Santé et Science

Sida : l’arme des Indiennes

Des chercheurs ont peut-être trouvé une façon de ralentir la progression du sida. Et cette fois-ci, c’est dans le corps des femmes que se livre la bataille !

Au cours des 12 prochains mois, des centaines de femmes de Pune, en Inde, devront faire l’amour deux fois par semaine. Minimum. Elles s’y sont engagées par écrit, en signant le formulaire de consentement à un protocole de recherche médicale. Elles auront donc des relations sexuelles au nom de la science. Elles testeront la sûreté de microbicides qui, si on se fie à leurs effets sur des singes, pourraient enrayer la transmission du virus du sida.

Dans cette ville de quatre millions d’habitants, à 150 km au sud-est de Bombay, une nouvelle bataille contre le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) est en train de se jouer. Smita Joshi, agente de recherche de l’Institut national de recherche sur le sida (NARI), voit dans les microbicides la solution toute désignée pour contrôler la propagation du virus. « Les préservatifs, masculins et féminins, rebutent bien des gens, dit-elle. Et la mise au point d’un vaccin contre le sida n’est pas pour demain. »

Comme leur nom l’indique, les microbicides s’attaquent aux microbes, ces micro-organismes pathogènes dont le VIH et les autres virus font partie. Leur fonctionnement est simple et varie d’un microbicide à l’autre. Certains augmentent l’acidité naturelle du vagin et en font un milieu où le virus du sida ne peut survivre; d’autres imperméabilisent les cellules de la paroi vaginale, empêchant ainsi que le virus ne les pénètre.

Dans la lutte contre le sida en Inde, tous les espoirs sont encore permis. L’Organisation mondiale de la santé y estime le nombre de porteurs du VIH à 4,2 millions, soit moins de 1% de la population adulte. En comparaison, au Botswana ou au Zimbabwe, plus du tiers des adultes sont séropositifs ou sidéens. Jusqu’à présent, le pays des maharajahs a donc été relativement épargné par l’épidémie. « En fait, le sida était déjà présent en Inde à la fin des années 1980, dit Dominique De Santis, porte-parole de l’ONUSIDA. Mais il est demeuré le fait des utilisateurs de drogues injectables et des travailleurs du sexe. En ce moment, la maladie se répand dans la population en général. »

Bref, il y a péril en la demeure. « Nous sommes assis sur une bombe », s’inquiète Vivek Srivastava, directeur, à Delhi, du Program for Appropriate Technology in Health (PATH), organisme international dont la mission est d’améliorer l’état de santé des populations pauvres. Si les scientifiques ne parviennent pas à la désamorcer, cette « bombe » fera 25 millions de victimes indiennes d’ici 2010. Comme si tous les Canadiens à l’ouest de la rivière des Outaouais devenaient séropositifs. « Nous devons freiner la propagation de la maladie avant que la vague nous frappe », ajoute-t-il.

Alors qu’au Canada environ 75% des séropositifs sont gais, en Inde, à peine 4% seraient des « MSM » (pour males having sex with males), précise Vivek Srivastava. Et 85% des personnes séropositives y ont contracté le virus par contact hétérosexuel. Le PATH s’intéresse donc particulièrement à la situation des femmes, toujours considérées comme inférieures aux hommes en Inde, avec les conséquences que l’on imagine. « Les Indiennes n’ont aucun moyen d’obliger leur partenaire à porter le condom », déplore la féministe Susan Verghis, présidente du YWCA de Bangalore, la cité techno du sud du pays. « Elles sont donc susceptibles d’attraper toutes les infections que leur conjoint rapporte à la maison. »

Si les études menées en Inde – et ailleurs dans le monde – sont concluantes, les femmes trouveront dans les microbicides un moyen sûr et surtout très discret de se protéger contre le virus du sida. En effet, ceux-ci étant inodores, incolores et sans saveur, rien ne les oblige à révéler à leurs partenaires qu’elles en font usage. « Les microbicides leur donneront le plein contrôle de leur santé sexuelle », prédit la chercheuse Smita Joshi.

Avec ses cinq étages de crépi blanc et son architecture toute en courbes et en rondeurs, l’Hôpital Jehangir, au coeur de Pune, inspire la sérénité. Mais à l’intérieur, les bureaux de l’Institut national de recherche sur le sida, eux, ne paient pas de mine. Dans celui de Smita Joshi, des ventilateurs tentent de lutter contre l’air écrasant: dehors, il fait 46°C. Dans un coin du sous-sol humide de l’hôpital, les chercheurs, dans des laboratoires minuscules aux murs défraîchis, s’affairent sous la lumière blafarde des néons. Seuls les saris aux couleurs vives d’une dizaine d’employées ajoutent une touche de gaieté à cet environnement terne.

C’est ici que se déroule l’étude indienne sur le Pro 2000 et le BufferGel, deux microbicides mis au point aux États-Unis, ainsi que sur le Praneem, un produit indien. Après une première phase visant à vérifier la toxicité des produits sur un nombre restreint de femmes (44, dont une seule a souffert de lésions bénignes), celle qui commence ces jours-ci sera effectuée auprès d’un plus grand échantillon et sur une période plus longue: un an au lieu de deux semaines. La troisième phase, où l’on testera l’efficacité des microbicides pour prévenir la transmission du virus, ne commencera pas avant l’automne 2006. Des milliers de femmes y participeront.

Le BufferGel et le Pro 2000 sont translucides et ont une texture qui s’apparente à celle d’un gel pour les cheveux. Le Praneem, quant à lui, est un comprimé verdâtre composé d’extraits de neem, grand arbre d’origine indienne dont les feuilles, les fruits et leurs pépins auraient des propriétés antibiotiques. Peu importe lequel de ces trois produits est utilisé, avant chaque relation sexuelle, les femmes doivent le mettre à l’intérieur de leur vagin à l’aide d’un applicateur en plastique.

Pour la deuxième phase sur la toxicité, la cohorte est de 100 femmes mariées et de 100 prostituées. Certaines reçoivent les vrais microbicides, les autres, un placebo. « Bien qu’elle porte sur la sûreté des produits, dit Smita Joshi, cette deuxième phase devrait déjà nous donner une idée de leur efficacité. »

Si les recherches menées actuellement en Inde et ailleurs donnent les résultats escomptés, c’est peut-être le début de la fin pour le sida. Les microbicides tueraient le virus au contact. Quel que soit le virus. Ils préviendraient donc non seulement la transmission du sida, mais aussi celle d’autres maladies vénériennes, comme la syphilis, la gonorrhée et les infections à chlamydia. Ils pourraient également agir comme spermicides. « Si leur efficacité se vérifie chez l’humain, ce seront des moyens de prévention miracles! » dit Michel G. Bergeron, directeur du Centre de recherche en infectiologie de l’Université Laval.

« Des produits permettant aux femmes de se protéger contre le sida! Où peut-on se les procurer? » demande avec enthousiasme Susan Verghis, du YWCA de Bangalore. Patience, dit la chercheuse Smita Joshi: « Les microbicides ne seront certainement pas sur le marché avant 2010. »

L’optimisme n’est pas de mise non plus pour la population homosexuelle. Les microbicides ne seraient efficaces que dans un « milieu fermé », comme le vagin. Un produit microbicide ne serait pas utile dans le cas de relations anales, car il pourrait se répandre dans le rectum.

Pendant que certaines femmes testent un microbicide qui pourrait leur sauver la vie, d’autres ne reçoivent qu’un placebo les laissant à risque de contracter le VIH. « Faux, rétorque Seema Sahay, chercheuse principale et membre du comité d’éthique de l’Institut national de recherche sur le sida. Parce que nous ne connaissons pas encore l’efficacité réelle des microbicides. » La chercheuse est beaucoup plus préoccupée par le faux sentiment de sécurité que les microbicides peuvent susciter chez les participantes. « C’est pourquoi toutes les femmes et leurs partenaires sont fortement invitées à utiliser le condom lors de chaque relation sexuelle. » Bien entendu, toutes ne le font pas…

Heureusement, pourrions-nous ajouter du bout des lèvres. Car si aucun sujet de l’étude n’avait de relations sexuelles à risque, il serait difficile de conclure à l’efficacité des microbicides. « Peut-être », dit Smita Joshi, un rare sourire éclairant son visage sombre, « mais nous aurions au moins la preuve que nos conseils ont porté leurs fruits… »

Ce n’est pas la première fois qu’une étude clinique porte sur les microbicides. Depuis une dizaine d’années, des chercheurs tentent de trouver une façon pour les femmes de se protéger du sida. Avec des résultats parfois désastreux: à la fin des années 1990, un produit à l’étude en Afrique de l’Ouest, en Afrique du Sud et en Thaïlande, le nonoxynol-9 – un spermicide déjà sur le marché aux États-Unis et en Chine -, a eu des effets lamentables sur les prostituées qui ont servi de sujets d’expérience. Celles-ci devaient appliquer plusieurs fois par jour ce produit très abrasif. Conséquence: le nonoxynol a fragilisé leur paroi vaginale et créé des lésions microscopiques qui ont facilité la pénétration du VIH dans leur organisme.

En ce moment, six études sur des microbicides ont lieu, principalement dans des régions où l’épidémie fait rage et dans des pays où les femmes n’ont pas le pouvoir d’obliger leurs partenaires sexuels à porter un condom. Au cours des trois prochaines années, elles seront 20 000, surtout en Asie et en Afrique, à tester différents microbicides.

Le Québec est aussi dans la course. Michel G. Bergeron expérimente depuis quelques mois au Cameroun le produit qu’il a mis au point dans ses laboratoires de Québec. Son microbicide, baptisé « le Condom Invisible », augmente à la fois l’acidité du milieu vaginal et imperméabilise l’intérieur du vagin.

Le virus du sida étant de nature fragile, il meurt dès qu’il entre en contact avec un milieu acide. Ce qui a fait dire le plus sérieusement du monde à des chercheurs australiens, il y a quelques mois, que les femmes n’avaient qu’à s’injecter du jus de citron dans le vagin pour se protéger du sida. « Une idée farfelue, estime Michel G. Bergeron. S’attaquer au virus ne suffit pas. Il faut aussi imperméabiliser la paroi vaginale pour empêcher le virus d’entrer en contact avec l’organisme de la femme. » Ce que le citron ne fera jamais.

« Depuis les années 1960, poursuit le scientifique québécois, les femmes peuvent prévenir les grossesses, mais pas les maladies transmissibles sexuellement. Il est temps qu’on leur fournisse les moyens de le faire. »