Santé et Science

La réponse est..en Arctique!

Russes, Américains et Chinois fouillent régulièrement l’Arctique canadien. Et ils explorent l’Antarctique l’hiver, pendant que notre Amundsen, lui, déglace bêtement le Saguenay. Pourquoi investissons-nous si peu dans la recherche nordique?

C’était un vieux brise-glace en chômage. Le NGCC Sir John Franklin était à quai à Terre-Neuve depuis 1996, au rancart après 17 ans de service. En 2000, seul le vérificateur général du Canada se souvenait de l’existence de ce bâtiment, dont l’entretien coûtait encore la bagatelle de 440 000 dollars par année.

Mais en 2003, c’est la résurrection. À la demande d’un groupe de scientifiques, le brise-glace est vidé, récuré et rééquipé dans les chantiers maritimes de Verreault Navigation, aux Méchins, en Gaspésie. On y installe des instruments océanographiques tout neufs. La Fondation canadienne pour l’innovation, un organisme fédéral, paie 90% du remodelage, qui s’élève à 30 millions de dollars. Le ministère des Pêches et des Océans du Canada fournit l’appoint. Le Sir John Franklin est rebaptisé et devient le NGCC Amundsen. Mission: la recherche arctique, prédestinée pour un navire qui jusque-là avait porté le nom du célèbre explorateur anglais disparu en 1845 avec l’Erebus et le Terror, ainsi que leurs 134 hommes, en cherchant le mythique passage du Nord-Ouest.

Avec l’Amundsen, nommé en l’honneur de l’explorateur norvégien qui, lui, découvrit ce passage reliant l’Atlantique au Pacifique par le nord, le Canada dispose — enfin — d’un navire océanographique conçu pour l’Arctique.

L’histoire de l’Amundsen ressemble fort à celle de la science arctique au Canada. Un passé peu glorieux, une renaissance spectaculaire, mais un avenir incertain. Car on espère que la rouille ne resurgira pas sous les couches de peinture fraîche, par manque d’intérêt. Le Canada, en effet, n’a jamais beaucoup investi dans la connaissance du Nord, qui, avec ses 3,5 millions de kilomètres carrés, représente pourtant 30% de sa superficie.

En 2000, les finances sont au plus bas: le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) du Canada accorde deux petits millions de dollars à la recherche arctique, pendant que son équivalent américain, la National Science Foundation, y consacre 450 millions! Dans un document-choc, Recherche nordique: De l’état de crise à la relance, le CRSNG et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada sonnent l’alarme. Avec les Instituts de recherche en santé du Canada, ils parviennent à convaincre le gouvernement de réinvestir massivement.

La volte-face est spectaculaire: en 2004, le CRSNG disposait de près de 30 millions de dollars pour l’Arctique. «À l’échelle internationale, on était dans la cave; nous voilà dans le peloton de tête», dit Louis Fortier, l’océanographe qui est à l’origine de la métamorphose du Sir John Franklin.

Professeur à l’Université Laval, Louis Fortier dirige aujourd’hui le réseau ArcticNet, qui regroupe une centaine de spécialistes du Grand Nord issus de 23 universités du Canada, de cinq ministères fédéraux et de neuf autres pays. De 2004 à 2011, Ottawa aura versé 6,4 millions de dollars par an au réseau ArcticNet, pour qu’il étudie les effets du réchauffement climatique sur le territoire canadien situé au-delà de la limite des arbres. Parmi les grands programmes de recherche internationaux sur l’Arctique, ArcticNet est le plus ambitieux et le mieux financé.

«À eux seuls, les professeurs de l’Université Laval, fief de la recherche nordique au Canada, ont reçu environ 100 millions de dollars de subventions dans les dernières années», dit Martin Fortier, directeur général du réseau. Le Canada fait aussi figure de leader pour l’organisation de la quatrième Année polaire internationale (après celles de 1882, 1932 et 1957), qui débutera en mars prochain.

Mais les scientifiques se gardent bien de crier victoire. «Nos lacunes sont encore énormes, alors que les enjeux socioéconomiques sont considérables, dit Gérard Duhaime, professeur à l’Université Laval. On ne connaît même pas le PIB du Nunavik ou l’importance réelle de l’économie de subsistance, car en dehors des anthropologues, très peu de spécialistes des sciences humaines étudient le Nord.»

Louis Fortier partage son opinion: «On devrait investir au moins trois fois plus pour comprendre ce territoire et les bouleversements qu’il subit.» Car il faudrait équiper deux brise-glaces de plus, autant pour la recherche que pour la surveillance. «Le Nord ne livrera pas ses secrets à coups de petits projets. Ce qu’il nous faut, maintenant, c’est de la big science

Car là-haut, la vie est en train de changer radicalement. Fin 2004, le rapport du Comité scientifique international sur l’Arctique confirmait que le climat de cette région de notre pays se réchauffe deux fois plus vite que le reste du monde. Près de deux millions de kilomètres carrés de banquise ont fondu depuis 30 ans, et l’épaisseur de ce qui reste a diminué de 35%. À ce rythme, l’Arctique sera libre de glace l’été vers 2050, voire plus tôt selon les dernières prévisions du GIEC. Le réchauffement modifie déjà les écosystèmes.

«On commence à comprendre les effets planétaires du réchauffement, mais pas ses répercussions locales, à l’échelle humaine», explique Louis Fortier. Étudier ce qui se passe dans l’Arctique est crucial pour l’avenir du Nord, mais aussi pour prévoir les changements et les adaptations nécessaires plus au sud.

Avec l’exploration et l’ouverture probable du passage du Nord-Ouest à la navigation commerciale d’ici 10 ou 15 ans, les questions de sécurité refont surface. Au Canada, aux États-Unis, au Danemark, en Russie: un peu partout, on dépoussière les vieux traités.

En 1999, un brise-glace océanographique chinois, le Xue-Long (dragon de neige), était surpris au large de Tuktoyaktuk, dans les Territoires du Nord-Ouest. Déjà, ces dernières années, des immigrants illégaux ont été arrêtés à Iqaluit! Et en août 2005, pour la première fois depuis 30 ans, deux bâtiments de guerre canadiens ont sillonné la baie d’Hudson.

«Si le Canada ne défend pas sa souveraineté, des pétroliers, des cargos vagabonds et des navires de croisière pourraient bientôt traverser les eaux canadiennes à l’abri des lois», affirme Suzanne Lalonde, professeure de droit international à l’Université de Montréal et membre d’ArcticNet.

Face à ces défis, les chercheurs sont démunis. Alors que l’exploitation de l’Arctique progresse à pas de géant, on ne dispose encore que de données scientifiques éparses pour élaborer une réglementation de l’environnement. De grands pans du territoire restent mal connus, comme l’ouest de l’île de Baffin ou la baie d’Hudson, que l’Amundsen est un des premiers navires de recherche à explorer depuis des lustres. La plupart des renseignements sur les ressources naturelles appartiennent à des sociétés privées.

Quasiment désert, l’Arctique canadien, qui compte pour 40% de toutes les terres arctiques (le reste est russe, américain et scandinave), ne se laisse pas facilement approcher.

«L’accès au territoire est très difficile et l’équipement sur place est insuffisant», dit Yves Bégin, directeur du Centre d’études nordiques, à l’Université Laval. Malgré les millions de dollars des dernières années, la recherche souffre encore de multiples carences, à commencer par des infrastructures en piteux état. Le poste du ministère des Ressources naturelles du Canada installé en 1958 à Resolute Bay, sur l’île Cornwallis, à 3 500 km de Montréal, est le principal point d’entrée des chercheurs dans l’Arctique. Construit à la suite de la dernière Année polaire, il n’a jamais été rénové. Pour coordonner les déplacements d’environ 800 scientifiques par été (le poste est fermé l’hiver) sur un territoire deux fois grand comme le Québec, l’EPCP (Étude du plateau continental polaire) dispose d’un budget annuel de 6,3 millions de dollars. Elle n’a même pas ses propres avions et hélicoptères et doit donc louer à prix fort des appareils à des compagnies locales. «Notre budget a constamment diminué jusqu’en 1995. Depuis, il remonte très lentement», dit Bonni Hrycyk, directrice de l’EPCP, qui a fermé récemment sa base de Tuktoyaktuk pour cause de délabrement avancé.

Une fois sur place, les chercheurs manquent de l’équipement de base qui permettrait de mieux rentabiliser les déplacements. Dans tout le Nord canadien, seulement trois laboratoires sont encore en activité: l’Aurora Research Institute, à Inuvik (Territoires du Nord-Ouest), le Nunavut Research Institute, à Iqaluit (Nunavut), et le Churchill Northern Studies Centre, à Churchill (Manitoba). Quelques lits et un atelier dans des baraques de chantier, du matériel scientifique rudimentaire… Là aussi, le manque d’argent est flagrant. Tous les chercheurs espèrent qu’une partie des fonds de l’Année polaire servira à rajeunir ces installations et à en construire de nouvelles, capables de rivaliser avec les stations du reste du monde. Le Centre d’études nordiques a demandé 3,5 millions de dollars à la Fondation canadienne pour l’innovation afin de rénover et d’équiper huit stations de recherche situées entre Radisson, près de la baie James, et l’île Ward Hunt, à la limite nord des terres émergées. Le réseau Qaujisarvik (station de recherche, en inuktitut), formé de près de 90 stations réparties sur 30º de latitude, permettrait, s’il voit le jour, de mieux analyser l’effet des changements climatiques selon la latitude. Il serait le plus vaste réseau de mesures environnementales de tout l’Arctique.

Car pendant que le Canada boudait l’Arctique, d’autres l’ont gardé dans leur collimateur: à Barrow, village de 5 000 habitants dans l’extrême nord de l’Alaska, le gouvernement américain vient d’injecter 35 millions de dollars pour rénover ses laboratoires, en pleine zone d’exploration pétrolière.

L’Europe compte une dizaine de stations de recherche dans l’Arctique. Le village de Ny-Ålesund, dans l’archipel norvégien de Svalbard, par 79º de latitude Nord, héberge environ 150 chercheurs dans le plus vaste complexe scientifique de l’Arctique. Huit pays (l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud, la Chine et la Norvège) y disposent de laboratoires bien équipés et opérationnels toute l’année, contrairement aux installations canadiennes.

Même en mer, les efforts du Canada sont loin d’être proportionnels à l’étendue de son territoire. L’Amundsen doit se limiter à l’exploration côtière, car il n’est pas assez puissant pour affronter la pleine mer! Deux autres brise-glaces, le Louis S. St-Laurent et le Sir Wilfrid Laurier, accueillent des scientifiques à l’occasion. Mais c’est peu à côté des navires étrangers (cinq russes, trois américains, un allemand, un suédois, un chinois, un coréen) qui sillonnent régulièrement l’Arctique. L’hiver, plusieurs d’entre eux explorent aussi l’Antarctique, pendant que l’Amundsen, lui, déglace bêtement le Saguenay…

L’autre point noir, c’est la relève. Alors que la plupart des spécialistes du Nord arrivent à la retraite, les nouvelles têtes sont rares. On manque de chercheurs en taxinomie, en économie, en droit, en océanographie physique…

«L’Arctique intéresse beaucoup les jeunes, mais on n’a pas de postes pour eux», dit Yves Bégin. Dans leur rapport de 2000, les organismes subventionnaires recommandaient la création de 24 chaires de recherche sur l’Arctique dans les universités canadiennes. Trois seulement ont vu le jour.

«Avec le développement du Nord, de nouvelles questions surgissent, comme celle des pêcheries émergentes ou de l’invasion des eaux par des organismes vivant normalement plus au sud, mais nous n’avons pas plus de gens pour y répondre», regrette Marty Bergmann, qui dirige la soixantaine d’employés en sciences arctiques du ministère des Pêches et des Océans du Canada. «Il faudrait au moins 1 500 fonctionnaires pour l’Arctique dans ce ministère, compte tenu des enjeux», croit Louis Fortier.

De nouveaux acteurs prennent peu à peu leur place: les habitants du Nord eux-mêmes, qui ne veulent plus se contenter du rôle d’observateurs impuissants qu’on leur a longtemps assigné. Signe des temps, toute recherche menée dans les trois territoires doit d’abord être approuvée par les autorités locales. La plupart des travaux comportent des échanges de connaissances entre les communautés inuites et les scientifiques. Trois décideurs autochtones siègent au conseil d’administration d’ArcticNet. Avec la grande tournée médicale de l’Amundsen, un premier pas a été franchi. «On ne doit plus faire de la recherche sur les Inuits, mais avec les Inuits, car nous avons beaucoup à apprendre d’eux», dit le Dr Éric Dewailly, de l’Institut national de santé publique du Québec, qui coordonne le plus important groupe de recherche en santé dans l’Arctique. «Tant que les études sur le Nord seront faites par des gens du Sud, on passera à côté de quelque chose.» Mais la manière traditionnelle de faire de la recherche au sud (avec des étudiants ou des spécialistes diplômés) ne peut pas être transférée telle quelle au nord, où il n’existe pas d’université et où ce sont surtout les anciens qui détiennent la connaissance. Les rares diplômés originaires de l’Arctique sont très convoités, et peu enclins à la recherche universitaire.

«Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est une véritable politique nationale de recherche sur l’Arctique et de développement de cette région», dit Jean-Marie Beaulieu, directeur scientifique de la Commission canadienne des affaires polaires.