Santé et Science

Le réveil des mâles

« Moi, malade ? Jamais ! » se disent encore beaucoup d’hommes. Mais au Québec comme ailleurs, les mâles sont de plus en plus nombreux à se préoccuper de leur santé. En prenant pour modèles… les femmes !

Photo : Jocelyn Michel

Les vrais hommes ne pleurent pas. C’est bien connu. Pas plus qu’ils ne se préoccupent de leur santé. « Ils attendent d’être en état de crise avant de consulter, et quand ils le font, ils n’écoutent pas leur médecin », dit le Dr Jean Drouin, qui exerce depuis plus de 30 ans à Québec. Mais le vent est peut-être en train de tourner, selon cet expert en santé des hommes.

Quand il a prononcé sa toute première conférence sur le sujet, au début des années 1990, il n’y avait dans l’assistance… que des femmes ! « Les hommes, eux, étaient assis au bar », se souvient l’omnipraticien. Une quinzaine d’années plus tard, les conférences qu’il donne dans les locaux de sa clinique, à L’Ancienne-Lorette, attirent autant d’hommes que de femmes. « Ils sont souvent assis à l’arrière de la salle, mais au moins, ils sont présents. »

« Moi, malade ? Jamais ! » se disent encore beaucoup d’hommes. Mais leur carapace commence à se lézarder, constate l’endocrinologue Jean Mailhot, fondateur d’une clinique de Laval où l’on traite l’andropause. « On est en train de vaincre cette culture occidentale de l’homme invincible. »

Il est grand temps, dit le Dr Harvey B. Simon, professeur à la Faculté de médecine de l’Université Harvard. « Peu d’hommes vont s’en rendre compte, et encore moins l’admettre, mais les hommes sont le sexe faible. » Bien sûr, ils ont une plus grosse ossature, ils sont plus musclés et ils courent plus vite. Mais en matière de santé, les femmes sont — et de loin — les plus fortes.

Dans la plupart des pays, les hommes vivent moins longtemps que les femmes (l’écart est de cinq ans en moyenne au Canada). Ils succombent plus souvent — et à un plus jeune âge — à des maladies cardiovasculaires, au cancer ou au sida, ils sont les champions incontestés des accidents de la route ou du travail ainsi que du suicide, et ils sont plus fréquemment victimes d’homicide.

Aussi préoccupantes soient-elles, ces données n’ont longtemps suscité, au mieux, qu’un haussement d’épaules. Comme si les hommes étaient biologiquement programmés pour mourir prématurément. L’Autrichien Siegfried Meryn a été l’un des premiers à sonner l’alarme. En 2001, ce professeur de médecine de l’Université médicale de Vienne a publié, dans le British Medical Journal, un article-choc sur la crise silencieuse qui affecte les hommes, dans lequel il se demandait si ceux-ci n’étaient pas en voie d’extinction ! « Je m’inquiétais de l’écart grandissant entre l’espérance de vie des hommes et des femmes depuis le début du 20e siècle et je voulais provoquer un débat », explique-t-il. Pari réussi.

Quelques semaines plus tard, il organisait, à Vienne, le premier Congrès mondial sur la santé des hommes, dans le but avoué de secouer la communauté médicale et scientifique. « Ça paraît incroyable aujourd’hui, mais il y a une trentaine d’années, très peu de gens s’intéressaient à la santé des femmes, dit-il. On tenait pour acquis que les hommes et les femmes avaient essentiellement les mêmes problèmes de santé. » Grâce au féminisme, des sujets autrefois obscurs, comme la ménopause ou le cancer du sein, font désormais partie des priorités des experts en santé publique. « À nous, les hommes, de nous inspirer de ce mouvement. »

Huit ans plus tard, Siegfried Meryn n’est pas peu fier du chemin parcouru. En octobre prochain, plus d’un millier de professionnels de la santé — dont le tiers sont des femmes — se rendront à Vienne pour participer à son neuvième Congrès. Ils aborderont des sujets aussi variés que la santé mentale, les troubles érectiles et les différences biologiques entre le cerveau des hommes et celui des femmes.

Faut-il s’en surprendre ? En santé comme en amour, les hommes et les femmes ne viennent pas de la même planète. Ils ne meurent pas des mêmes types de cancers, n’ont pas les mêmes comportements, ne recourent pas aux soins de santé de la même façon. Ils réagissent différemment aux traitements et aux médicaments (une récente étude a démontré que l’aspirine était beaucoup plus efficace pour prévenir les accidents cardiovasculaires chez les hommes que chez les femmes). « Les hommes et les femmes ne sont pas pareils, et il faut en tenir compte dans les stratégies de prévention : leurs problèmes médicaux sont si différents qu’ils doivent absolument être étudiés dans une perspective différente », dit Danielle St-Laurent, épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec.

Signe de l’intérêt grandissant de la communauté scientifique, quatre chaires d’études sur la santé des hommes ont vu le jour ces dernières années dans des universités européennes. Plusieurs grandes universités (dont Harvard) publient désormais des lettres d’information sur la santé au masculin, et l’Organisation mondiale de la santé a récemment reconnu le bien-fondé de l’analyse « sexospécifique ». Des chercheuses ayant consacré l’essentiel de leur carrière à la promotion de la santé des femmes ont même commencé à se pencher sur le sort des hommes. C’est le cas de Marianne Legato, spécialiste réputée de l’Université Columbia, à New York, qui vient de publier Why Men Die First (Palgrave Macmillan),un ouvrage déjà considéré comme une bible dans le domaine tout neuf de la santé masculine.

« La santé des hommes est enfin perçue comme un enjeu important », se réjouit Siegfried Meryn. Le plus difficile reste cependant à faire. Sa prochaine tâche : convaincre les gouvernements d’investir davantage dans la santé des hommes. Même s’il refuse l’étiquette de militant (« Je suis un scientifique », martèle-t-il), le Dr Meryn profite de toutes les tribunes pour interpeller les pouvoirs publics. « Il y a autant d’hommes qui meurent du cancer de la prostate que de femmes qui succombent à un cancer du sein. Pourquoi, dans ce cas, y a-t-il trois fois plus d’argent et de ressources pour la recherche sur le cancer du sein et sa prévention ? »

Aux quatre coins du monde, des groupes d’hommes se mobilisent pour sensibiliser les pouvoirs publics à leur cause. En 2005, les membres du Forum européen pour la santé masculine, réunis à Vienne, ont ratifié la première Déclaration pour la santé masculine en Europe. « Afin d’améliorer santé publique et prévention sanitaire, il est urgent de prendre des mesures répondant expressément aux besoins de la santé masculine », écrivent les membres du Forum. Leur déclaration a été signée par des centaines de parlementaires, de personnalités publiques et de groupes divers (comme l’Union des associations européennes de football) de 35 pays. En 2006, sous la présidence de la Finlande, l’Union européenne a officiellement reconnu l’importance de promouvoir la santé masculine. L’Irlande, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont adopté une politique sur la santé des hommes ou s’apprêtent à le faire. La Grande-Bretagne, le Japon, la Malaisie, Singapour et la Russie y songent également.

Ces pays ont tous au moins un but en commun : ils cherchent à offrir aux hommes un meilleur accès au système de santé. Car si les femmes ont leur visite annuelle chez le gynécologue, les hommes n’ont aucune porte d’entrée semblable dans le réseau. « On doit apprendre de l’expérience des femmes, qui ont insisté pour que les programmes soient mieux adaptés à leurs réalités », dit John Macdonald, qui dirige la chaire de soins de santé primaires à l’Université de Western Sydney (Australie). « Ne l’oublions pas, ce sont les États qui ont ensuite normalisé et pris en charge les mammographies préventives. »

Président de l’Australasian Men’s Health Forum, organisme sans but lucratif actif en Australie et dans le reste de l’Asie, John Macdonald est l’un des six ambassadeurs que le gouvernement australien a nommés pour l’aider à élaborer sa politique nationale de santé des hommes. « Au lieu de culpabiliser les hommes à cause de leur comportement, on devrait se demander ce qu’on fait, concrètement, pour les encourager à consulter un médecin », dit le professeur. Dans ses conférences, il donne souvent l’exemple des baleines, jouant sur la ressemblance, en anglais, entre les mots baleines (whales) et mâles (males). « Si des baleines s’échouaient soudainement en grand nombre sur nos côtes, on tenterait de comprendre ce phénomène avant de les blâmer. Pourquoi n’a-t-on pas la même attitude envers les hommes ? »

Francophile (il a étudié à l’Université Saint-Paul, à Ottawa), John Macdonald chantonne souvent le grand succès de Georges Dor,« La Manic ». « Si tu savais comme on s’ennuie / À la Manic / Tu m’écrirais bien plus souvent / À la Manicouagan / […] Nous autres on fait les fanfarons / À cœur de jour / Mais on est tous de bons larrons / Cloués à leurs amours. »

« Pour moi, cette chanson illustre bien la problématique de la santé des hommes. Ces ouvriers, qui partaient de longs mois sur des chantiers, le faisaient pour le bien-être de leur famille. Avant de les blâmer pour leur comportement ou leur consommation d’alcool, a-t-on examiné le contexte ? »

Les experts en santé publique le disent depuis longtemps : l’environnement social exerce une grande influence sur l’état de santé. Au même titre que le revenu, l’éducation et les conditions de travail, le sexe fait partie de la douzaine de « déterminants sociaux de la santé » reconnus par le ministère de la Santé du Canada. Mais s’il existe de multiples études sur l’incidence d’« être une femme », peu de chercheurs se sont encore penchés sur l’incidence d’« être un homme ».

C’est en partie pour combler cette lacune que le gouvernement du Québec a formé un comité d’experts, en 2002. « Ce qu’on a constaté, essentiellement, c’est qu’on connaît mal la réalité des hommes », dit Gilles Rondeau, professeur émérite à l’École de service social de l’Université de Montréal et président de ce comité. « Comment, dans ces circonstances, peut-on répondre adéquatement à leurs besoins ? » Le rapport du comité (« Les hommes : s’ouvrir à leurs réalités et répondre à leurs besoins »), rendu public en 2004, revendiquait notamment un meilleur soutien de l’État pour les hommes en détresse. « Notre système de santé est peu outillé pour faire face à des gars en crise, en situation de perte d’emploi ou de rupture, dit-il. On les dirige, souvent à tort, vers des programmes pour conjoints violents. Comme si on refusait d’accepter que les hommes puissent aussi se trouver en situation de détresse. »

Le ministère de la Santé a embauché l’un des auteurs du rapport, Michel Lavallée, à titre de coordonnateur du dossier de la santé et du bien-être des hommes. Mais cinq ans plus tard, le gouvernement n’a encore donné suite à aucune des recommandations du comité Rondeau.

Au grand dam de Laurent Garneau, coordonnateur au Centre de prévention du suicide du Saguenay–Lac-Saint-Jean. « Si les vendeurs de voitures n’abordent pas les femmes de la même façon que les hommes, il devrait en être de même dans le système de santé », lance-t-il. Puis, il cite en exemple les programmes de prévention du suicide. Les appels que reçoivent les services d’écoute téléphonique proviennent surtout de femmes… même si 80 % des personnes qui se suicident sont des hommes. Pour mieux toucher les hommes, Laurent Garneau a notamment mis sur pied, avec succès, des réseaux de « sentinelles » dans des milieux traditionnellement masculins, par exemple dans une usine d’Alcan à Jonquière.

Il a aussi lancé une campagne d’éducation populaire, souvent citée en modèle. Les résidants de sa région ont pu voir à la télévision (et sur des affiches), un message publicitaire mettant en vedette un homme à la carrure athlétique, qui s’essouffle et se fait dépasser par un coureur beaucoup moins costaud. Le message se terminait par le slogan : « Demander de l’aide, c’est fort ! » « Quand ça va mal, au lieu d’admettre la douleur, les hommes vont souvent dire : “Ça se toffe”, explique Laurent Garneau. Ils sont moins enclins à avoir un réseau. Leur principale source d’aide, c’est souvent la conjointe. Quand elle fout le camp, c’est le désastre. »

En attendant de trouver une solution à leur relation trouble avec le système de santé, les hommes ont donc tout intérêt à soigner leur couple. Des études le prouvent : les hommes en couple vivent plus longtemps et en meilleure santé. Ils ont 40 % plus de chances de subir un examen de la prostate que les hommes célibataires, selon une étude de la Fondation canadienne de recherche sur le cancer de la prostate, qui songe maintenant à cibler aussi les femmes dans leurs campagnes de dépistage. D’après le même sondage, la moitié seulement des hommes prennent eux-mêmes rendez-vous pour leur examen annuel. Les responsables de la ligne Info-Santé, mise en place par l’État au Québec, constatent le même phénomène. Les femmes forment 85 % des usagers et s’informent souvent pour leurs enfants, leurs cousins ou leur amoureux…

Il y a toutefois de la lumière au bout du… clavier. Les internautes masculins se révèlent d’avides « consommateurs » d’information médicale dans Internet (ils forment respectivement 45 % et 50 % des usagers des sites spécialisés en santé passeportsante.com et doctissimo.fr). Comme si, dans l’intimité de leur bureau ou de leur salon, ils n’hésitaient plus à chercher librement — et anonymement — des réponses aux questions qui les tracassent. C’est une chose de chercher de l’information sur le Web au sujet de ses troubles érectiles ou de bosses sur ses testicules. C’en est une autre d’en parler à son médecin, surtout s’il s’agit d’une femme. Il va de soi que les cybervisites ne remplacent pas une consultation médicale. Mais elles sont un indice supplémentaire de l’intérêt grandissant du mâle québécois pour sa propre santé. Même s’il ne l’admettra probablement pas…