Santé et Science

Congé de loyer !

Les coopératives de santé jouent de leur charme pour attirer les médecins de famille dans leur localité. Avec succès! Mais le ministre de la Santé les a à l’œil.

Photo : Mathieu Rivard

Comment attirer un médecin pour qu’il s’installe dans notre patelin ? Si l’on se fie au film La grande séduction, il suffit de quelques matchs de cricket improvisés, d’une sympathique partie de pêche au poisson congelé et d’une jolie célibataire. Dans la réalité, toutefois, les opérations de charme sont plus prosaïques. Et les attraits d’un endroit se mesurent souvent en argent sonnant.

Les résidants de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson l’ont compris. Le 14 septembre, ce village des Laurentides a inauguré une toute nouvelle coopérative de santé, dans laquelle deux médecins de famille de la région ont déménagé leurs pénates. Ces derniers profitent d’un immeuble flambant neuf et de bureaux tout équipés, de la collaboration d’une secrétaire médicale, d’un employé d’entre­tien ménager et de services d’admi­nistration. Tout cela gratuitement. Gracieuseté des résidants devenus membres de la coopérative et de partenaires (les municipalités de Sainte-Marguerite et d’Estérel, le Centre local de développement des Pays-d’en-Haut, le fonds du Pacte rural de la MRC, la caisse populaire et des donateurs privés).

D’autres professionnels de la santé – massothérapeute, ostéopathe, nutritionniste, psychologue, orthésiste, kinésiologue et pharmacien – aident à payer les frais, puisqu’ils n’ont pas, eux, congé de loyer.

Le nombre de coopératives de santé a explosé au cours des trois dernières années au Québec. On en compte actuellement 25 en service et une quinzaine en phase de démarrage. Chacune recrute des membres (800 à ce jour à Sainte-Marguerite), qui achètent une part sociale (de 25 à 100 dollars selon les coopératives). La plupart des coops demandent ensuite à leurs membres de verser une cotisation annuelle (souvent de 50 à 100 dollars). En échange, les cotisants profitent de certains « privilèges ».

À Sainte-Marguerite, par exemple, les membres peuvent voir un médecin, sur rendez-vous, de 9 h à 17 h. « Les non-membres doivent se présenter à 8 h 30 sans rendez-vous, explique Lysiane Monette, présidente de la coopérative. Le médecin peut les voir s’il a assez de temps. »

On s’aventure ici sur un terrain délicat. Car si le ministère de la Santé encourage les gens à se prendre en main pour assurer le maintien des services de santé dans leur région, il interdit formellement aux médecins de favoriser un patient plutôt qu’un autre. « C’est le principe même du système universel », rappelle Karine White, porte-parole du Ministère.

Même la Fédération des médecins omni­praticiens du Québec, pourtant loin de s’oppo­ser aux avantages financiers consentis à ses membres, exprime des réserves. « Ça crée des inégalités entre les médecins », dit le président, le Dr Louis Godin. Et ça ne règle pas le problème de pénurie. Un médecin qu’on attire dans une coop, c’est un médecin de moins en cabinet.

Si les coopératives imposent une cotisation annuelle à leurs membres, qu’est-ce qui empêchera les médecins qui pratiquent en cabinet d’imposer des frais annuels à leurs patients pour couvrir le loyer et les salaires du personnel ? se demande le président. La rémunération à l’acte, versée par la Régie de l’assurance maladie du Québec, couvre déjà les frais d’exploitation des cliniques.

À la Fédération des coopératives de services à domicile et de santé du Québec, on assure que les coopératives de santé ne créent aucune inégalité. « C’est une légende urbaine, dit le directeur général, J. Benoît Caron. Les cotisations annuelles ne servent pas à assurer un meilleur accès aux médecins. Elles permettent de s’impliquer dans la gestion de la coopérative et de profiter d’autres services. D’assister à des conférences sur la bonne alimentation, par exemple. »

Dans les quelques coopératives que j’ai contactées au hasard pour m’informer des avantages de l’adhésion, on ne m’a aucunement parlé de conférences. À la Coop Santé Gatineau, on m’a vanté des avantages similaires à ceux proposés à Sainte-Marguerite. Et comme les médecins de la coop n’acceptent plus de nouveaux patients, on m’a promis de m’inscrire sur la liste d’attente prioritaire. Mon nom passera avant celui des non-membres lorsqu’un nouveau médecin sera recruté. Même son de cloche à la Coopérative de solidarité-santé de Contrecœur.

À la Coopérative de santé et de solidarité des gens d’ici, à Sainte-Félicité, près de Matane, la réceptionniste m’a affirmé que je ne pourrais pas voir de médecin sans être membre. Une cotisation qui ressemble étrangement à un ticket modérateur.

Le ministère de la Santé dit avoir les coopératives à l’œil. « On ne veut pas les interdire, explique Karine White, mais on veut s’assurer qu’il n’y a aucune discrimination entre les membres et les non-membres pour l’accès aux médecins. » Un projet de loi est attendu pour l’automne.