Santé et Science

Détox #1 : C’est la faute aux toxines

Problèmes de foie durant le temps des Fêtes ? Dans le premier d’une série de trois textes, le docteur Alain Vadeboncœur explique pourquoi une cure «détox» ne vous aidera pas.

98106292
Photo : Getty Images

Le temps des Fêtes est dur pour votre foie ? Vous êtes fatigué, anxieux, stressé ? Vous vous sentez vieillir trop rapidement ? Vous avez des ballonnements, des lourdeurs, des maux de tête? Vous êtes soudain insupportable ?Sante_et_science

C’est à cause des toxines ! Il est donc temps de passer à la cure «détox» miraculeuse. Dans une semaine, vous aurez évacué toutes les toxines accumulées et tout ira mieux. Vous serez de nouveau fréquentable.

Satisfaction garantie ou argent remis. Parfois beaucoup d’argent, justement. Rien de plus facile, de plus rapide… et de plus délirant. Vraiment. C’est du grand n’importe quoi.

Purifier le corps, une idée ancienne

Au fait, comment en est-on venu à vouloir se détoxifier le foie ? D’où viennent ces thérapies miracles ?

Il y a d’abord plusieurs problèmes avec ces propositions nébuleuses. Le premier est à la base du raisonnement : l’accumulation de toxines, qui nous rendrait malades. Et vieux. Et insupportables. Mais les «toxines» s’accumulent-elles vraiment ?

L’idée de l’auto-intoxication par des toxines produites par le fonctionnement normal du corps a d’ailleurs été rejetée au XXe siècle, ce qui n’empêche pas une foule de gens de croire aussi dans les cures «détox».

Ce concept remonte sans doute aux origines de l’humanité : la vie nous rend impurs. Corolaire : nous accumulons les toxines. Conséquence : il faut se purifier de temps en temps, notamment pour éviter la décrépitude. Et surtout, nettoyer régulièrement son foie.

L’idée même que des «toxines» s’y accumulent et qu’une «détoxification» est requise participe à des croyances anciennes, qui se trouvent d’ailleurs au cœur de beaucoup de religions, où les rites de purification permettent de se laver des souillures accumulées, morales ou physiques.

Je ne sais pas pour la foi — je ne suis pas spécialiste —, mais un foie en santé, c’est un peu comme une cuisinière électrique Kenmore : autonettoyant, il se protège lui-même en tout temps.

Dans son acception moderne, «détoxification» est aussi dérivé d’un geste assez courant en médecine d’urgence, visant à traiter un empoisonnement au moment d’une intoxication volontaire ou de l’exposition à un toxique environnemental.

Toxine rime avec marketing

Le terme «détoxification» est un cas de détournement de sens, utilisé pour une stratégie — très efficace — de marketing, cette science moderne qui vise par exemple à vendre des frigos aux esquimaux, dit-on.

Son utilisation, dans le sens de «nettoyer» le foie et d’autres organes des personnes en bonne santé, est donc un abus de langage. À tout le moins, le concept ne repose sur à peu près aucune science.

Il est vrai que ces affirmations généralement rédigées dans un langage pseudoscientifique ne laissent place à aucun doute :

«Comme le moteur d’une voiture, l’organisme s’encrasse. Il accumule des déchets qui, à la longue, perturbent son fonctionnement et génèrent de la fatigue, un teint, des cheveux et des ongles ternes, de l’irritabilité, de la déprime, une moindre résistance aux infections…»

Dit comme ça, c’est convaincant. Tout en étant faux.

S’il est vrai nous mourrions rapidement si nous n’avions pas ces outils de décontamination remarquables que sont le foie, les reins et l’intestin, cela ne veut pas dire que nous pouvons améliorer si facilement leur travail complexe.

Votre foie fait déjà le travail

L’avantage des vendeurs de cures «détox», c’est que plusieurs des toxines du corps humain portent des noms à faire peur, envahissant les blogues, les sites Internet et les livres prônant la détoxification. S’imaginer plein de radicaux libres ou d’acides organiques n’est en effet guère rassurant.

Ce qu’on dit moins, c’est que le foie est déjà très bien équipé pour transformer ces menaces en molécules inoffensives, et que l’ajout de radis noir n’y change pas grand-chose.

Le constat général reste simple : le foie marche bien, plus ou moins bien, ou pas du tout — et, dans ce dernier cas, une mort rapide est inévitable, à moins de greffe du foie. Si son fonctionnement est suffisamment altéré, les patients sont en effet affectés par les conséquences graves de l’insuffisance hépatique. Mais c’est tout de même rare, et il est facile savoir si le foie est fonctionnel ou non, notamment en examinant les patients et en procédant à de simples prises de sang.

Le rein peut être imparfaitement remplacé par la dialyse, mais aucune thérapie ne peut reproduire l’immense complexité et la variété de cette usine de la vie qu’est le foie. Son triple rôle d’épuration (on peut aussi dire détoxification), de synthèse et de stockage en fait d’ailleurs l’organe le plus complexe du corps humain, après le cerveau.

Quelques toxines que vous connaissez déjà

Parlons d’épuration, puisqu’on parle ici de toxines. Par exemple, l’ammoniac, effectivement toxique, est transformé en continu en urée, puis éliminé — à défaut de quoi la personne tomberait rapidement dans un coma profond, comme en cas de cirrhose terminale.

Autre exemple : la destruction régulière de nos globules rouges produit de l’hémoglobine, dégradée en bilirubine et en fer, des produits devant ensuite être captés pour éviter une accumulation tissulaire qui serait toxique. Si la bilirubine ne peut pas être «conjuguée» par le foie puis éliminée dans la bile, elle s’accumule alors dans le sang — d’où l’apparition d’une jaunisse. De même, le fer en circulation peut affecter plusieurs organes.

Le foie a aussi un rôle majeur dans le métabolisme des médicaments, qu’on peut considérer dans bien des cas comme des toxines, et dont l’accumulation pourrait causer des problèmes de santé graves.

Et la principale toxine du foie, vous la connaissez aussi bien que moi. C’est un composé utilisé depuis la nuit des temps comme euphorisant, anxiolytique et désinhibant, soit l’alcool, une toxine externe dégradée par le foie, mais qui est toxique pour ses cellules.

À court terme, pris en grande quantité, l’alcool peut donc altérer le fonctionnement du foie. À long terme, son effet est si toxique (lorsqu’il est consommé en grande quantité) qu’il peut détruire ses cellules, menant à la cirrhose et à ses graves conséquences. Il cause d’ailleurs beaucoup plus de dommages que n’importe quelle toxine réelle ou imaginaire.

Peut-on améliorer l’efficacité du foie ?

Chez la majorité des gens qui sont en santé, le foie et le rein fonctionnent déjà très bien, et il n’y a aucune accumulation de «toxines». Il est d’ailleurs fort prétentieux de prétendre «améliorer» le foie par des manipulations diététiques douteuses.

Quelques études animales montrent tout de même qu’on peut moduler l’activité du foie par l’ajout de certains aliments parfois utilisés en médecine traditionnelle. Par exemple, le chardon-marie, ou Silibum marianum — utilisé depuis plus de 2 000 ans et vendu sous plusieurs noms —, peut modifier le métabolisme du foie de l’animal.

Mais passer de l’effet d’un aliment sur le métabolisme du foie d’un rat de laboratoire à un principe plus général d’amélioration de la santé des humains est un raccourci que certains n’ont, malgré tout, aucune peine à franchir. Combien de médicaments apparemment prometteurs dans les études animales se sont pourtant avérés sans effet, ou même dangereux pour les humains ?

Parce que changer le métabolisme cellulaire n’équivaut pas à améliorer la santé. C’est ce qu’on appelle un «marqueur secondaire» sans trop d’intérêt, pouvant uniquement servir à orienter les recherches. De plus, on ignore alors les risques de telles modulations.

La science (1) n’offre aucune réponse quand il s’agit de mesurer les effets positifs ou négatifs des thérapies de détoxification sur la santé humaine. C’est plate, mais c’est comme ça.

Tout récemment, une revue complète de la «science» de la détoxification constatait l’absence de données permettant d’appuyer le concept. Aucune étude humaine solide ne permet donc de tirer de conclusion sérieuse quant à son efficacité clinique. Si vous croyez en la science, il est donc bien difficile d’y croire.

C’est bien dommage, mais si les toxines sont bien réelles, les thérapies détoxifiantes, ça reste du grand n’importe quoi, qui ouvre la porte à des dérives surprenantes… comme j’en parlerai dans ma prochaine chronique.

.     .     .

(1) Il faut ici entendre «science» dans le sens d’«évaluation objective», à l’aide d’une méthode permettant d’éliminer l’effet des a priori, des croyances, de l’effet placebo, etc., et non comme un complot contre les médecines douces. C’est surtout une manière de bien réfléchir à ces questions pour arriver à des conclusions sensées.

* * *

2HEB

 

Pour entendre parler de toxines, de virus, d’hypocondrie, de palpitations, d’homéopathie, de colliers de noisetier et de plein d’autres sujets intéressants, amusants, rassurants ou déprimants, ne manquez pas notre conférence grand public, à moi et au Pharmachien : «Deux hommes en blanc». C’est le 21 janvier prochain, à 18 h 30, au Centre Saint-Pierre, à Montréal. Si vous voulez des informations ou acheter des billets, c’est en cliquant ici.

* * *

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter :@Vadeboncoeur_Al.