Santé et Science

2 h 02 pour voir un médecin à l’urgence en moyenne. Vraiment ?

Le ministre Hébert nous surprenait jeudi dernier sur Twitter en divulguant les chiffres moyens d’attente à l’urgence au Québec :

Hebert
Tweet envoyé par le ministre Réjean Hébert jeudi le 1er août à 15h43

 

 

 

 

 

 

 

Et le lendemain, devant les doutes exprimés, il rendait public sur son site web un tableau complet détaillant l’attente mesurée en juin 2013 pour toutes les urgences du Québec.

J’ai validé : c’était bien une première. Depuis le temps qu’on parle de l’attente!

Mais un petit chiffre, tout en bas à droite du tableau, en a étonné plus d’un: 2h02.

2h02: l’attente moyenne globale pour voir un médecin d’urgence.

Est-ce possible? J’ai vu passer des réactions incrédules: « Comme quoi on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres… ». « Impossible à répéter deux fois de suite sans rire. ». « C’est extraordinaire ce que l’on peut faire dire à des chiffres. ».

J’étais moi aussi sceptique.

Si le chiffre est bon, nous sommes donc dans les patates. Ce qui ne me surprendrait pas tant que ça: depuis le temps que je m’amuse à tout mesurer à l’urgence, je réalise que nos perceptions sont très souvent bien loin de la réalité.

D’une part, nous nous souvenons davantage des extrêmes, ces soirées où l’attente est vraiment longue, et d’autre part, nous retenons mieux ce qui renforce nos croyances: si on pense que ça va être long, on s’en souvient davantage quand c’est le cas.

Cette difficulté d’accorder perceptions et réalité touche autant les patients que les professionnels et les administrateurs. Rien de tel que de bonnes données pour remettre les yeux en face des trous.

Ce portrait de l’attente dans les urgences québécoises est donc d’une grande valeur, en autant qu’on en comprenne aussi les limites.

D’abord, selon l’information obtenue au cabinet du ministre, l’attente présentée correspondrait au délai entre la fin du triage (évaluation initiale par l’infirmière) et le début de l’évaluation par le médecin. Le délai entre l’arrivée à l’urgence et le triage ne serait donc pas pris en compte. Or, c’est parfois long.

Mais pas toujours: certains hôpitaux le mesurent systématiquement, ce qui permet de valider. Dans une de ces urgences, ce délai n’est que de 15 minutes environ (arrivée – fin du triage – en moyenne), alors que l’attente globale tourne autour de 3h00. La phase du triage y occupe donc une portion congrue du délai global.

J’ai aussi questionné la méthode : s’agit-il d’une moyenne de l’attente de toutes les urgences ou de tous les patients? La différence est de taille, parce que la première méthode donnerait trop de « poids » aux petites urgences, qui évaluent moins de patients et ont souvent moins d’attente. Mais il s’agit bien d’une moyenne pondérée.

Le 2h02 correspond bien à l’attente moyenne de tous les patients du Québec. Enfin, presque tous.

Parce qu’on peut remarquer dans le tableau que les patients catégorisés P5 (les cas les moins urgents au triage) attendent moins que ceux qui sont classés P4 : en moyenne 1h39 pour les P5 contre 2h44 pour les P4 – et 1h52 pour les P3!

Curieux : les moins malades attendraient moins longtemps?

Pour mémoire, une catégorie « P5 » est donnée à un patient consultant pour une douleur légère à un membre ou pour une abrasion superficielle, alors qu’un P3 est bien représenté par une difficulté respiratoire modérée ou une douleur très intense au genou. Des cas plus urgents.

Mais le tableau ne tient pas compte des délais vécus par les patients quittant l’urgence avant d’être vus par le médecin. Or, dans certains milieux, cette proportion est élevée. Il s’agit bien évidemment des cas les moins graves. Ces patients catégorisés P5 ne se retrouvent donc nulle part dans les données présentées, ce qui peut biaiser les délais pour ces patients.

Malgré ces quelques réserves, je conclus que le surprenant « 2h02 » est une donnée… valide. Il s’agit fort probablement du temps que vous attendez à l’urgence pour voir un médecin.

2h02. Ah ben! Mais c’est une moyenne, bien entendu.

Parce que les urgences et les régions sont loin d’être toutes égales entre elles. Comme nous le verrons plus tard.

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