Santé et Science

Pas de médecin ? Essayez les superinfirmières !

Créé pour contrer les effets de la pénurie de médecins, le nouveau modèle de soins de santé ontarien met à l’avant-plan les superinfirmières. Et il connaît un vif succès !

Photo : Jean-François Lemire

Quand son médecin de famille est parti à la retraite, Ann Gordon a eu un moment de découragement. Qui allait désormais prendre soin de sa santé chancelante ? Deux ans plus tard, cette sexagénaire de Lancaster, petite ville ontarienne à moins de 90 km de Montréal, n’a toujours pas de médecin de famille. Mais elle ne s’en plaint pas. Au contraire. « Je n’ai jamais été si bien soignée », dit-elle.

Ann Gordon est désormais suivie dans une des 26 cliniques de l’Ontario dirigées par des infir-mières praticiennes spécialisées. Créé par le gouvernement de Dalton McGuinty, ce tout nouveau modèle de soins de santé vise à contrer les effets de la pénurie de médecins. « Comme au Québec, beaucoup de personnes n’ont pas accès à des soins de première ligne et doivent se tourner vers les salles d’urgences », dit Penelope Smith, administratrice de la clinique Glengarry, à Lancaster. « C’est exactement ce qu’on cherche à éviter. »

Ouverte à l’hiver 2011 dans un bâtiment tout neuf de la rue principale de la localité, en retrait d’une voie ferrée et de l’autoroute 401 (qui relie Montréal à Toronto), la clinique a rapidement atteint sa capacité maximale : 2 200 patients.

Amanda Paice, ancienne Montréalaise de 29 ans, dirige l’équipe soignante avec deux autres infirmières praticiennes. Après son baccalauréat de quatre ans en soins infirmiers à l’Université d’Ottawa, elle a pratiqué deux ans dans un hôpital ontarien avant de faire une maîtrise en sciences infirmières.

À titre d’infirmière praticienne, elle peut traiter des blessures et la plupart des maladies et affections fréquentes – comme les rhumes, grippes, otites et pneumonies. Elle peut effectuer des tests de dépistage du cancer (comme le Pap) et demander des analyses sanguines. Elle a aussi le pouvoir de poser des diagnostics et de prescrire la plupart des médicaments, à l’exception de certains narcotiques. « En bref, je peux faire à peu près tout ce qu’un médecin généraliste fait », dit la superinfirmière, vêtue d’une jupe et d’un chemisier foncé, le stéthoscope autour du cou.

Amanda Paice et ses collègues infirmières praticiennes travaillent en équipe avec une travailleuse sociale, une diététicienne et deux infirmières cliniciennes. Au besoin, elles peuvent consulter un omnipraticien de la région, qui pratique une journée par semaine à la clinique. Mais les patients restent sous leur responsabilité. « Si je dirige quelqu’un vers un médecin généraliste ou spécialiste, le dossier me revient ensuite. C’est moi qui ai le portrait d’ensemble », précise Amanda Paice, qui se considère avant tout comme l’« avocate » de ses patients. « Je passe beaucoup de temps avec eux. Je les écoute, les traite et les guide dans le système de santé quand j’ai besoin de l’avis d’un autre professionnel. »

Depuis son arrivée, il y a deux ans, elle a détecté « une tonne de cas » de maladies chroniques, comme le diabète et l’hypertension, et fait le suivi des patients avec son équipe. Elle a aussi diagnostiqué plusieurs cancers, dont celui d’Ann Gordon.

L’été dernier, cette petite femme à la voix grave s’est présentée à la clinique en se plaignant de douleurs aux seins. Amanda Paice lui a prescrit une mammographie puis d’autres examens, qui ont rapidement révélé des tumeurs cancéreuses. Quelques semaines plus tard, Ann Gordon subissait une double mastectomie. « Amanda m’a sauvé la vie, dit-elle d’une voix tremblotante. Si elle ne m’avait pas écoutée, si elle ne m’avait pas prise au sérieux, le cancer aurait pu s’étendre. »

Après avoir vécu plus de 20 ans à Montréal sans avoir accès à un médecin de famille, Ann Gordon a l’impression d’avoir trouvé le système idéal. « Dans cette clinique, je ne me suis jamais sentie considérée comme un numéro. La priorité, ici, ce n’est pas de faire clic-clic avec ma carte d’assurance maladie. On me traite comme un être humain. »

Financées à 100 % par l’État ontarien, les cliniques dirigées par les infirmières praticiennes ont d’abord été mises sur pied dans les régions aux prises avec les plus graves pénuries de médecins. Mais elles commencent à faire leur entrée dans les grands centres urbains. Une première clinique a ouvert ses portes à Toronto, au printemps 2012. Et tous les partis politiques de l’Ontario promettent de poursuivre l’expansion du réseau. Ils devront toutefois se heurter au mécontentement des associations de médecins, farouchement opposées à ce modèle depuis l’annonce de sa création, en 2007.

Selon l’Association médicale ontarienne, tous les habitants de la province devraient avoir accès aux soins et à l’expertise des médecins de famille. « Le niveau et la qualité des soins d’un médecin ne devraient pas être remplacés par un expédient », dénonce Suzanne Strasberg, présidente de l’Association, qui croit que les infirmières praticiennes devraient plutôt être intégrées aux groupes de médecine familiale.

Publiée dans le British Medical Journal, une recension d’enquêtes menées sur les infirmières praticiennes spécialisées en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Israël, au Japon et en Australie indique que les patients traités par ces infirmières se disent plus satisfaits et en aussi bonne santé que ceux traités par les médecins. L’étude montre aussi qu’elles leur consacrent plus de temps et font passer plus d’examens que les médecins.

Penelope Smith, de la clinique Glengarry, soutient qu’aucun patient ne s’est jamais plaint de ne pas avoir eu accès à un « vrai » médecin. Que le professionnel soignant ait le titre de MD ou de NP (pour nurse practitioner) importe peu aux yeux du public, dit la directrice, qui multiplie les confé-rences publiques dans la région pour expliquer l’étendue de la formation universitaire dont jouissent les infirmières praticiennes.

Amanda Paice, elle, ne veut surtout pas être dépeinte comme une adversaire des omnipraticiens. « On travaille ensemble, et ici, à Lancaster, on s’entend à merveille », insiste-t-elle.

Ann Gordon ne voit pas pourquoi les médecins de famille s’inquiètent. « Ils ne seront jamais inutiles : il y a une pénurie ! Et pour ce qui est de la qualité des soins, les spécialistes que je rencontre sont tous enchantés des traitements que j’ai reçus ici. Il faudrait arrêter d’apeurer les gens. »

Selon elle, les médecins de famille devront apprendre à cohabiter avec les infirmières pra-ticiennes. « Je ne comprends pas pourquoi le modèle ontarien n’est pas appliqué partout au pays ! »

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Trois questions au Dr Louis Godin

Président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec


Accepteriez-vous que le Québec crée des cliniques dirigées par des infirmières praticiennes spécialisées, comme en Ontario?

J’ai parlé à beaucoup de médecins ontariens, à l’Association médicale de l’Ontario. Ils m’ont dit : si vous voulez un modèle qui marche, ne tombez pas dans le même panneau. Il faut absolument éviter les approches en silo, où le médecin et l’IPS travaillent seuls de leur bord. Il est beaucoup plus intéressant de voir les IPS intégrées au sein des cliniques médicales, des unités de médecine familiale ou des CLSC, comme au Québec.

En Ontario, les IPS ont plus de pouvoirs et peuvent fonctionner sans la supervision quotidienne d’un médecin. N’est-ce pas un modèle à suivre, compte tenu de la pénurie de médecins au Québec?

La meilleure façon d’améliorer l’accès à un médecin de famille, parce qu’on convient tous que c’est la base de la première ligne, c’est de créer des équipes multidisciplinaires au sein desquelles le médecin peut déléguer des responsabilités à d’autres professionnels – comme les IPS, mais aussi les infirmières bachelières ou auxiliaires, les nutritionnistes, les physiothérapeutes et les travailleurs sociaux. Le problème, au Québec, c’est qu’il n’y a pas suffisamment d’IPS ou d’autres infirmières pour soutenir les médecins dans leur pratique.

Beaucoup d’infirmières imputent justement cette pénurie à la résistance du corps médical québécois…

Les médecins ont-ils résisté, au début des années 2000, quand Québec a créé les IPS et accordé des pouvoirs élargis à d’autres professionnels ? Oui. C’est le réflexe de tous les grands ordres professionnels, y compris les associations d’infirmières. Mais aujourd’hui, la résistance des médecins, ça n’existe plus. Au contraire, les médecins sur le terrain me disent que ce dont ils ont le plus besoin, c’est l’aide d’autres professionnels de la santé.