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Chasseurs d’éclipse : les Tintin des temps modernes

Le 14 novembre à 6 h 39, une vingtaine de Québécois auront parcouru la moitié du globe pour se trouver dans l’ombre de la Lune. Rencontre avec ces voyageurs qui sont prêts à aller n’importe où pour quelques minutes de plaisir cosmique.

Photo : Getty Images

Quand Julien Passerini, cofondateur d’Explorateur Voyages, voit arriver les chasseurs d’éclipse dans son bureau de la rue Ontario, dans l’est de Montréal, il sait que la mission sera complexe. «?Ils arrivent en indiquant un endroit précis et en spécifiant une date. Ils veulent se trouver là et pas 500 m à côté. Le plus souvent, c’est dans un lieu isolé et difficile d’accès. Des clients comme ça, on adore?!?»

Ces touristes un peu particu­liers, ce sont une vingtaine de Qué­bécois qui parcourent la planète afin de se trouver aux premières loges d’un spectacle tout aussi particulier?: une éclipse solaire. Leur prochain rendez-vous?: le 14 novembre à Port Douglas, petite ville côtière du nord de l’Australie, pour voir l’ombre de la Lune plonger la péninsule dans l’obscurité pendant quatre minutes et deux secondes.

Un voyage presque pépère, comparativement à certaines expéditions passées?! «?Quand vous avez fait 1 000 km sans route dans le désert pour trouver le meilleur endroit d’observation ou que vous avez vu des douaniers mongols s’opposer à votre passage après que la compagnie aérienne a perdu vos bagages, le pays des kangourous représente une destination soleil?!?» rigole Jean-François Guay, 38 ans, programmeur de jeux vidéo à Ubisoft.

Au Zimbabwe, en 2001, le guide Marcel Mueller, d’Explorateur Voyages, a été fortement impressionné quand le Soleil a complètement disparu derrière la Lune – ce que les mordus appellent une «?totalité?». Les chiens, raconte le guide mont­réalais, se sont mis à aboyer, les coqs à chanter, et une euphorie générale s’est emparée des Africains. La température a baissé subitement d’une dizaine de degrés.

Pour le non-initié, rien n’est plus semblable à une éclipse qu’une autre éclipse. Erreur?! «?Chacune a sa silhouette, selon l’angle où elle se présente, sa luminosité, bref, sa personnalité?», dit Michel Tournay, infirmier de 50 ans qui travaille à Chisasibi. Le 14 novembre, il en sera à son neuvième rendez-vous avec une éclipse totale du Soleil.

Michel Tournay est le seul Québécois à avoir porté ses chasses jusqu’au pôle Nord, en 2008?: un voyage à bord d’un brise-glace russe parti de Murmansk, qui lui a coûté 23 000 dollars américains?!

L’éclipse solaire est un phénomène astronomique qui résulte d’un parfait hasard. Si la Lune, environ 400 fois plus petite que le Soleil, bloque presque toute la lumière solaire, c’est qu’elle se trouve presque 400 fois plus près de la Terre – 390 fois, pour être précis. Au sol, l’ombre de la Lune se déplace à 1 700 km/h. Pour vivre une totalité – qui dure au maximum sept minutes et des poussières -, il faut être en plein milieu de l’axe de l’ombre. À l’extérieur de ce point, on entre en pénombre et l’éclipse perd son effet spectaculaire.



(Photo : Victor Tojas/Xinhua Press/Corbis)

Les chasseurs d’éclipse sont traducteurs, chimistes, enseignants, infirmiers, chercheurs. Le doyen du groupe québécois, Pierre Arpin, 63 ans, aujour­d’hui à la retraite, était chimiste à l’Agence canadienne d’inspection des aliments. Il a attrapé le virus du ciel à l’âge de cinq ans grâce au livre Astronomie pour garçons et filles, «?aux éditions Deux coqs d’or, 1956?», précise-t-il.

Ce membre du Club d’astronomes amateurs de Longueuil, doté d’une mémoire prodigieuse, entreprend de me faire la liste des expéditions d’observation auxquelles il a participé – éclipses partielles, annulaires et hybrides comprises. Juillet 1972 en Gaspésie, octobre 1977 en Colombie, 26 février 1979 au Manitoba… Je l’arrête avant qu’il me les énumère toutes.

Pierre Arpin a cumulé 46 minutes d’ombre, un record québécois. «?Une éclipse solaire, c’est un phénomène envoû­tant qu’on veut vivre à répétition?», dit-il. Le seul facteur limitatif est l’argent. Il a d’ailleurs renoncé à se rendre en Australie, faute de fonds.

Les chasseurs d’éclipse solaire rappellent ces voyageurs prêts à piquer une aiguille au hasard sur un globe terrestre en mouve­ment pour décider de leur prochaine destination. Mais avec un objectif précis. «?Nous essayons de tout prévoir, et nous élaborons diverses possibilités pour atteindre le meilleur endroit d’observation possible?», explique Linda Cadorette, 52 ans, traductrice.

Pour ce qui est des grands voyages d’observation, les chasseurs d’éclipse en rêvent deux ou trois ans à l’avance. Et ils mettent un an à les préparer. Parfois, le point de rencontre se trouve en zone habitée, parfois en pleine mer?! Des croisières sont alors orga­nisées pour ce public spécialisé.

Comme les éclipses ne durent que quelques minutes et se déroulent presque toujours dans des endroits exotiques, les astronomes amateurs en profitent pour visiter le pays. Si la destination est onéreuse, ils voyagent en groupe de 8 à 10 pour limiter les frais. «?Il faut compter environ 1 000 dollars par semaine, sans le billet d’avion?», mentionne Linda Cadorette.

Jusqu’ici, le groupe de Qué­bécois a participé à quatre expéditions d’importance. Après le Zimbabwe, en 2001, il s’est rendu au Botswana, l’année suivante, puis ce fut la Libye, en 2006, et la Mongolie, en 2008. Chaque fois, il a fallu embaucher des guides, prévoir des déplacements en jeep et à pied, voire à dos de cheval.

Jean-François Guay, qui était des voyages en Libye et en Mongolie, sera dans l’arrière-pays australien avec son équipement d’astronomie – 40 kilos de télescopes, caméras et appareils optiques. Il a découvert sa passion en 1999, lorsqu’il était en stage d’études à Paris. Depuis, il a rallié cinq continents à la recherche de ce moment magique, qu’il a répété 10 fois. «?Ce que j’aime?? Difficile à décrire. Quand c’est fini, tu veux juste revivre ça. Et il y a aussi l’aventure, le défi de parvenir à notre objectif.?»

Les célèbres statues de l’île de Pâques photographiées le 10 juillet 2010, la veille d’une éclipse qui a fait accourir des centaines de scientifiques et autres amateurs.

(Photo : Martin Bernetti/AFP/Getty Images)

Sur le plan scientifique, l’éclipse solaire ne présente plus guère d’intérêt, dit Marc Jobin, astronome au Planétarium de Mont­réal et chasseur d’éclipse. Les satellites fournissent désormais bien plus d’information sur notre étoile qu’on peut en apprendre pendant une éclipse.

Pendant celle du 29 mai 1919, l’astrophysicien britannique Arthur Eddington a pu confir­mer des éléments de la théorie d’Albert Einstein sur la relativité générale en photographiant des étoiles lointaines, dont la lumière avait été légèrement déviée par la gravité du Soleil. «?Un phénomène très subtil qu’on ne peut observer que lorsque la Lune masque la brillante surface du Soleil?», explique Marc Jobin.

Pour d’autres adeptes d’astronomie, comme le documentariste montréalais Richard D. Lavoie, l’éclipse solaire totale offre l’occasion d’expérimenter la grande mécanique spatiale. «?Quand on entre dans la totalité, on prend pleinement conscience du fait que nous habitons sur des sphères voyageant dans l’univers. C’est une sensation très particulière?», dit-il.

Richard D. Lavoie raconte avoir été témoin d’émotions très fortes à l’occasion d’éclipses. «?Les gens crient, pleurent, et certains animaux semblent désorientés par l’obscurité. En Hongrie, j’ai entendu un coq chan­ter comme si c’était le matin.?» Il comprend très bien le choc que cela pouvait représenter autrefois pour les peuples qui ne s’y attendaient pas, dit ce communi­cateur scientifique, qui a réalisé de nombreux spectacles multimédias pour le Planétarium de Montréal.

Et une éclipse totale dans notre cour, c’est pour quand?? Le 8 avril 2024. La ligne centrale de la trajectoire passera pres­que exactement sur le mont Mégantic.

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L’éclipse solaire a créé des commotions dans l’histoire.

En 1504, en Jamaïque, Christophe Colomb utilisa une information transmise par les astronomes espagnols sur la date d’une éclipse (un calcul établi dès le 14e siècle). Il s’en servit pour confondre les autochtones, un peu comme Tintin dans Le temple du Soleil.

Sport extrême??

Michel Tournay a frôlé la mort au retour d’une chasse à l’éclipse. Il s’est trouvé au mauvais endroit (à Dahab, en Égypte), au mauvais moment (le 24 avril 2006, à 19 h 15)?: un attentat a fait 18 morts et 62 blessés. «?Une fois à l’abri, je me suis promis de ne plus manquer une seule éclipse. On n’a qu’une vie à vivre.?»