Santé et Science

Ciel, c’est un drone !

Autrefois réservés à l’armée, les « robots volants » se déclinent aujourd’hui en petits formats et sont à la portée de tous. Peu chers, ils rendent bien des services. Mais espionneront-ils demain les voisins ?

Photo : Stéphane Najman

Le biologiste Dominique Chabot en avait assez de se faire attaquer par des nuées de sternes en furie, qui lui vomissaient et lui déféquaient sur la tête, lorsqu’il comptait leurs nids sur les côtes du Nouveau-Brunswick. Il a fait le pari qu’un drone, ce petit avion qui vole sans pilote, les compterait tout aussi bien que lui, du haut des airs. Il a mis sa théorie à l’épreuve l’été dernier, avec succès.

Après avoir programmé dans l’ordinateur de vol l’altitude de croisière et l’itinéraire, Dominique Chabot a lancé son drone de quatre kilos comme on lance un javelot: en courant, appareil en main, pour mieux le projeter vers le ciel. L’avion a grimpé jusqu’à 125 m, puis a fait des dizaines d’allers-retours au-dessus de la colonie de sternes. Un appareil photo accroché sous son ventre mitraillait le sol à intervalles réguliers. Il ne restait plus, une fois le drone revenu au sol, qu’à compter les nids sur les photos. À l’abri des fientes!

«Surtout, on n’effraie plus les oiseaux en marchant au milieu de leurs colonies», précise le biolo­giste de 29 ans, doctorant à l’Université McGill. À cette altitude, le bourdonnement du moteur est à peine audible. «Les oiseaux n’y prêtent aucune attention.»

C’est justement son bourdonnement qui a valu à cet appareil le nom de drone, du mot anglais qui signifie faux bourdon, le mâle de l’abeille.

Comme le Teflon, le GPS et Internet, les drones sont issus de l’industrie militaire. Mais voilà qu’ils font depuis quelques années une importante percée dans le monde civil.

Désormais, des drones patrouil­lent autour des raffineries de pétrole et à l’extérieur des prisons un peu partout aux États-Unis, observent l’évolution des incendies de forêt en Californie, repèrent les pêcheurs illégaux dans les eaux canadiennes, sur­veil­lent l’état des grandes cul­tures céréalières dans les Prairies, tournent des scènes de film à Montréal, guettent la présence de requins près des plages en Australie et… recensent les nids d’oiseaux au Nouveau-Brunswick!

Les drones sont des appareils – avions, hélicoptères à deux, quatre, six ou même huit rotors – qui volent sans pilote à bord. (Dans l’industrie civile, on préfère parfois parler de «véhicules aériens sans pilote», pour éviter la connotation militaire.) Certains modèles sont dirigés par un pilote au sol au moyen d’une télécommande à manettes, d’un ordinateur ou même d’un iPad. D’autres engins se déplacent de façon autonome, suivant un trajet programmé dans l’ordinateur de bord et à l’aide d’un GPS.

Les petits avions téléguidés manuellement, avec lesquels s’amusent jeunes et moins jeunes, ne sont pas des drones, si on s’en tient à la définition du ministère des Transports du Canada, qui réglemente l’utilisation des «vrais drones». Les drones n’ont pas un usage récréatif, précise celui-ci.

Le biologiste Dominique Chabot lance son drone comme un javelot. Un de ses usages : observer les colonies d’oiseaux.


(Photo : Stéphane Najman)

 

En réalité, «le drone n’est qu’un véhicule pour transporter une charge utile», dit Pierre Pepin, vice-président de la société canadienne MicroPilot, qui commercialise des drones et l’équipement informatique nécessaire à leur fonctionnement. Des agriculteurs des Prairies, entre autres, s’en servent pour survoler leurs champs et voir l’état de leurs cultures.

Le concept des avions sans pilote a été imaginé au début du 20e siècle, mais ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale que les prototypes ont véritablement été testés. Encore aujourd’hui, c’est surtout pour leur usage militaire qu’on les connaît.

C’est en effet à l’aide de drones – autrement plus complexes que les jouets vendus dans les boutiques- que les États-Unis ont planifié l’attaque contre Oussama Ben Laden, en 2011, et c’est un drone qui en a transmis les images en direct à la Maison-Blanche. C’est encore un drone, de fabrication iranienne celui-là, qui a été abattu au-dessus d’Israël à la fin septembre. L’État hébreu soupçonnait les islamistes libanais du Hezbollah de l’avoir envoyé pour filmer ses installations militaires et nucléaires. La Gendarmerie royale du Canada, qui possède une douzaine de drones, et quelques corps policiers de l’Ontario et de l’Ouest canadien les utilisent pour survoler des scènes de crime ou d’accident.

Aux États-Unis, 40 % des avions militaires sont désormais des drones, contre 5 % il y a 10 ans. De ce côté-ci de la frontière, Transports Canada a accordé 293 permis de vol pour des drones civils depuis 2007. Et les autorités fédérales, qui n’en possèdent pas encore, songent à en acheter au moins trois – à environ 150 millions de dollars pièce – pour exercer une surveillance des frontières dans l’Arctique canadien. «L’utilisation des drones est une tendance lourde en aviation», estime Marc Moffatt, gestionnaire de Recherche et Développement au Centre d’excellence sur les drones (CED), un institut de recherche spécialisé dans les véhicules aériens sans pilote, créé il y a un an et demi à Alma.

La proximité d’immenses forêts au nord du lac Saint-Jean fait d’Alma un lieu de choix pour tester les drones en vol. Autre atout, et non le moindre: un cor­ri­dor aérien réservé à la base militaire de Bagotville assure qu’aucun avion civil n’est dans les parages lorsque les drones sont en vol. On vient de partout au Canada et aux États-Unis pour y mettre au point des appareils et leur faire faire des vols d’essai.

Le fabricant canadien de simulateurs de vol CAE y teste en ce moment les applications civiles et commerciales d’un imposant drone construit par l’israélienne Aeronautics, dont les ailes font 15 m d’envergure et qui peut atteindre une altitude de 4 000 m. CAE espère que ses capteurs pourront un jour inspecter à distance des pipelines et des installations hydroélectriques, entre autres.

Un drone n’est pas un jouet

Aux quatre coins du Québec, les magasins spécialisés dans les passe-temps offrent des «drones» – qui n’en sont pas, selon Transports Canada.

Et que fait-on avec un tel jouet? «On le fait voler!» répond en riant Marc Nadeau, propriétaire de la boutique Passe-temps 3000, à Québec. «On peut se filmer, se prendre en photo du haut des airs, organiser des combats aériens entre drones grâce à une application qu’on trouve dans l’App Store. Les possibilités sont infinies.»

Sa boutique vend une cinquantaine de ces joujoux par année. Le plus populaire: le modèle à quatre hélices fabriqué par l’américaine Parrot, dont le prix est de 329 dollars. Il est équipé de deux caméras HD et peut être télécommandé à l’aide d’un iPad ou d’un iPhone.

AR.Drone 2.0
FABRICANT: Parrot
PRIX: 329 $
ENVERGURE: Environ 50 cm
FONCTION: Loisirs. Se dirige au moyen d’un iPad ou d’un iPod.

C’est d’ailleurs pour vérifier l’état des toitures de ses bâtiments publics que la municipalité de Saguenay a acheté un drone l’an dernier. Le maire, Jean Tremblay, a catégoriquement refusé de donner des détails sur les avantages que la Ville comptait en tirer (même si l’appareil s’est écrasé au sol dès son premier vol). «Vous voulez me poser des questions sur le jouet de 1 000 dollars que la Ville a acheté?  C’est pas sérieux! Je ne vous crois pas. Voulez-vous que je vous parle aussi du carré de sable de mon fils?» a-t-il répondu lorsque L’actualité lui a demandé une entrevue.

Si la plupart des drones possèdent les caractéristiques d’un avion – un fuselage, des ailes, un train d’atterrissage et un moteur à hélice ou, dans le cas de certains appareils militaires haut de gamme, un moteur à réaction -, d’autres ont l’air sortis tout droit d’un film de science-fiction.

C’est le cas d’un des trois drones de Paul Hurteau, cofondateur de la société montréalaise Top Shot Image, spécialisée dans les prises de vue aériennes pour le cinéma et la télévision: huit rotors, installés au bout de huit tiges de métal d’un mètre de longueur rattachées à un dôme trans­lucide, sous lequel est montée une caméra. Pour peu, on croirait à une tarentule volante.

Un drone de Top Shot Image a d’ailleurs causé une commotion en juin dernier à Montréal. Des manifestants anticapitalistes ont cru que l’appareil qui les filmait du haut des airs appartenait à la police. «Nous étions là pour filmer un événement organisé dans le cadre du Grand Prix», se défend Paul Hurteau, casquette de cuir vissée sur la tête. «Et c’est par hasard si nous sommes apparus dans le ciel tout juste derrière les policiers de la SQ, au moment où ils marchaient vers les manifestants.»

Instantanément, les commentaires dénonçant l’usage des drones par la police ont déferlé sur les réseaux sociaux. Pourtant, ni la Sûreté du Québec ni le Service de police de la Ville de Mont­réal ne possède un tel appareil. Et ni l’un ni l’autre n’a l’intention d’en acheter, ont affirmé leurs porte-paroles respectifs.

Peu importe, les drones suscitent la méfiance. Surtout que, désormais, ils sont à la portée de tout un chacun. «Et vous avez raison de vous inquiéter!» dit sans détour George Huang, professeur de génie mécanique à l’Université d’État Wright, en Ohio. «Les drones sont de formidables outils d’espionnage.»

En partenariat avec un laboratoire de recherche de l’armée de l’air américaine, cet ingénieur travaille en ce moment à la concep­tion de drones miniatures, bien loin des modèles s’apparentant aux avions ou aux hélicoptères. En fait, ses drones ont l’apparence – et presque la taille – d’une libellule.

Nick Di Biase et Paul Hurteau, fondateurs de Top Shot Image, spécialisée dans la prise de vues pour le cinéma et la télé, télécommandent un drone et sa caméra.

(Photo : Stéphane Najman)

Le prototype que lui et son équipe ont mis au point il y a quelques mois tient dans le creux de la main et pèse 13 g, le poids d’à peine trois sachets de sucre. Son atout principal: il a la capacité de voler à l’intérieur. «Il peut filmer et enregistrer une réunion sans que personne s’aperçoive de sa présence», explique le professeur, visiblement excité par son petit espion, qui se déplace en battant des ailes, comme un véritable insecte.

Le but ultime de George Huang est de créer un drone de la taille d’une mouche! «On se donne 20 ans pour y parvenir, car il faut du même coup trouver une façon de miniaturiser les piles.»

Puis, comme pour se dédouaner de créer des appareils dont les fonctions pourraient mena­cer le respect de la vie privée, le chercheur ajoute que les drones miniatures peuvent rendre service à la population, en allant filmer à l’intérieur des réseaux d’égout et d’aque­duc, par exemple, ou encore dans une centrale nucléaire après un incident.

Pierre Trudel, lui, n’est pas rassuré. Professeur de droit des technologies de l’information à l’Université de Montréal, il estime que ces appareils – peu importe leur taille – comportent un «potentiel important de menace à la vie privée».

«C’est un classique, dit Pierre Trudel. Tous les objets que les humains fabriquent ont le potentiel d’être utilisés de manière dommageable pour les autres.» Il cite l’exemple du téléphone intelligent, avec lequel n’importe qui peut désormais filmer une personne au moment où elle s’y attend le moins.

Et cette menace est pire dans le cas d’un drone, selon Pierre Trudel. Il peut se déplacer et collecter des informations sans que la personne qui le fait fonctionner soit présente. «Si je prends une photo de vous avec mon téléphone, vous le savez. Le drone, lui, apparaît à l’improviste et capte votre image.» Certains peuvent même enregistrer une conversation à travers une fenêtre fermée.

«L’émergence de nouvelles technologies, comme le drone, et la réduction de la sphère privée qui en découle commanderaient une vaste réflexion qui reste encore à faire», estime Christian Brunelle, professeur de droit à l’Université Laval.

«Les véhicules aériens sans pilote sont devenus un enjeu l’an dernier, dit Chantal Bernier, com­missaire adjointe à la protec­tion de la vie privée du Canada. Nous avons vu l’essor de cette tech­nologie et de sa capacité de surveil­lance sans précédent. D’autant plus que cette surveil­lance est furtive, qu’elle se fait à l’insu de la population.»

Ce drone espion de 13 g se déplace en battant des ailes et peut voler à l’intérieur d’un immeuble. Il a vu le jour il y a quelques mois.


Le Commissariat à la protection de la vie privée a donc établi un dialogue étroit avec les organismes publics que les drones intéressent, comme la GRC, Transports Canada et l’Agence des douanes. «Nous voulons savoir si les véhicules aériens sans pilote recueillent des renseignements personnels, et si oui, lesquels», explique Chantal Bernier.

Transports Canada réglemente sévèrement l’usage des drones. Surtout de ceux qui peuvent atteindre les hauteurs où volent les «vrais» avions. Chaque utilisateur doit obtenir un certificat d’opération aérienne spécialisée (COAS) auprès de Transports Canada. Et la liste des exigences est longue. Le demandeur doit entre autres fournir la description détaillée de l’appareil et un plan à l’échelle de l’itinéraire de vol, les coordonnées de l’opé­rateur, un plan des mesures d’urgence en cas de catastrophe. Les autorités fédérales veulent ainsi éviter tout risque de collision avec un avion de passagers. «Un avion de ligne est piloté par un être humain. En cas de problème, le pilote peut réagir vite, dit Marc Moffatt, du CED. Ce n’est pas le cas du drone.»

Ils ont beau être à la fine pointe de la technologie, ces appareils ne sont pas à l’abri d’une panne ou d’une défaillance électronique. En règle générale, il n’est donc pas question non plus de faire voler un drone au-dessus d’une foule (celui de Top Shot Image volait un peu à l’écart). On comprend: personne ne souhaite recevoir sur la tête un hélicoptère à huit hélices en chute libre… (Collaboration à la recherche: Philippe Lépine)

 

 

QUELQUES MODÈLES

PREDATOR

PRIX: 5 M$
ENVERGURE: 16,8 m
VITESSE: 217 km/h
FONCTIONS: Tir de missiles, surveillance aérienne, recherche et sauvetage, etc. A été utilisé dans l’attaque contre Oussama Ben Laden.

 

BQM-167

PRIX: 570 000 $
ENVERGURE: 3,4 m
VITESSE: 1 126 km/h
FONCTION: Interception de missiles air-air.

WASP
PRIX: 49 000 $
ENVERGURE: 72,3 cm
VITESSE: 64 km/h
FONCTIONS: Reconnaissance et surveillance à basse altitude.
POLAR HAWK

PRIX: ND
ENVERGURE: 39,8 m
VITESSE: 575 km/h
FONCTION PRÉVUE: Surveillance des frontières de l’Arctique canadien.

 

 

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Permis, pas permis?

Puis-je filmer, à l’aide d’un drone, ma voisine qui sort de sa douche?

Oui, si vous êtes prêt à risquer cinq ans d’emprisonnement pour voyeurisme.

Puis-je faire voler mon drone au-dessus de la cour de mes voisins?

Si vous voulez garder de bonnes relations avec vos voisins, la réponse est non. Sinon, attendez-vous à ce qu’ils vous réclament des dommages pour atteinte à leur vie privée et à la jouissance paisible de leurs biens. Ils pourraient aussi porter plainte pour harcèlement criminel, passible de 10 ans derrière les barreaux.

Un drone peut-il filmer mon piquenique en famille dans un parc?

Oui, car il s’agit d’un lieu public où les attentes en matière de vie privée sont faibles. Il est toutefois interdit de diffuser les images ainsi captées sans votre consentement.

Les policiers peuvent-ils prendre ma voiture en filature à l’aide d’un drone?

Oui, mais ils doivent, si possible, obtenir la permission d’un juge auparavant. Sinon, vous pourriez vous plaindre d’une perquisition abusive.