Santé et Science

Le régime anticancer

Le biochimiste Richard Béliveau fournit la preuve scientifique que certains aliments protègent contre le cancer. Attention, précise-t-il: manger mieux aide à prévenir, mais ne peut guérir.

Peur invétérée du cancer? Ou véritable engouement pour la cuisine santé? Depuis septembre, un livre plein d’histoires de fruits et de légumes fait un malheur au Québec – plus de 140 000 exemplaires déjà vendus. Un livre avec une seule recette, celle de son titre: Les aliments contre le cancer (Trécarré).

Ses auteurs, Richard Béliveau et Denis Gingras, sont des biochimistes purs et durs du Laboratoire de médecine moléculaire du Centre de cancérologie Charles-Bruneau, à l’Hôpital Sainte-Justine, à Montréal. En plus de diriger ce laboratoire, Richard Béliveau occupe la Chaire en prévention et traitement du cancer à l’Université du Québec à Montréal et la Chaire de neurochirurgie de l’Hôpital Notre-Dame du CHUM. Il a répondu aux questions de L’actualité en dégustant un grand cru de Chine, un juan su, thé vert aux arômes de crème fraîche et d’humus.

Vous soulignez le fait que 30% de tous les cancers sont liés à l’alimentation, la même proportion que pour les cancers associés au tabac. Faut-il se méfier autant des choux que des cigares?

– Des cigares, oui. Mais pas des choux, qui appartiennent à une famille de légumes, les crucifères, particulièrement riches en composés anticancéreux. Comme le sont les plantes du genre Allium – ail, oignon, poireau, échalote et ciboulette. Ou tous les autres végétaux dont nous parlons dans notre livre: le soya, le thé vert, la tomate, les petits fruits, les agrumes, le raisin (et le vin) ou les végétaux riches en oméga-3, comme les noix ou les graines de lin. Sans oublier le chocolat noir et une épice très prisée en Inde, le curcuma.

Y a-t-il des fruits ou des légumes qui causent le cancer?

– Non. Mais il faut rappeler que seulement certains d’entre eux aident à le prévenir. Pour le coeur et les artères, on est malade de ce qu’on mange, mais pour le cancer, on est malade de ce qu’on ne mange pas. Ou de ce dont on ne mange pas assez. Et ça, ce sont les légumes et les fruits. Les guides alimentaires en recommandent de 5 à 10 portions par jour. J’ajoute: plus près de 10 que de 5. Et il ne faut pas oublier les autres végétaux que j’ai cités, le thé vert, par exemple.

Et pourquoi nous protégeraient-ils du cancer?

– Parce qu’ils sont bourrés de composés dits « phytochimiques », des substances non nutritives dotées de propriétés anticancer aujourd’hui bien établies. Ce n’est donc pas de la poudre de perlimpinpin. D’ailleurs, certaines de ces substances agissent sur les mêmes cibles et de la même façon que certains médicaments anticancer mis au point par l’industrie pharmaceutique. Or, même chez une personne en pleine santé, des cellules cancéreuses se forment régulièrement ici et là dans l’organisme, de façon aléatoire. Une alimentation riche en produits végétaux bien choisis contribue à empêcher ces microtumeurs de proliférer… Une sorte de chimiothérapie préventive jour après jour.

C’est de la science solide, tout ça?

– De plus en plus. Au cours des cinq dernières années, plus de 30 000 articles scientifiques ont été publiés sur le thème « cancer et alimentation », dont plus de 16 000 sur des fruits, des légumes, des légumineuses ou d’autres végétaux en particulier. Par exemple, le British Journal of Cancer vient de publier une étude traitant des effets de substances phytochimiques sur les gènes du cancer du sein. Il y a des dizaines de communications sur ces questions dans les congrès de cancérologie. Et depuis plus d’une vingtaine d’années, de nombreuses observations épidémiologiques ont bien montré les relations entre alimentation et cancer. Les Japonais qui émigrent à Hawaï et adoptent une alimentation à l’occidentale ont moins de cancers de l’estomac que ceux restés au Japon. Mais 5 fois plus de cancers du côlon, 11 fois plus de cancers de la prostate, 4 fois plus de cancers du sein. Bref, des taux à l’occidentale.

L’explication pourrait se trouver ailleurs que dans les fruits et légumes. Dans des excès de gras ou de sucre, par exemple…

– C’est vrai que les graisses animales augmentent le risque de certains cancers. Et que l’obésité constitue à elle seule un facteur de risque important. C’est également vrai que les Nord-Américains prennent en moyenne 1 500 calories de trop par jour. Mais comme les études sur les Japonais l’ont montré, manger trop gras et être trop gros n’explique pas en soi les différences dans les taux de cancer. On a aussi examiné la question des apports en vitamines, sans rien trouver de convaincant. D’ailleurs, des excès de suppléments vitaminiques peuvent augmenter le risque de cancer. En fait, ce qui ressort le plus, ce sont les déficiences en certains végétaux, dont les fruits et légumes.

N’importe quels légumes et n’importe quels fruits?

– Pour une alimentation santé en général, on doit augmenter globalement sa consommation de fruits et de légumes, quels qu’ils soient. Mais pour la prévention du cancer, tous les végétaux ne se valent pas: à cet égard, la carotte ou la banane ne valent certainement pas le chou frisé ou la canneberge. Il faut aussi noter que certaines des substances phytochimiques les plus actives contre le cancer ne se trouvent que dans certains aliments bien précis: le lycopène dans la tomate, la génistéine dans les graines de soya, l’épigallocatéchine-3-gallate dans le thé vert, le resvératrol dans le raisin et le vin rouge, ou encore l’indol-3-carbinol dans le chou.

Comment le biochimiste s’y prend-il pour prouver que le brocoli ou le bleuet protègent réellement du cancer?

– Nous cherchons d’abord à savoir si, en éprouvette, ils ont un effet sur toutes sortes de lignées de cellules cancéreuses humaines. Si oui, nous cherchons à en extraire la ou les molécules actives. Puis, à déterminer comment ces molécules agissent. Nous avons ainsi découvert qu’un composé du bleuet, la delphinidine, bloque l’action de substances qui contribuent à la croissance de certains cancers. Et que cette delphinidine a les mêmes mécanismes d’action qu’un nouveau médicament anticancer très puissant, le Gleevec. De façon générale, nous voulons comprendre comment agissent ces molécules anticancer naturelles afin d’expliquer les différences de taux de cancer entre les populations.

Les gens prendront ces composés actifs en capsules… et continueront à bouder les fruits et les légumes!

– Ce serait bêtement réductionniste. Pour moi, les suppléments sont des problèmes supplémentaires, pas des solutions. C’est l’aliment entier qui compte. D’abord, parce qu’un fruit ou un légume est un aliment complexe, qui contient des centaines de molécules différentes. On ne les connaît pas toutes, on ne connaît pas non plus toutes leurs associations ou combinaisons bénéfiques. La variété compte aussi: tout comme on traite le cancer en combinant plusieurs médicaments pour l’attaquer de multiples façons en même temps, il faut le prévenir de multiples façons à la fois. Et puis, il y a le plaisir de bien manger et de diversifier son alimentation: mes recommandations sont aussi celles d’un épicurien.

Un épicurien qui ne donne pas de recettes dans son livre…

– Elles se trouvent dans les livres de cuisine traditionnelle – indienne, japonaise, arabe, chinoise ou méditerranéenne. Je me sers de la science de pointe pour revaloriser les grandes traditions culinaires de la planète. Il faut redonner sa place à l’empirisme ancestral, surtout cultivé par les femmes. Ainsi, le curcuma est un anti-inflammatoire puissant, qui bloque, notamment, des substances appelées cox-2, exactement comme le font le Vioxx ou le Celebrex; le plus étonnant, c’est que le poivre noir, utilisé en cuisine indienne avec le curcuma, augmente de plus de 1 000 fois l’absorption de ce dernier par l’organisme! On pourrait certainement découvrir d’autres associations de ce type ou certains modes de préparation des aliments particulièrement bénéfiques pour la santé.

Vous soutenez qu’on peut prévenir le cancer avec des légumes et des fruits. Pas le guérir?

– Quand le cancer est installé, on n’a pas d’autre choix que de prendre les grands moyens. Pas question de se passer des traitements habituels de cancérologie, que ce soit la chimiothérapie ou la radiothérapie. Je ne crois surtout pas qu’il y ait une thérapie miracle du cancer par les fruits, les légumes ou le thé. Je parle de prévention. Je ne propose pas une médecine parallèle. Je ne suis pas un « granole ». Je reste un biochimiste.