naissance des Nordiques en 1972, il assistait à tous les matchs des Remparts de Québec. Depuis, il n’a jamais manqué une partie des Nordiques. C’est un partisan fougueux et un supporter bruyant. «Je l’ai vu heureux les soirs de victoire et malheureux après une défaite. Il prend ça autant à coeur que les joueurs ou l’entraîneur», dit Michel Bergeron, journaliste sportif et ex-entraîneur des Nordiques.

Beauchemin joue lui-même au hockey, deux ou trois soirs par semaine, 12 mois par année, dans une «ligue de garage» portant ses initiales, les «PB» de Cap-Rouge. Le plus drôle, c’est qu’il est nul. Pourri. «Ma seule chance d’entrer dans la Ligue nationale, c’était comme médecin!» admet-il en riant. «Un vrai plombier: beaucoup d’ardeur mais aucun talent», dit Marie-Josée Beauchemin, qui aime le hockey autant que son mari.

«Je suis un drogué de sport; ça m’aide à comprendre les joueurs», répond le principal intéressé. En plus de chausser des patins, il court ses huit kilomètres trois fois par semaine, bouclant ses marathons en 180 minutes.

Comme lui, Douglas Kinnear a grandi à Québec, où son père tenait une pharmacie rue Cartier. Et comme tous les petits gars, il jouait au hockey, arborant fièrement le chandail de ses idoles: les As de Québec, avec lesquels Jean Béliveau, un de ses grands amis, a fait ses débuts. Talentueux, le doc? «J’étais un joueur moyen», dit-il, avant d’ajouter en soupirant: «Ben ben moyen.»

Médecin du Canadien depuis 30 ans, le Dr Kinnear est aussi gastro-entérologue à l’Hôpital général de Montréal et professeur à la faculté de médecine de l’Université McGill où il fut vicedoyen. Tous les samedis matin, après sa ronde à l’hôpital, il descend au Forum assister à l’entraînement, jaser avec les joueurs, examiner quelques genoux.

Pendant la saison régulière, les médecins d’équipe soignent les joueurs de leur club comme ceux de l’équipe invitée, mais lors des séries éliminatoires chaque équipe veut son médecin sur les lieux, ce qui perturbe affreusement l’horaire du Dr Kinnear, qui doit sacrifier ses vacances sous les tropiques…

«En 30 ans, j’ai été associé à une douzaine de coupes Stanley. J’ai soigné les plus grandes étoiles de la Ligue nationale: Maurice Richard a pris sa retraite comme j’arrivais mais j’ai connu Gordie Howe, Bobby Orr, Wayne Gretzky», raconte-t-il, avec un regard pétillant.

Tout a commencé en 1962, alors qu’il accepte de remplacer un confrère malade, le Dr Ian Milne, médecin des Glorieux. L’emploi temporaire est devenu permanent. Il se rappelle un soir, à ses débuts, où le Canadien affrontait les Rangers: «Dick Hatfield avait la rondelle», raconte-t-il 30 ans plus tard avec la précision d’un commentateur sportif. «Lou Fontinato, notre défenseur, a foncé sur lui tête baissée mais au dernier moment Hatfield s’est déplacé, et Fontinato a chargé dans la bande. J’ai sauté sur la glace du Forum pour la première fois de ma vie. Je me souviens encore des 17 000 spectateurs soudain silencieux. Fontinato était paralysé de la tête aux pieds.»

Diagnostic: fracture et dislocation de la colonne. Le Dr Kinnear empoigne la tête du joueur et la maintient immobile jusqu’à leur arrivée à l’Hôpital général de Montréal où, à l’aide de tiges de métal insérées dans le crâne, on réduit la fracture sous traction, et Fontinato recouvre l’usage de ses membres. «Ce soir-là, le Dr Kinnear a sauvé la vie de Fontinato», confie le Dr David Mulder, chirurgien en chef de l’hôpital et membre de l’équipe médicale du Canadien. «Mais la carrière de Lou était finie», conclut tristement le Dr Kinnear.

En fin de saison, l’an dernier, alors que Michel Goulet heurtait violemment la bande tête première, le médecin du Canadien a pensé à Fontinato. Goulet n’était pas paralysé mais inconscient, et il ne respirait plus.

Entre ces deux accidents, il y a eu des centaines de joueurs à remettre sur leurs patins. Parmi eux, Serge Savard, aujourd’hui directeur général du Canadien. «J’étais là quand Bobby Baun, des Maple Leafs de Toronto, lui est rentré dedans», raconte Douglas Kinnear. «Serge avait subi une grave fracture à une jambe la saison précédente et la même jambe était blessée. On a dû procéder à une greffe osseuse, mais un an et demi plus tard Savard était de retour.»

Les interventions ne sont pas toujours aussi spectaculaires. Un soir, Claude Larose s’est écroulé au beau milieu de la patinoire. À l’arrivée du Dr Kinnear, il était déjà bleu. Quelques secondes plus tard, le joueur était debout sur ses lames. «J’ai simplement retiré la grosse chique de gomme qui obstruait ses voies respiratoires…» explique son sauveur.

Les médecins d’équipe ne sont pas seulement des urgentologues d’aréna. La veille de notre rencontre, le Dr Beauchemin avait donné une conférence sur les MTS aux Nordiques. Quelques jours plus tard, le camp d’entraînement débutait. «Pour l’équipe médicale, c’est la série éliminatoire. En saison, nous sommes responsables de 25 joueurs. Avec un risque de blessure évalué à environ 30%, ça donne autour de sept gars amochés. Le camp, c’est 75 joueurs d’un coup. Lorsque le nombre de joueurs retombe à 25, nous poussons tous un grand soupir de soulagement.»

Ils sont consultés lors du recrutement, du repêchage et des renouvellements de contrats. «Il faut que la viande soit bonne, résume en riant le Dr Beauchemin. Mais le verdict médical est bien relatif. J’ai vu des gars patiner magnifiquement avec un genou instable alors que d’autres, parfaitement en forme, ne donnaient pas leur plein rendement. Ce que le joueur a dans les tripes compte beaucoup.»

En saison, le médecin des Nordiques comme celui du Canadien soigne aussi les peines d’amour, les défaites et les éruptions cutanées. «Quand j’étais découragé, quand je me demandais si j’étais encore capable, j’allais jaser avec le Dr Kinnear», se rappelle Jean Béliveau.

Aujourd’hui encore, le «doc» soigne les Béliveau, Dickie Moore, Réjean Houle, Yvan Cournoyer. Car les médecins d’équipe héritent non seulement du joueur mais de l’homme et même de sa parenté. «Ils prennent la pression des belles-mères et soignent les otites des enfants», dit le Dr Gaston Paradis, un collègue de Pierre Beauchemin.

Mais le plus difficile, c’est d’accompagner un joueur dans cette sorte de deuil que constitue la fin d’une carrière. «Quand le Dr Kinnear m’a annoncé que je devais subir une nouvelle opération au dos, je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai su que c’était terminé», raconte Yvan Cournoyer. André Savard, ancien joueur des Nordiques aujourd’hui adjoint à l’entraîneur, se souvient pour sa part des trois derniers mois de sa carrière, il y a 10 ans. «J’étais blessé au genou. Le Dr Beauchemin savait que j’étais fini mais il m’a laissé revenir au jeu pour que je le découvre moi-même.»

«Notre travail consiste à déterminer jusqu’où le joueur peut aller sans s’attirer des complications à long terme, explique le médecin des Nordiques. Les entêtés comme Peter Stastny, il faut presque les attacher. Mais le pire, c’est les joueurs recrues. À leur dernier camp d’entraînement, ils sont prêts à tout. Il faut les protéger contre eux-mêmes.»

Les partisans ont un faible pour les durs à cuire. Les médecins aussi. «Mon meilleur client, en 13 ans, ç’a été Dale Hunter, dit le Dr Beauchemin. Il se battait tout le temps, se démenait comme un diable dans les échauffourées. Mais il ne se plaignait jamais. Après le match, il prenait ses sacs de glace…»

Le Dr Kinnear, lui, parle de Bob Gainey avec des étoiles dans les yeux. «Quand Bob s’est disloqué l’épaule en série éliminatoire contre les Nordiques, son humérus était complètement sorti, la capsule déchirée. Il aurait dû prendre six semaines de repos, mais deux jours plus tard il était de retour sur la patinoire. Je l’avais averti: l’os pouvait se redéplacer et il risquait alors une chirurgie. Gainey m’a écouté attentivement puis il a dit: « J’ai tout compris, doc. Mais je veux jouer. »»

La pression est forte. Chaque minute, chaque seconde compte. «Des points de suture en 40 secondes au lieu de deux minutes, ça peut parfois changer le pointage», dit Pierre Beauchemin.

À Québec, où on parle de hockey autant que de météo, tout le monde sait qu’il est le médecin des Nordiques. Depuis qu’il a quitté l’urgence de l’hôpital Enfant-Jésus pour fonder une clinique spécialisée en médecine sportive à quelques minutes du Colisée, les patients affluent. «Ils pensent que je peux faire des miracles. Mais c’est faux. Les joueurs des Nordiques le savent. Pour se venger, ils m’appellent affectueusement « le vet » (le vétérinaire). Je les comprends.» Ce qu’il comprend, c’est que ces gars-là jouent deux fois plus de matchs qu’à l’époque de Maurice Richard. Les saisons n’ont jamais été aussi intenses. Ils ont mal partout, mais ils patinent quand même.

De son côté, Douglas Kinnear n’est pas prêt d’oublier l’appendicite de Patrick Roy, l’an dernier, durant les finales de la coupe Stanley. «Le cas était simple. Nous avons retardé l’opération en administrant des antibiotiques. Je savais ce que je faisais et Patrick était content.» Mais en quelques heures il est devenu une célébrité. «L’hôpital a été pris d’assaut; des journalistes me téléphonaient de Chicago, de San Francisco. Des médecins qui n’avaient jamais examiné Patrick ont condamné mon traitement. J’ai dû donner deux conférences de presse devant une centaine de journalistes.»

Tout ça ne prouve-t-il pas qu’il est diablement chanceux? «Bof! Je suis le médecin des meilleurs joueurs de hockey de la planète», lance-t-il en haussant les épaules, l’oeil espiègle.

LA LIGUE DES MÉDECINS

Un bataillon de professionnels veillent sur les machines à compter.

«On travaille pour des armées différentes mais on échange quand même de l’information», dit le Dr Pierre Beauchemin, médecin des Nordiques et fondateur de l’Association des médecins de la Ligue nationale de hockey, dont le président est le Dr Douglas Kinnear, médecin du Canadien. À leur congrès annuel, ils sont une soixantaine, représentant tous les clubs de la LNH, à faire le point sur les nouveaux traitements et à élaborer des stratégies de prévention.

L’association a établi une liste des meilleurs spécialistes du monde pour chaque centimètre cube de l’anatomie. Tous les « docteurs hockey » savent, par exemple, que le grand manitou de l’aine est à Vancouver, patrie des Canucks, où on utilise l’oxygénothérapie hyperbare pour accélérer la guérison des tissus.

Des innovations majeures ont révolutionné la médecine sportive depuis 10 ans. La résonance magnétique permet de raffiner les diagnostics, et grâce à l’arthroscopie les médecins peuvent modifier la structure d’un ménisque en moins de deux, laissant une cicatrice de la taille d’un bleuet. « Mais ce qui a surtout changé, ce sont les joueurs eux-mêmes et leur équipement, dit le Dr Kinnear. Quand j’ai commencé à pratiquer, personne n’avait de casque. Aujourd’hui, un seul joueur de la LNH, MacTavish, refuse d’en porter. Il reste à les convaincre tous d’adopter la visière. Seulement de 20 % à 25 % des joueurs l’utilisent. »

Les joueurs sont par ailleurs en meilleure forme que jamais. Un bataillon de spécialistes y veille. Il y a 30 ans, les joueurs arrivaient au camp d’entraînement gras comme des voleurs après trois mois de farniente. « Ils mangeaient un gros steak saignant avant chaque match et se contentaient d’une demi-orange entre les périodes alors qu’ils perdaient de deux à trois kilos en transpirant », rappelle le Dr Kinnear. Aujourd’hui, ils se bourrent d’hydrates de carbone et boivent à petits coups leur bouteille d’eau tout au long de la partie. Et ils partent en vacances avec un programme d’entraînement individualisé et informatisé. Gare à ceux qui trichent: au retour, d’impitoyables machines testent leurs muscles, identifiant rapidement les coupables.

« Nous avons fait des pas de géant mais tout n’est pas réglé, affirme le Dr Beauchemin. Le problème de l’heure, c’est le dos. Il faut trouver des solutions. »

Depuis peu, l’Association des médecins de la LNH compile des statistiques sur les blessures: lieu, cause, gravité… L’objectif: en réduire le nombre. « Nous serons bientôt en mesure de faire des recommandations d’arbitrage, se réjouit le Dr Beauchemin. Cinq minutes de punition pour un bâton élevé, ce n’est peut-être pas assez. Surtout si on songe que c’est la première cause de blessure. »

La prévention débute dans les ligues mineures. Plusieurs enfants sont décédés sur une patinoire. L’un d’eux était le fils d’un employé du Forum. Atterré, le Dr Kinnear a mis au point un cours de premiers soins sur le thème: Que doit on faire en attendant du secours ? L’an dernier, un millier de parents, d’entraîneurs et de conducteurs de Zamboni s’y sont inscrits. Quelques mois plus tard, dans un aréna de l’île Bizard, un joueur était victime d’une lacération à la carotide. Une spectatrice formée par le Dr Kinnear lui a sauvé la vie. Depuis, les autres médecins de la LNH organisent des sessions dans leur région.