Santé et Science

Et si le docteur Barrette ne savait pas qu’il était devenu ministre ?

Jugeant que la confrontation actuelle ne mènera nulle part, le Dr Alain Vadeboncœur suggère au ministre Gaétan Barrette de reprendre le dialogue avec les médecins et de travailler avec eux à la recherche de solutions pour améliorer le système de santé. 

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Photo : Jacques Boissinot/La Presse Canadienne

Quand le docteur Gaétan Barrette s’est levé au fond de la salle, les mains sur les hanches et un sourire aux lèvres, il débordait de sa confiance habituelle. Un murmure a parcouru l’assemblée. Il allait se passer quelque chose. Les médecins ont fait silence ; on aurait entendu une sonde échographique vibrer. Le spectacle allait commencer.
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Le tribun a ouvert en murmurant : «Bon, ce soir, je vais être gentil…» Après une pause, pendant laquelle il savourait son effet, le discours a démarré. D’abord doucereux, le ton est monté graduellement, devenant peu à peu cinglant. Ma foi ! On aurait dit mon parrain, Michel Chartrand, réincarné en médecin.

Salve après salve, c’était une démonstration implacable. Plus il parlait, plus ses mots étaient durs, jusqu’à ce paroxysme où il pointa longuement son index accusateur. Puis, au bout de 30 longues minutes, il avait terminé. Il ne souriait plus.

En face de lui, à l’autre bout de la salle, le docteur Yves Dugré, président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) depuis 2001, avait le visage renfrogné. Nous avons compris que le président des radiologistes avait gagné la bataille.

Quelques semaines plus tard, le 13 novembre 2006, le docteur Yves Dugré démissionnait pour cause de maladie, et Gaétan Barrette lui succédait à ce poste occupé depuis sans opposition, jusqu’aux élections provinciales de 2014 — sauf pour une sabbatique, à l’été 2012 —, question de tâter une première fois de la politique avec la CAQ.

La productivité du radiologiste

Président des radiologistes, puis de mon syndicat professionnel, le docteur Barrette répétait souvent son maître mot, qui allait marquer sa carrière syndicale : la productivité — une vertu qu’il souhaitait d’autant plus transformer en espèces sonnantes qu’elle s’accordait bien à sa formation en radiologie.

Un scan cérébral prenait jadis plus d’une heure à compléter. Il fallait ensuite imprimer les films, les accrocher sur des rétroprojecteurs (devenus folkloriques), puis les examiner un par un. Laborieux.

Depuis, tout s’est incroyablement accéléré : réalisées en quelques minutes, les images d’aujourd’hui apparaissent à l’écran de n’importe quel ordinateur — par exemple, dans celui du salon des radiologistes, ce qui est fort pratique la nuit.

Il n’y a donc pas de surprise à cette solution productiviste proposée, son projet de loi 20, visant à régler la question de l’accès au médecin de famille : il suffit d’aller plus vite et de travailler plus fort, voilà tout. C’est comme avec un scan : il faut juste dire «Manon, pèse su’l piton», finalement. Et ça marche — ou pas.

Parce que, comme le rappelait mardi matin le Collège des médecins, il ne faut pas seulement le dire : il faut aussi disposer en première ligne des ressources — personnel, informatique, système de rendez-vous, etc. — pour y arriver. Il y a donc loin de la coupe aux lèvres.

Je me souviens des représentants de spécialités moins techniques, qui reprochaient parfois au radiologiste sa fixation sur la productivité. Comme ce psychiatre, qui lui avait une fois lancé : «Gaétan, t’as bien beau être plus productif avec tes scans, qui vont de plus en plus vite, mais moi, mes patients, ils parlent encore à la même vitesse qu’avant.» Ce qui avait fait sourire tout le monde, incluant celui qui était visé, qui savait être bon public.

Le nouveau président voulait aussi parler d’argent, sans gêne et publiquement, et prendre pour objectif le revenu des médecins canadiens — la parité canadienne, comme il disait, son second mantra. À ce chapitre, on peut dire qu’il a gagné son pari.

Le pouvoir du président

Étant alors moi-même président d’une des associations de la FMSQ, l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec (ASMUQ), j’ai côtoyé le radiologiste, puis le président.

J’ai souvent discuté avec lui de notre système de santé, des problèmes qui l’affligent et des solutions possibles. Je dois l’admettre, il avait d’intéressantes idées. J’ai aussi appris à connaître le redoutable négociateur, ayant dû négocier avec lui la première entente de la nouvelle spécialité de médecine d’urgence.

Né pour diriger, il affirmait n’avoir jamais couru après le pouvoir, et qu’on était chaque fois venu le chercher pour lui proposer des mandats, parce qu’il livrait la marchandise — ce qui n’est pas tout à fait faux.

Il est vrai que certaines de ses propositions avaient la précision et l’efficacité d’un scalpel, comme cette «formule de répartition» entre les spécialités, tenue aussi secrète que la recette de poulet frit du colonel Sanders. Tout le monde s’est rallié à son modèle, qui a permis de réduire quelque peu l’écart de revenu entre les spécialités.

Mais c’était surtout un fin stratège. Quand le vent de la contestation montait à la FMSQ, il réussissait à manœuvrer — c’est un euphémisme — pour rallier la majorité des spécialistes à sa cause et faire taire les opposants.

Communicateur percutant, il en imposait tout aussi facilement : par ses idées, par la dureté de ses mots et par l’imprévisibilité du personnage qu’il s’amusait à incarner — parce que ce spécialiste des images savait jouer avec la sienne. Connaissant bien ses dossiers, il contrait les arguments à coup de formules dévastatrices, d’humour abrasif et d’arrogance bien dosée.

Sur la scène publique, le personnage faisait un peu moins l’unanimité auprès de ses pairs, certains remettant en question l’à-propos de déclarations publiques parfois livrées à l’emporte-pièce.

Le président devenu ministre

Puis, un matin d’avril 2014, vous connaissez l’histoire : le président est devenu ministre.

À mon avis, le pouvoir ne l’a pas tellement transformé. J’ai même parfois l’impression qu’il n’a pas encore réalisé qu’il est maintenant le ministre de la Santé et des Services sociaux… et cela pourrait bien être son plus gros problème.

Même si, contrairement à de nombreuses personnes, je pense qu’il souhaite vraiment améliorer le fonctionnement du système de santé, il semble encore apprécier un peu trop les effets oratoires, les arguments déstabilisateurs — parfois simplistes — et les moqueries lancées à ses adversaires et ses collègues. C’est qu’un ministre et un syndicaliste, c’est tout de même un peu différent.

Comme président de la FMSQ, créer un rapport de force avec «l’adversaire» — le gouvernement — faisait certes partie de son mandat, et il ménageait rarement ceux qui, aujourd’hui, sont ses voisins sur les banquettes ministérielles.

Mais dans le conflit actuel, cette attitude vindicative pourrait se retourner contre lui, surtout par son attitude avec les médecins de famille. Parce que le nouveau ministre trône — le mot n’est pas trop fort — à la tête du ministère le plus vaste du gouvernement, où l’on retrouve les plus gros budgets, les plus complexes problèmes de gestion, les enjeux humains les plus importants et les groupes de pression les plus corsés, notamment ces médecins si difficiles à contrôler.

Il n’est pas surprenant que ce projet de loi 20, apparemment conçu en vase clos, ait engendré une telle onde de choc dans la profession médicale, un effet d’abord amplifié par de nombreux commentateurs se réjouissant de voir — enfin ! — les médecins remis à leur place. Le ministre prend pourtant beaucoup de risques et pourrait, à terme, déstabiliser le réseau de la santé. J’y reviendrai bientôt.

Par son attitude (qui est bien un choix, parce que l’homme ne laisse rien au hasard), il risque de bloquer toute possibilité de retravailler un jour avec la profession médicale, ce qui n’est pas idéal quand il faut améliorer l’organisation des soins médicaux — le vrai défi de son mandat.

Il y a pourtant des exemples plus inspirants : en Colombie-Britannique, par exemple, le gouvernement s’est associé aux médecins pour travailler en continu à l’amélioration du système de santé, notamment en abordant ces questions difficiles — mais universelles — de l’accès à la première ligne. Et il réussit beaucoup mieux à améliorer les choses, sans engager de dépenses majeures.

Diriger, c’est bien ; inspirer, c’est mieux

Il me semble que le spectacle a assez duré. D’autant plus que le jeu du personnage principal semble parfois défaillir. Dans les coulisses, on se pose des questions. À quand le prochain coup de théâtre ? Comment se terminera la pièce ? Vivement un entracte, qu’on puisse se rafraîchir un peu.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux pourrait en profiter pour essayer d’abaisser le niveau de confrontation, prendre du recul, mieux comprendre les réactions de ses pairs — je n’ai jamais vu les médecins aussi désemparés, découragés et en colère tout à la fois — et commencer à planifier une sortie de crise. Bref, jouer son rôle de ministre.

Parce que je suis certain qu’il souhaite, comme chacun de nous (et surtout comme nos patients), améliorer l’accès à la première ligne — et avec cela, l’ensemble des soins médicaux —, il est temps de renouer avec le dialogue et la collaboration.

C’est qu’un ministre de la Santé ne doit pas seulement diriger, il doit aussi inspirer — ce qui est le plus difficile.

Des centaines de milliers de personnes qui œuvrent avec lui dans le réseau de soins, 22 552 sont médecins. Et chacun d’entre eux représente soit une partie de la solution, soit un obstacle, que le ministre ne pourra pas toujours faire semblant d’ignorer.

*

J’avais envoyé, en 2012, mon bouquin Privé de soins au président de la FMSQ. Il l’avait peut-être lu, je ne sais pas. Je vous laisse sur les quelques paragraphes qui ouvrent la troisième partie, où je commente brièvement les défis ardus que doit affronter un ministre de la Santé :

Il faut simplement soigner…

Une idée simple inspire notre système de santé public : il faut collectivement prendre soin de nos malades. Sur cette base s’érige tout l’édifice. En théorie du moins.

En pratique, qui voudrait se retrouver ministre de la Santé et diriger ce réseau complexe, tiré dans tous les sens par les lobbys, secoué par des crises, critiqué par les commentateurs et ausculté par les experts, enjeu de tous les impératifs partisans et mal aimé par un peu tout le monde — et devoir assumer, malgré le tumulte, l’immense responsabilité d’offrir aux citoyens des soins de qualité, pertinents et accessibles ? L’énormité du défi évoque le mythe de Sisyphe !

D’où, peut-être, la tentation de le réduire à des paramètres inspirés par le monde des affaires : indicateurs de performance, critères d’efficience et objectifs de coût/efficacité — au risque de la dénaturer. Comment garder vivant le souci du patient dans ce contexte ? Cette dérive de la gestion publique ne se limite pas à l’univers de la santé : c’est un large mouvement qui tend à réduire l’art de gouverner à des techniques de gouvernance.

Dans le système de santé, les orientations sont décidées d’en haut, cela va de soi : dans le bureau du ministre. Ou même souvent de plus haut, on s’en doute. Mais les soins se donnent en bas, sur le terrain : à domicile ou dans le bureau du médecin, dans l’ambulance ou la salle de choc, au bloc opératoire ou aux soins intensifs, à l’unité de soins ou au centre de longue durée. Physiquement, administrativement et opérationnellement, la distance entre la tête dirigeante et ce corps agissant est immense ; il faut cependant que le courant passe, parce que les soins en dépendent.

Mais comment un ministre s’assure-t-il de la qualité des soins prodigués alors qu’il en est si éloigné ? La réponse est dans la question : n’y pouvant rien par lui-même, devant entièrement compter sur le savoir-faire collectif considérable des gens du réseau, son rôle est de mettre en place les conditions qui leur permettront de bien répondre aux besoins de chaque patient – un principe de gestion d’ailleurs aussi simple que l’idée même qu’il doit servir.

*

C’est qu’il ne s’agit pas seulement de prouver qu’on a raison : il faut aussi essayer de travailler ensemble, ce qui est aujourd’hui le vrai défi de ce radiologiste devenu président, puis député, puis ministre de la Santé et des Services sociaux. C’est donc à vous de jouer, Monsieur le ministre.

Alors qu’on apprend, ce matin même, que la plus grande réforme jamais réalisée en santé (les mégafusions du projet de loi 10) pourrait être adoptée sous le bâillon, on se prend presque à souhaiter que le ministre Gaétan Barrette ait raison et que tout le monde se trompe, ce qui serait tout de même surprenant. Sinon, ça va vraiment aller bientôt de travers.

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À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter (@Vadeboncoeur_Al), et il a aussi son propre site Web : alainvadeboncoeur.com.