Santé et Science

Détox #2 : Votre espresso, c’est par la bouche ou le colon ?

Dans ce second billet du temps des Fêtes, le docteur Alain Vadeboncœur poursuit son exploration des thérapies «détox», qu’il juge un peu trop farfelues.

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Photo : Getty Images

Toxines, toxines, toxines.

TOXINES !
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Avez-vous eu peur ? Si oui, vous n’avez sûrement pas lu mon billet précédent, tant pis pour vous. Quoi qu’il en soit, poursuivons, surtout qu’on va parler de lavements, un sujet toujours appétissant…

Il y a beaucoup de sous-produits biologiques éliminés par le foie, mais les théoriciens de l’auto-intoxication prétendent aussi qu’une foule de ces «toxines» s’accumulent jour après jour dans notre système. D’autres ajoutent que c’est l’exposition quotidienne aux additifs alimentaires, au gluten, au fluorure, à la viande (ouache), au smog, aux composants des vaccins, aux OGM, etc., qui pose problème.

Pour ce qui est des toxines d’origine interne, il est à peu près impossible de savoir de quoi on parle vraiment sur les sites qui proposent des détox. Par ailleurs, sans nier que certains toxiques environnementaux soient de plus en plus présents et qu’on puisse conséquemment en accumuler des quantités indésirables, prôner en réponse les cures «détox» est une position encore plus floue que ces substances qu’on prétend ainsi éliminer.

De toxines à «détox»

En disant le mot «toxines», admettons-le, on pense tout de suite à «détox», un autre mot tout à fait à la mode actuellement, et porteur de toutes les promesses possibles — même celle de la vie (quasi) éternelle, ce qui n’est pas peu dire.

Il s’agit souvent de concepts assez vagues pour convaincre à peu près toutes les stars d’Hollywood que la «détox», c’est important, incluant Chris Martin and Gwyneth Paltrow (c’est tout dire). On applique en effet les mots toxine et «détox» à un peu n’importe quoi, comme ici :

«Pour purifier son organisme et chasser les toxines, il faut adopter le régime détox ! Quels aliments privilégier ? Quels mets éviter absolument ? Voici 10 conseils pour chasser les mauvais ingrédients et prendre de bonnes habitudes.»

Sur ce site par ailleurs très utilisé et plutôt bien fait, on expose une foule de trucs pour favoriser la bonne santé, justifiant tout dans cette section par des affirmations incluant toujours le mot «toxine» :

«Les fruits et légumes sont les premiers alliés du régime détox. (…) Certains ont même une véritable réputation détox : artichaut et radis noir notamment.»

«Pour chasser les toxines, il faut commencer par un bon transit.»

«Pour chasser les toxines, il faut les drainer hors de notre organisme. Pour cela, il faut boire !»

«Le régime détox s’applique aussi aux bonnes matières grasses et notamment les fameux oméga 3 : huile colza, de noix et poisson…»

«Il existe des aliments qui incarnent le régime détox par excellence. C’est le cas de la soupe. Non seulement elle combine les avantages des légumes ( vitamines, antioxydants…) mais elle permet aussi de s’hydrater.»

«Outre les nombreuses toxines de la fumée de cigarettes, elle augmente aussi les radicaux libres.»

En effet, il faut encourager la consommation de fruits, de légumes, d’huiles végétales, de poissons et même de soupe, tout en luttant contre la constipation, la déshydratation et le tabagisme. Excellent programme d’ailleurs.

À ce compte-là, tout fait partie de la philosophie «détox», incluant la lecture, aller chercher son courrier, voter et faire du bungee. Personne ne peut dire le contraire, en tout cas. Nous sommes tous des détoxifieurs, c’est évident. Tout comme monsieur Jourdain, dans Molière, disait de la prose sans même le savoir.

Et, bien entendu, tout cela peut améliorer votre énergie, diminuer votre fatigue et peut-être même éloigner les rhumes !

Quoi faire de ces milliers de sites populaires qui proposent leur «cure détox» en bonne et due forme, à toutes les sauces, et pour régler tous les problèmes imaginables au moins quelques fois par année ?

«Le seul moyen que l’on ait pour s’en débarrasser est de faire une détox une ou deux fois par an et de consommer des aliments les plus naturels possible, en y alliant si possible une activité sportive, qui va permettre d’éliminer les toxines plus efficacement.»

On promet souvent de régler ainsi une foule de symptômes, généralement assez vagues, et s’appliquant à tout et n’importe quoi comme n’importe qui, pour peu qu’on ne «file» pas. Par exemple, parce qu’on a eu une mauvaise journée au travail — une autre forme d’intoxication :

«Désintoxiquer votre corps suite aux abus peut vous aider à retrouver votre énergie, éloigner les infections et les moments de fatigue.»

Il faut noter l’utilisation prudente du verbe «peut» ; c’est déjà ça. Mais que le radis noir et le pissenlit de banlieue puissent régler nos problèmes avec le stress au travail, les épidémies de grippe et la pollution ambiante m’apparaît un peu tiré par les cheveux — si on en a, évidemment.

La cure détox semble être un must pour tous ceux qui qui s’intéressent de près ou de loin (plutôt de loin, dans ce cas) à la santé et aux soins, dont le Reader’s Digest (qui, comme son nom l’indique, traite aussi de digestion) :

«Nos 5 recettes détox du printemps. Adieu lourdeurs, aigreurs ou nausées dues à l’excès d’un repas, voici quelques conseils faciles pour manger léger ce printemps !»

Dr Oz lui-même — dont une étude sérieuse vient de démontrer la faiblesse scientifique — adore également le concept de détoxification, dont il fait abondamment la promotion, ce qui n’a aucun rapport avec les revenus ainsi engendrés.

La dérive des plaques tectoniques mucoïdes

Une des théories les plus étonnantes est que les résidus toxiques qui s’accumulent dans l’intestin empoisonnent notre corps.

Or, cette vision pour le moins particulière du fonctionnement intestinal ne repose en fait sur rien d’autre que du vent, pour ne pas dire du gaz. Il serait d’ailleurs bien surprenant que ces résidus s’accumulent année après année sans mener à l’explosion, une forme d’ailleurs assez radicale de détoxification.

Certains sites promettent d’ailleurs pas loin de la vie éternelle, par exemple celui-ci, qui établit un lien entre ces «plaques mucoïdes» de l’intestin et la mortalité précoce de l’espèce humaine :

«Des chercheurs affirment que nous pourrions vivre 150 voire 300 ans, si nous n’empoisonnions pas nos cellules par une multitude de toxines. Dans une expérience menée en laboratoire, ils ont cultivé des cellules de cœur de poulet qui ont vécu pendant 29 ans, alors qu’un poulet a une espérance de vie de 7-8 ans. Le jour où un étudiant chargé de changer l’eau des cellules les a oubliées, elles sont mortes… dans les toxines de leur propre métabolisme !»

Je doute que les gastroentérologues aperçoivent souvent au bout de leur coloscope de telles plaques mucoïdes toxiques. Ce qui ne veut pas dire que l’intestin n’a pas de sécrétions mucoïdes, mais quand on peut dire tout et son contraire, aussi bien mettre le paquet.

Au fait, c’est peut-être un psychiatre qu’il faudrait consulter pour prendre en charge ces contenus redoutables :

«Outre les déchets matériels, la plaque mucoïde renferme également des pollutions symboliques: peurs, croyances limitantes, conditionnements, compulsions, etc. Le corps a en général des réticences à lâcher cette plaque mucoïde. Il est déstabilisant pour l’inconscient et les mémoires cellulaires de se séparer de ce qui pouvait représenter une structure.»

La «détox» n’est pas sans risque

Mais si les «régimes détox» font du bien et ne causent pas de maladies, où est le problème ? Surtout qu’il est tout à fait possible que certaines personnes éprouvent grâce à elles certains effets positifs. Peut-être aussi que la science est en retard — même si c’est plutôt improbable.

Et si une thérapie plus ou moins nébuleuse agit en potentialisant l’effet placebo — qui doit être assez considérable quand on se fait irriguer le colon à la caféine, surtout s’il s’agit d’un double expresso — et n’est pas vraiment risquée, pourquoi ne pas l’encourager ?

Pour diverses raisons. D’abord, la question éthique me titille toujours un peu : est-il simplement acceptable de raconter n’importe quoi avec pour objectif de vendre, souvent à fort prix, un peu d’effet placebo ?

Céder à ces facilités, n’est-ce pas aussi abandonner notre esprit critique ? Il faut aussi considérer le risque que certains patients abandonnent des traitements efficaces pour des lubies à l’efficacité douteuse.

Il est par ailleurs improbable que des modifications simples de la diète, comme l’ajout de quinoa ou de chou, soient autre chose que parfaitement inoffensives. Après tout, ce genre de «détox» à niveau homéopathique ne peut faire de mal. Manger moins de junk food est sûrement une autre bonne idée.

Mais certaines «thérapies» plus complexes comportent des risques pouvant affecter la santé des patients fragiles. On peut citer les lavements du colon à la caféine, associés à des infections, des perforations rectales et des problèmes d’électrolytes. Il y a même eu des décès ! Les injections de produits vitaminés sont aussi plutôt risquées et à déconseiller.

Par ailleurs, beaucoup de produits «détoxifiants» contiennent des laxatifs — comme le séné, l’hydroxyde de magnésium et le cascara (puisqu’il faut bien nettoyer les toxines intestinales) — ou des diurétiques (puisqu’il faut bien pisser nos toxines), pouvant causer de la déshydratation et des troubles des électrolytes chez les patients fragiles. La flore intestinale normale pourrait en être affectée.

Si certaines diètes «détox» entraînent une perte de poids rapide, il s’agit habituellement de pertes d’eau et de fonte musculaire, deux effets bien documentés.

Quoi faire, alors ?

D’accord, votre temps des Fêtes ayant été généreusement arrosé, votre foie s’est donc engorgé (de lipides, généralement, c’est-à-dire de gras, ce qui peut conduire à la longue à la stéatose hépatique). Vous avez été plutôt sédentaire et vous avez mangé trop de tourtière. Que faire, alors ?

Je le répète, il est improbable qu’une diète «détox» ait des effets positifs en elle-même et selon les principes qu’elle propose.

Il est surtout temps de se remettre à bouger, de diminuer un peu l’alcool et de manger sainement, en soi toujours de bonnes idées. Même si ça ne coûte pas cher, que c’est plate à raconter dans un party de bureau et qu’on ne fait pas la couverture de Star système avec ça.

Cela dit, pas plus fou qu’un autre, je vous proposerai dans ma dernière chronique trois cures infaillibles, scientifiquement testées sur moi-même et mon chat. Il s’agit de techniques en instance de brevet CDH, BPH et TOW, que je compte commercialiser en 2015.

Mais chut ! C’est un secret !

 

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Pour entendre parler de toxines, de virus, d’hypocondrie, de palpitations, d’homéopathie, de colliers de noisetier et de plein d’autres sujets intéressants, amusants, rassurants ou déprimants, ne manquez pas notre conférence grand public, à moi et au Pharmachien : «Deux hommes en blanc». C’est le 21 janvier prochain, à 18 h 30, au Centre Saint-Pierre, à Montréal. Si vous voulez des informations ou acheter des billets, c’est en cliquant ici.

 

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À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter :@Vadeboncoeur_Al.