Santé et Science

Mystérieuse mémoire

La mémoire ne fonctionne pas comme on le croyait! Depuis 10 ans, la science ne cesse d’en dévoiler les secrets.

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Clotilde venait d’avoir 70 ans quand elle connut ses premiers ennuis de mémoire. Des distractions, sans doute… Les inénarrables lunettes retrouvées un jour dans le frigo, les satanées clefs toujours égarées – le concierge devait sans cesse aller lui ouvrir sa porte. Ou des oublis passagers: le titre d’un film vu la veille, le nom de la station de métro où pourtant elle descendait depuis des années. Ou encore des étourderies, parfois troublantes, comme préparer de nouveau du café alors qu’elle venait tout juste de s’en servir une tasse, oublier de fermer une fenêtre ou d’éteindre un élément de la cuisinière électrique avant de quitter l’appartement, sortir maquillée et habillée chic pour s’apercevoir dans le hall de l’immeuble qu’elle était en pantoufles.

« Au bout de quelques mois, raconte-t-elle, j’avais l’impression qu’une partie de mon esprit m’échappait. Et la désagréable sensation que, après avoir été toujours très autonome, j’allais le devenir moins. La mémoire qui ne vient pas, c’est comme si l’on jouait du piano et qu’il manquait des touches.»

Troublée, craignant soudain « la fragilité de la vieillesse », bientôt très inquiète, Clotilde a fini par consulter des spécialistes à Montréal. Les entrevues et les tests n’ont mis en évidence aucun vrai désordre de mémoire, mais des problèmes d’attention et de concentration, auxquels on lui a appris à remédier. Clotilde, qui aura 75 ans en juin, comprend que sa mémoire aussi vieillit et que ce n’est pas anormal. Elle trouve que c’est dur à accepter. Mais elle pousse un soupir de soulagement: « Le médecin m’a dit que je n’avais pas la maladie d’Alzheimer et que je n’en présentais pas non plus de signes avant-coureurs.»

Professeure à l’Université de Montréal et chercheuse à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, la neuropsychologue Sylvie Belleville a beaucoup travaillé sur le vieillissement normal de la mémoire. La mémoire s’émousse avec l’âge, observe-t-elle, notamment la mémoire des faits récents – le titre d’un film, l’endroit où la voiture est garée, le nom d’une personne récemment rencontrée. Mais la mémoire du sens des mots et des situations, la mémoire sémantique, n’est presque pas altérée par le vieillissement: on n’oublie pas ce que sont un médecin ou un concierge, ni que l’auto et le métro sont des moyens de transport, ni que Paris est une ville et le Mexique un pays. Sauf en raison d’une incapacité physique, une personne âgée ne désapprend pas non plus à faire de la bicyclette ou à nouer ses lacets: sa mémoire procédurale est bien préservée.

« Le trouble le plus clair apporté par le vieillissement est un ralentissement de la vitesse de traitement de l’information », explique Sylvie Belleville. Plus une tâche de mémoire est complexe – par exemple se rappeler un événement et le contexte dans lequel il s’est produit -, plus les personnes âgées risquent d’avoir de la difficulté à la réussir. Mais ce changement, tout à fait naturel, n’est pas le signe d’une maladie. « Je ne crois pas que l’alzheimer soit, comme on l’entend souvent, un vieillissement accéléré », insiste la Dre Belleville.

Qui, en prenant un peu d’âge, ne s’inquiète pas de sa mémoire, maintenant que le mot « alzheimer » est connu du public et qu’il fait peur? Le neurologue Rémi Bouchard dirige depuis plus de 30 ans une clinique spécialisée dans ce domaine à l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, à Québec. « Je vois de plus en plus de personnes encore assez jeunes, à la fin de la cinquantaine ou au début de la soixantaine, scolarisées, et qui se plaignent de troubles de la mémoire, raconte le spécialiste. La plupart du temps, on saura dès la première rencontre qu’il n’y a aucune indication d’alzheimer.»

Des gens plus jeunes encore, entre 35 et 55 ans, en viennent aussi à s’inquiéter de l’état de leur machine à souvenirs. « Mais ils s’en font pour rien dans presque 100% des cas, note Alain Robillard, neurologue à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à Montréal. Paradoxalement, ils se plaignent d’avoir oublié telle chose, tel jour, à telle heure et dans telles circonstances. Ils ont plutôt des problèmes de concentration, dus généralement à la fatigue ou au surmenage. »

N’empêche. Il arrive quand même que la mémoire soit vraiment atteinte. Et le plus souvent, c’est à cause de cette maladie qui a pris des proportions d’épidémie, l’alzheimer. C’est la raison pour laquelle le Dr Bouchard propose toujours aux personnes qui le consultent, mais chez qui il n’a rien trouvé d’anormal, de les revoir tous les 6 ou 12 mois, « au cas où elles feraient partie du petit nombre de celles qui auront effectivement la maladie ».

Comme c’est arrivé à Roger, qui a montré les premiers signes de la « maladie de l’oubli » en 1992, au moment de prendre sa retraite de l’université. « Au début, on n’y a pas pris garde; il avait toujours été un peu professeur Tournesol », me raconte Luce, sa femme. « On ne voulait pas croire qu’il puisse avoir la maladie avec ce mosus de nom qui vient à l’esprit et qu’on ne veut pas prononcer », ajoute sa fille, Marijke.

Mais 12 années plus tard, Roger vit dans un alzheimer profond. Depuis trois ans et demi, il réside dans un centre spécialisé, la Maison Carpe Diem, à Trois-Rivières. Il ne semble plus reconnaître les siens. Luce lui rend visite très souvent, « pour ce bref éclair de joie dans ses yeux quand il [la] voit arriver » et pour lui dire à l’oreille « des petits mots en flamand », sa langue maternelle. Comme il a toujours aimé la musique, Marijke vient lui jouer du piano: « Je fais les trois premières notes du petit prélude de Bach, et son visage s’allume.»

Mêmes petites joies et même grande tristesse chez Michèle, dont le père, Gérard, a été touché par la maladie il y a 8 ans, à l’âge de 61 ans. Homme d’affaires très actif, dynamique, avenant, il avait réussi pendant quelques années à cacher ses pannes de mémoire à coups de blagues et d’humour. Les choses se sont dégradées. Comme Roger, il réside aujourd’hui à Carpe Diem. « Il y est très bien, me dit Michèle, libre de ses mouvements, encore très actif, toujours partout à la fois, à la cuisine ou dans les bureaux… comme dans le temps. Dans les autres établissements, on contrôle les gens, on les fait entrer dans le moule. Pas ici.»

Même si on a tendance à l’assimiler surtout à l’oubli des faits récents ou des données les plus élémentaires de la vie quotidienne – son adresse ou le nom de son conjoint, par exemple -, la maladie d’Alzheimer a bien d’autres effets sur la mémoire. Des effets qu’on peut parfois mettre en évidence grâce à une simple feuille de papier et un crayon.

« Dessinez-moi une horloge, avec tous les chiffres, et les aiguilles indiquant 11 h 10.» La neuropsychologue Isabelle Rouleau, professeure à l’Université du Québec à Montréal et chercheuse à l’Hôpital Notre-Dame, du Centre hospitalier de l’Université de Montréal, a fait passer ce test, inventé il y a des décennies, à des centaines de gens. Contour, chiffres de 1 à 12, petite aiguille sur le 11 et grande sur le 2: une personne âgée normale fait le dessin correctement en un rien de temps. Pas les personnes atteintes d’alzheimer. Leurs résultats sont la plupart du temps déconcertants: il manque des chiffres ou il y en a trop, ou ils sont fort inégalement répartis sur le cadran, ou encore les aiguilles sont étrangement placées – sur le 11 et sur le 10, par exemple – ou même carrément absentes.

« Ce problème de représentation de l’heure, notion abstraite, indique une atteinte très nette de la mémoire sémantique, explique la neuropsychologue. Et l’on a pu montrer que ce n’est pas seulement la capacité de retrouver ces connaissances qui est endommagée, mais que le stock des connaissances lui-même est diminué.» Voilà pourquoi les patients perdent le sens des mots, les concepts, la notion de ce à quoi servent certains objets pourtant communs.

Mais il y a peut-être encore plus ennuyeux, ajoute la Dre Rouleau. « L’alzheimer touche aussi la mémoire prospective, parfois plus précocement que la mémoire des faits récents.» La mémoire prospective, c’est la mémoire de ce qu’on doit faire dans un avenir plus ou moins proche: sortir le poulet du four dans une heure et demie, passer demain chez le nettoyeur, aller dîner samedi prochain chez des amis.

Cette forme de mémoire exige deux souvenirs plutôt qu’un – il faut se rappeler l’intention de faire quelque chose et se rappeler la chose qu’on avait l’intention de faire. Elle nous sert constamment. Et elle est essentielle à nos relations avec les autres. « Comme le disait un pionnier de la recherche sur ce sujet, si vous avez un trouble de la mémoire des faits récents, on dira que votre mémoire n’est pas fiable; mais si vous avez un trouble de la mémoire prospective, on dira que vous n’êtes pas fiable », rappelle Isabelle Rouleau.

On connaît donc très bien les effets, dévastateurs, de la maladie d’Alzheimer sur les systèmes de mémoire. On sait aussi quelles parties du cerveau sont les plus touchées. On a en outre observé que les patients souffrent, entre autres, d’une déficience plus ou moins prononcée d’une substance chimique essentielle au bon fonctionnement du cerveau, un neurotransmetteur appelé « acétylcholine ». Après quelques tâtonnements, l’industrie pharmaceutique a réussi à mettre au point trois médicaments qui luttent contre cette déficience en bloquant l’action d’une enzyme naturellement présente dans le cerveau.

Ces trois médicaments, l’Aricept, l’Exelon et le Remynil, font partie de la même famille pharmacologique. « Mais ce ne sont pas des copies fidèles », souligne le Dr Rémi Bouchard pour montrer que les médecins n’ont pas qu’une corde à leur arc. L’arme et ses projectiles, pourtant, ne sont pas d’une efficacité absolue. « On n’arrête pas la maladie, on en repousse les effets. On retarde le moment où le patient devra être placé.»

Pendant combien de temps ces médicaments ont-ils un effet? Sur quelle proportion de malades agissent-ils? Et à quel degré? Difficile à dire. Les études ponctuelles des sociétés pharmaceutiques, l’appréciation subjective des médecins traitants, les impressions des familles: beaucoup de facteurs entrent en jeu, qui rendent difficile l’évaluation de ces nouveaux traitements.

« Mesurer avec précision l’évolution de la mémoire, du jugement, de l’orientation ou de l’attention n’est pas chose aisée, dit le Dr Alain Robillard. Ce que je vois, c’est une amélioration clinique qui dure de 6 à 12 mois. Ce que j’entends, ce sont des proches qui disent avoir l’impression que le malade est de retour avec nous . Puis, au lieu de subir une détérioration en pente abrupte, les patients me semblent évoluer sur une pente plus douce. Et avoir une meilleure qualité de vie.»

Le marché de l’alzheimer est considérable. Et puisque le risque d’avoir la maladie augmente avec l’âge, c’est un marché qui prendra de plus en plus d’ampleur dans nos sociétés vieillissantes. Aussi cherche-t-on, presque fébrilement, de nouveaux médicaments ou de nouvelles indications pour des médicaments déjà sur le marché. « Plus d’une trentaine de produits sont actuellement à l’essai dans le monde », explique le Dr Serge Gauthier, du Centre McGill d’études sur le vieillissement, où il est associé depuis de nombreuses années aux essais de médicaments contre l’alzheimer.

La demande à l’égard de ces médicaments ou produits pourrait d’ailleurs augmenter plus rapidement qu’on ne le croyait jusqu’ici, à cause de l’entrée en piste d’une nouvelle « maladie » de la mémoire, le « trouble cognitif léger ». Surtout connu sous son acronyme anglais, MCI (mild cognitive impairment), le TCL est assez subtil. Le patient signale de petits ennuis de mémoire, des proches corroborent ses inquiétudes, des performances légèrement moins bonnes à certains tests viennent objectiver le tout.

Depuis quelques années, des centaines d’études, d’articles ou de livres ont été consacrés au TCL, sous l’impulsion, notamment, de chercheurs de la Clinique Mayo, aux États-Unis. Pour eux, des troubles légers seraient, chez certaines personnes, annonciateurs de problèmes plus graves. Bien. Mais d’aucuns contestent la validité et même l’utilité de cette nouvelle entité clinique. Trop floue. Trop mal définie. Trop dépendante d’une conception discutable de la normalité et de l’anormalité. « Une catégorie-poubelle », m’a-t-on un jour glissé.

Mais que signifie un diagnostic de TCL? Qu’on s’en va tout droit vers une maladie d’Alzheimer caractérisée? « Pas nécessairement, répond la Dre Belleville. On estime effectivement que, chaque année, de 10% à 15% des patients avec TCL contracteront la maladie, ce qui est au moins cinq fois plus élevé que dans la population en général. Mais on n’arrive jamais à 100%.» À ses yeux, le TCL est donc un facteur de risque d’alzheimer, pas une condamnation sans appel. C’est pourquoi elle cherche des tests ou des examens qui permettraient de distinguer de façon précoce les TCL préalzheimer de ceux qui n’évolueront jamais vers quoi que ce soit de grave.

Avec le risque de médicaliser davantage le vieillissement? De donner inutilement plus de médicaments, à plus de gens, plus tôt dans leur vie? On pourrait le craindre. Sylvie Belleville pense plutôt qu’il vaut la peine de diagnostiquer plus vite la maladie. Et qu’on peut proposer aux personnes avec un TCL des thérapies non pharmacologiques, par exemple des exercices pour améliorer leurs performances mnésiques.

Cela dit, un problème de mémoire n’est pas automatiquement le signe d’un TCL ni l’annonce d’une maladie d’Alzheimer. Dans la population jeune et adulte, les accidents – de la route, notamment – sont la cause la plus fréquente de problèmes de mémoire. La dépression altère aussi très souvent la mémoire. Comme peuvent le faire, parfois plus dramatiquement et plus durablement, les accidents vasculaires cérébraux. On sait également que le syndrome de Korsakov, probablement causé par une déficience en vitamines liée à l’alcoolisme, provoque des amnésies spectaculaires – quelques-uns de ces malades en oublient même… qu’ils aimaient boire!

L’intérêt de ces distinctions, souligne le Dr Alain Robillard, c’est que « dans certains cas, entre autres les problèmes vasculaires cérébraux, souvent associés à l’hypertension ou à un excès de cholestérol, on peut faire quelque chose en vue de modifier les facteurs de risque et, du coup, freiner l’aggravation de la situation ».

La neuropsychologue Sonia Lupien, du Département de psychiatrie de l’Université McGill, est chercheuse à l’Hôpital Douglas, à Montréal. Elle étudie les relations entre le stress et la mémoire. Elle a par exemple montré que « l’hormone du stress », le cortisol, avait un effet sur les hippocampes, deux petites structures du cerveau à peine grosses comme le doigt et qui sont de véritables machines à fabriquer les souvenirs.

« On a d’abord dit qu’un excès chronique de cortisol dans le sang pouvait causer une atrophie des hippocampes et entraîner ainsi des problèmes de mémoire. Peut-être que le lien de causalité est un peu différent et que de petits hippocampes sont tout simplement plus sensibles à une concentration élevée de cortisol », explique la chercheuse.

La Dre Lupien s’est aussi demandé pourquoi le stress touchait la mémoire de certaines personnes et pas d’autres. Elle a cherché la réponse chez un groupe de personnes âgées qu’elle suit depuis plusieurs années. « Nous avons étudié toutes les variables possibles et imaginables, raconte-t-elle, et une explication est ressortie: l’absence de relations familiales et la solitude sont causes de stress. Moins les personnes âgées recevaient de visites de membres de leur famille, plus elles avaient de troubles de mémoire.»
Moralité, croit Sonia Lupien, « on peut prévenir les troubles de la mémoire chez les personnes âgées avec des pilules, ou encore avec des politiques sociales visant à combattre leur isolement et le manque de contrôle sur leur vie ».

On peut aussi favoriser une meilleure hygiène de la mémoire, pense Sylvie Belleville. « Restez actifs du cerveau, dit-elle, que ce soit en jouant aux cartes, en faisant des mots croisés ou en vous efforçant de vous souvenir de ce que vous lisez. Restez actifs physiquement, une bonne marche trois fois par semaine améliore les performances de la mémoire. Mangez bien. Dormez bien. Et faites le ménage dans l’armoire à pharmacie, car les médicaments peuvent eux aussi causer des troubles de mémoire.»

Un spécialiste de la question disait un jour qu’en vieillissant il avait perdu, et sans déplaisir aucun, « la mémoire récente des faits insignifiants ». Clotilde en est venue aux mêmes conclusions. « Il ne faut pas prendre trop au sérieux les petits oublis qui nous arrivent avec l’âge, conclut-elle avec philosophie. Et dans votre article, dites bien aux personnes âgées de ne pas paniquer avec leurs trous de mémoire, parce que plus vous paniquez, plus ça va vous arriver!»

Je n’ai pas oublié de le dire, chère Clotilde. Pour la bonne raison que j’avais pris la précaution de le noter dans mon carnet de reportage. C’est mon truc de mémoire à moi.
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POUR EN SAVOIR PLUS

Le mot « Alzheimer »

Il ne s’est répandu dans le grand public qu’à la fin des années 1980. Pourtant, c’est en 1906 que le neurologue allemand Alois Alzheimer a décrit pour la première fois la maladie qui allait porter son nom. Sa patiente s’appelait Auguste D. et n’avait que 51 ans au moment de son hospitalisation. Près d’un siècle plus tard, on ne connaît toujours pas la ou les causes de cette maladie. On soupçonne qu’elle puisse être associée à des anomalies génétiques qui agiraient sur une protéine, l’apoE, chargée de transporter le cholestérol dans l’organisme (la variante apoE4 du gène concerné serait en cause dans l’alzheimer).

La méthode Carpe Diem

« Carpe diem », recommandait le poète romain Horace, « mets à profit le jour présent ». Cette devise est aujourd’hui le nom d’un centre pour personnes souffrant d’alzheimer. Plus encore, elle est une philosophie et une façon de faire. Comme le dit Nicole Poirier, fondatrice et directrice de la Maison Carpe Diem, « la meilleure façon de combattre la maladie, c’est de garder les gens actifs, de valoriser leur estime de soi, de ne pas les isoler de la collectivité, de miser sur les forces qu’ils peuvent encore avoir au lieu de redouter leurs déficits ».

Dans ce centre, aménagé dans un ancien presbytère de Trois-Rivières, pas de contention, pas de règlements stricts, pas d’horaires réglés comme du papier à musique, pas d’organisation rigide de la vie pour les 14 pensionnaires et les nombreuses personnes qui viennent y passer quelques heures ou quelques jours. Plutôt de la souplesse, une disponibilité de 24 heures sur 24 à l’égard des malades et des familles, et un rapport de confiance.

La méthode Carpe Diem est-elle exportable? L’approche est-elle applicable à l’ensemble du réseau de la santé? Nicole Poirier voudrait le croire. Diplômée en psychologie, elle est retournée à l’université pour étudier l’administration publique. Son but: mieux comprendre le fonctionnement des établissements de santé. Pour mieux y introduire un jour la méthode Carpe Diem. Tout un pari!
Pas une mais des mémoires!

La mémoire est plurielle. Constituée, disent les spécialistes, de plusieurs « systèmes de mémoire » qui travaillent normalement de concert. En plus de la mémoire des faits et des événements (dite « mémoire épisodique »), de la mémoire sémantique et de la mémoire procédurale, nous avons une mémoire à très court terme (aussi appelée « mémoire de travail »), qui permet de retenir le début d’une phrase jusqu’à ce qu’elle soit finie ou un numéro de téléphone le temps de le composer. Ce système de systèmes est si fabuleux qu’il ne se contente pas d’un petit coin du cerveau. Il y est présent partout ou presque. Dans ses parties les plus profondes, comme les noyaux gris centraux, indispensables aux automatismes et procédures. Ou dans la mince écorce de neurones qui tapissent la surface du cerveau et forment ici les aires visuelles, là celles du langage, ailleurs celles de la commande des mouvements. Ou encore dans les lobes frontaux, la partie la plus « humaine » du noble organe, celle qui régit les comportements conscients, l’action, la décision.

Le plus bête, c’est de comparer la mémoire à un appareil photo ou à un magnétophone: elle n’enregistre pas fidèlement tout ce qui se passe pour le mettre dans un petit tiroir. Elle amasse des bribes de ceci et des morceaux de cela, en conserve certains et en oublie beaucoup d’autres, pour ensuite évoquer, créer, recréer, arranger, modifier, sélectionner, embellir et parfois même inventer des souvenirs.

La mémoire n’est pas non plus un disque dur d’ordinateur qui aurait une capacité déterminée – un million de souvenirs et pas un de plus, d’après l’ânerie que j’ai un jour entendue à la télévision. Elle travaille en logique floue, fait des synthèses ou des généralisations, marche à coups d’associations, bricole l’odeur du thé et la saveur des madeleines qu’on y trempe, garde ici l’air et là les paroles des chansons, ou le bleu des ciels d’Italie, ou des bribes du premier roman qui nous a ému.
La mémoire est dynamique. Elle bouge, évolue, se transforme. Elle est vivante. C’est pour ça qu’elle est merveille. Et c’est pour ça qu’elle est fragile.