Santé et Science

La forêt comme une arme

Peut-on combattre la pollution en plantant des arbres? Des entreprises et même des individus le font de plus en plus.

L’acteur américain Leonardo DiCaprio et le groupe rock Pink Floyd le sont depuis quelques années. Les boutiques Body Shop aussi. La ville de Newcastle, en Angleterre, est en voie de le devenir, tandis que le Congrès forestier mondial, qui s’est tenu à Québec en septembre 2003, le sera dès le printemps. Et vous, serez-vous un jour carbo-neutre?

La « carbo-neutralité » est la toute dernière trouvaille des amants de la nature pour lutter contre le dioxyde de carbone (CO2), une des principales causes du réchauffement de la planète. Leur outil? Les arbres. Des millions d’arbres, qui, pour croître, se nourrissent du CO2 qu’ils captent dans l’atmosphère. Pour obtenir un bilan carbone neutre, il suffit de planter assez d’arbres pour absorber la même quantité de CO2 que l’on émet, par exemple, en conduisant sa voiture.

Une entreprise britannique, Future Forests, a flairé la bonne affaire. Elle vend des crédits de carbone. En d’autres termes, ses clients la paient pour qu’elle plante des arbres en leur nom, certificat à l’appui, afin de compenser les émissions de CO2 dont ils sont responsables. Le prix: une vingtaine de dollars l’arbre. D’après les calculs de Future Forests, six arbres suffisent pour neutraliser les émissions annuelles de CO2 d’une voiture de taille moyenne, tandis qu’il en faut huit pour rendre carbo-neutre une résidence familiale de trois chambres à coucher. Bien sûr, rien n’empêche ceux qui n’ont que faire du certificat délivré par Future Forests de planter eux-mêmes leurs arbres.

Des sociétés européennes ont compris qu’il est désormais de bon ton d’être carbo-neutre et elles ont repris l’idée pour en faire un outil de marketing très tendance. Lors du lancement de son modèle Demio, en 1998, Mazda s’est engagée auprès des acheteurs britanniques à planter cinq arbres en leur nom, question de compenser le CO2 libéré par la voiture au cours de la première année d’utilisation. L’entreprise de location de véhicules Avis voit vert, elle aussi. En Europe, elle plante pour chacun de ses clients le nombre d’arbres correspondant à la quantité de gaz carbonique que la voiture aura produit pendant la période de location.

Ce qui est bon pour Leonardo DiCaprio l’est aussi pour les grands pollueurs. Se fondant sur le principe de la carbo-neutralité, des géants canadiens – dont certaines sociétés pétrolières – se sont découvert une passion dévorante pour les arbres et en plantent à qui mieux mieux, créant ce qu’on appelle des « puits de carbone ». C’est le grand retour à la terre! ATCO Pipelines, BC Hydro, Shell Canada, Ontario Power Generation, Nova Scotia Power, Gulf Canada et Petro-Canada, entre autres, ont fait des arbres leurs alliés dans la lutte contre les gaz à effet de serre. La plupart de ces sociétés se sont associées à la Fondation canadienne de l’arbre pour créer des forêts. En une décennie, la Fondation a repiqué 75 millions de plants au Canada. Assez pour couvrir d’arbres 50 000 hectares. C’est l’île de Montréal au complet.

À elle seule, la société Shell Canada a, depuis 2001, reboisé 407 hectares de terres agricoles abandonnées dans la région de Fort Saskatchewan, au nord d’Edmonton. En tout, 445 000 épinettes, peupliers, pins, bouleaux, trembles et érables ont été plantés. Au cours des 80 prochaines années, ils absorberont ensemble 236 000 tonnes de CO2.

Mais si l’on considère que, en 2002 seulement, Shell Canada a rejeté 7,2 millions de tonnes d’oxyde de carbone dans l’atmosphère, ces 236 000 tonnes captées en 80 ans ne pèsent pas bien lourd dans la balance. « La plantation d’arbres n’est qu’une des solutions adoptées en vue d’améliorer notre bilan environnemental, précise Ronnie Sadorra, conseiller au Bureau des changements climatiques de Shell. Par exemple, nous générons notre propre électricité grâce à une turbine alimentée avec nos rejets thermiques. Nous évitons ainsi d’acheter celle produite par les centrales au charbon d’Alberta Power. »

Les forêts sont considérées comme des puits de carbone depuis la signature du protocole de Kyoto, en 1997. Selon les termes de cette entente internationale, les pays signataires ont jusqu’en 2012 pour ramener leurs émissions de gaz à effet de serre à un niveau inférieur à celui enregistré en 1990. Pour le Canada, cela signifie procéder à une diminution de 240 millions de tonnes par année, l’équivalent de la pollution causée annuellement par 60 millions de voitures! S’il n’y parvient pas, le nombre de tonnes qu’il n’aura pas réussi à supprimer, plus une pénalité de 30%, sera ajouté aux objectifs que lui fixera un éventuel Kyoto 2. Ainsi, s’il lui reste un excédent de 20 millions de tonnes de gaz à effet de serre, il devra en éliminer 26 millions, en plus des nouvelles exigences.

Les entreprises devront contribuer, sous peine d’amendes. « Mais sans l’apport des arbres, le Canada ne parviendra jamais à atteindre l’objectif fixé par Kyoto », estime le forestier Fabrice Lantheaume, directeur des produits forestiers à SGS, une entreprise de certification internationale qui a des bureaux à Montréal.

La carbo-neutralité fait aussi une percée au Québec. Et avec éclat: on y a organisé la plus importante manifestation carbo-neutre de l’histoire. Rien de moins. En septembre 2003, à Québec, les 5 000 participants au Congrès forestier mondial ont pollué. Beaucoup. Leur transport – par avion, automobile ou autocar – a généré 8 000 tonnes de CO2 en sept jours, soit l’équivalent des émissions de 2 000 voitures… en un an. Or, grâce aux 13 600 arbres qu’elle plantera ce printemps dans l’est de l’Ontario, la Fondation canadienne de l’arbre « neutralisera » le tout. « Bien des gens voient les arbres comme une source de deux-par-quatre , dit Jeffrey Monty, président de l’organisme. Pour nous, ce sont des machines à air pur. »

Le principe de la séquestration du carbone est simple. Les arbres absorbent ou « inspirent » du CO2 et en conservent le carbone, qui entre dans la composition du bois. Ils rejettent ou « expirent » ensuite l’oxygène. « Plus les arbres capteront de CO2, moins important sera l’effort que les entreprises devront fournir pour permettre au Canada de respecter l’engagement pris à Kyoto », explique Fabrice Lantheaume.

Autrefois vice-président de l’Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN), Fabrice Lantheaume certifie des forêts depuis huit ans. Il inspecte les exploitations forestières des entreprises qui en font la demande afin d’attester qu’elles satisfont aux normes environnementales – FSC, ISO, SFI, etc. (voir « Le bonheur est dans le bois… certifié! », 1er mars 2001) – pour lesquelles elles souhaitent obtenir une certification. Son employeur, SGS, certifie depuis 1999 la quantité de carbone séquestrée par les arbres. La fondation Face (acronyme de Forests Absorbing Carbondioxide Emissions), ONG néerlandaise qui se consacre à la promotion de la gestion durable des forêts, a confié à l’entreprise la certification d’une forêt qu’elle a aménagée en Ouganda en 1994. Une fois la certification obtenue, Face compte vendre aux grandes sociétés pollueuses des crédits de carbone provenant de cette forêt. Un droit de polluer, quoi! « Jusqu’à un certain point, admet Fabrice Lantheaume. Mais jamais les puits de carbone ne neutraliseront la totalité des émissions de gaz à effet de serre d’une entreprise. Il y a des limites au potentiel d’absorption des arbres. »

Une Bourse du carbone, fonctionnant sur le même principe qu’un marché où se négocient des actions, est en train de voir le jour à Chicago. Au lieu d’actions, on y échangera des crédits de carbone! Des ONG environnementales comme la fondation Face de même que des entreprises qui auraient réussi à réduire plus que prévu leurs émissions de CO2 pourront y « vendre » leurs surplus.

La possibilité que des sociétés aménagent des forêts dans un pays autre que celui où elles polluent a été entérinée en 2001, à Marrakech, après des débats houleux entre les signataires du protocole de Kyoto. Pour les entreprises, le reboisement dans les pays chauds comporte un avantage non négligeable: les forêts y poussent rapidement. Elles ingurgitent donc beaucoup de carbone. Par exemple, une forêt d’eucalyptus croît 20 fois plus rapidement que la forêt boréale québécoise. Elle séquestre donc 20 fois plus de carbone, ce qui signifie 20 fois plus de crédits… Par contre, l’eucalyptus est avide d’eau et il assèche les sols.

La validité de ces crédits de carbone divise toutefois l’Amérique et l’Europe, même si les forêts devront être certifiées par des entreprises reconnues par l’ONU, qui se chargera de compiler les données et de tenir un registre officiel. Le Canada, les États-Unis ainsi que l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon y souscrivent, tandis que la plupart des pays d’Europe se montrent sceptiques quant à leur utilité. La Suisse, en particulier, s’inquiète. « Nous avons des réserves sur ces projets d’échange de crédits de carbone à l’échelle internationale, car nous craignons que la quantité de carbone séquestrée ne finisse par être surévaluée », dit Markus Nauser, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage du gouvernement helvétique.

Dans son bureau de l’arrondissement de Pointe-Claire, dont la seule fenêtre donne sur un boulevard très fréquenté, Fabrice Lantheaume est à mille lieues des puits de carbone. Rasé de près, la cravate bien nouée, il est aussi très loin de l’image qu’on se fait du forestier. Pourtant, il passe au moins quatre mois par année en plein bois. Pour évaluer la séquestration de carbone d’une forêt, le certificateur observe la composition de celle-ci, la diversité des essences, l’âge des arbres, la limpidité des ruisseaux, etc. Puis, il délimite un échantillon d’un certain nombre d’arbres, mesure le diamètre des troncs et calcule ainsi, par extrapolation, la croissance de la forêt et la quantité de CO2 qu’elle captera.

Selon les accords de Marrakech, seule l’augmentation de l’absorption de carbone résultant de gestes concrets faits par l’homme – comme le reboisement ou le réaménagement de terres boisées – entre dans le calcul des crédits. La croissance naturelle des arbres n’est pas prise en compte. « Ce serait beaucoup trop simple! » dit Fabrice Lantheaume.

Au Canada, les experts gouvernementaux accueillent plutôt bien l’aménagement des puits de carbone, tout en étant conscients qu’ils ne sont pas une panacée. « Leur rôle dans la lutte contre les gaz à effet de serre ne peut être que temporaire, car la séquestration de carbone par les arbres n’est pas infinie, dit Pierre Bernier, chercheur scientifique au Service canadien des forêts. Une fois que la forêt a fini de croître, elle ne capte presque plus rien. »

Et si les arbres peuvent emmagasiner du carbone, ils peuvent aussi en devenir une source importante, d’où la mise en garde de Hank Margolis, professeur de science des écosystèmes à l’Université Laval. « Il suffit qu’une forêt soit détruite par une infestation d’insectes ou par le feu pour que tout le carbone séquestré par les arbres soit soudain rejeté dans l’atmosphère », dit-il.

Les organismes québécois et canadiens de défense de l’environnement appuient du bout des lèvres le principe des puits de carbone. « Réduisons d’abord nos émissions polluantes et investissons dans les énergies renouvelables », dit Christine Lucyk, du Fonds mondial pour la nature Canada (WWF Canada).

Pour Éric Duchemin, de l’Union québécoise pour la conservation de la nature, les puits de carbone sont intéressants dans la mesure où ils encouragent la reforestation. Mais gare aux excès, dit-il. « Il ne faudrait pas que l’on en vienne à raser des forêts vierges dans le but de capter du carbone en reboisant. »

Les industries voudraient s’en remettre à la reforestation tous azimuts pour optimiser la séquestration de carbone qu’elles ne le pourraient pas. « Au Canada, nous estimons que, de 2008 à 2012, les puits de carbone absorberont environ 30 millions de tonnes de CO2 par année, soit 15% de l’effort à déployer pour atteindre nos objectifs fixés par le protocole de Kyoto », précise Michel Girard, du Bureau des changements climatiques du ministère de l’Environnement du Canada. Le reste devra provenir des améliorations technologiques apportées aux usines, de l’utilisation d’énergies propres, comme le vent et le soleil, et des efforts fournis par la population pour réduire sa consommation d’énergie.

Quant à l’aménagement de puits de carbone à l’extérieur du pays, le Canada n’a pas l’intention d’y avoir recours. Les entreprises canadiennes qui voudront obtenir des crédits en aménageant des forêts hors frontières se verront imposer des limites. Pas question qu’elles continuent à polluer allégrement ici pendant qu’elles plantent des forêts d’eucalyptus au Chili, par exemple. « Au Canada, les crédits maximaux provenant de programmes d’atténuation des changements climatiques à l’étranger sont limités à six millions de tonnes par année », explique Michel Girard.

Fabrice Lantheaume rappelle cependant que les gaz à effet de serre n’ont pas de frontières. « Ce que nous émettons ici peut se retrouver trois jours plus tard sous les tropiques et vice versa, dit le forestier. Ne perdons pas de vue que le réchauffement de la planète est un problème… planétaire. »