Santé et Science

Modifications génétiques chez l’humain : faut-il craindre la méthode CRISPR ?

Une nouvelle technique de génie génétique qui pourrait facilement permettre d’éliminer, d’ajouter ou de changer des gènes chez les humains connaît un succès grandissant en laboratoire, explique Valérie Borde. Mais de nombreux chercheurs demandent un moratoire sur son utilisation, le temps qu’on débatte de ses risques et de ses conséquences éthiques…

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Photo : Getty Images

Une nouvelle technique de génie génétique qui pourrait facilement permettre d’éliminer, d’ajouter ou de changer des gènes chez les humains connaît un succès grandissant en laboratoire, au point où de nombreux chercheurs demandent, cette semaine, un moratoire sur son utilisation — le temps qu’on débatte de ses risques et de ses conséquences éthiques.
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Tout a commencé en 1987, quand des chercheurs japonais ont découvert des séquences d’ADN bien particulières dans le génome d’E.coli.

Dans ces séquences, les quatre bases (les «lettres» de l’ADN) forment des suites identiques dans un sens ou dans l’autre, comme des palindromes, d’où leur nom : CRISPR — pour Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats.

On sait aujourd’hui que ces séquences particulières se trouvent dans le génome de près de la moitié des espèces de bactéries.

On pense qu’elles seraient apparues au fil de l’évolution, pour aider les bactéries à se débarrasser des virus qui peuvent les infecter en ajoutant leur propre séquence d’ADN dans le génome bactérien.

Avec des protéines appelées Cas (pour CRISPR Associated Protein), les bactéries se défendent en découpant précisément leur ADN là où des séquences CRISPR sont présentes, pour éliminer l’ADN amené par les virus.

Ce mécanisme correspondrait à une sorte d’autovaccination des bactéries contre des virus.

En 2012, la chercheure française Emmanuelle Charpentier et sa collègue américaine Jennifer Doudna publiaient, dans la revue Science, la description d’une technique combinant une de ces protéines (baptisée Cas9) et une séquence CRISPR pour modifier, à un endroit bien précis, n’importe quel génome au moyen d’un «ARN guide» fabriqué en laboratoire à partir de la séquence d’ADN qu’on souhaite éliminer.

La technique est plus simple, moins longue et beaucoup moins coûteuse à mettre en œuvre que les technologies existantes d’édition des gènes, sur lesquelles des chercheurs travaillent avec un succès mitigé depuis des années.

Plusieurs spécialistes du génie génétique y voient une révolution, la promesse qu’on pourra peut-être bientôt débarrasser l’humain de plusieurs maladies héréditaires.

Depuis cette publication en 2012, des centaines d’études ont été publiées dans la littérature scientifique sur l’utilisation des séquences CRISPR et de Cas9 pour modifier des génomes de bactéries, mais aussi de poissons-zèbres et de rongeurs.

Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna ont obtenu le prix Breakthrough 2014 et des millions de dollars de partenaires privés pour continuer leurs recherches (chacune de leur côté, puisqu’elles sont maintenant en concurrence).

En février 2014, des chercheurs chinois publiaient, dans la revue Cell, la première étude faisant état de l’utilisation de cette technique chez des primates.

Dans 86 embryons de macaques encore constitués d’une seule cellule, ils ont injecté cinq ARN guides pour corriger cinq zones de l’ADN réparties sur trois gènes des singes, ainsi que le matériel génétique nécessaire pour synthétiser l’enzyme Cas9.

Les embryons ont été implantés chez 29 mères porteuses macaques. À la publication de l’étude, une seule femelle avait donné naissance à des jumeaux dont deux des trois gènes visés avaient été corrigés.

Puis, en mars, des chercheurs du MIT à Boston rapportaient (dans Nature Biotechnology) avoir réussi à utiliser cette technique pour éliminer, chez des rongeurs, le défaut génétique qui provoque chez l’humain la tyrosinémie, une grave maladie du foie.

Ce mois-ci, une enquête de la revue américaine Technology Review laissait entendre que dans le secret de leurs laboratoires, des chercheurs ont commencé à sérieusement réfléchir à la possibilité de conduire des essais chez l’humain.

L’industrie pharmaceutique s’y intéresse aussi, rapporte Nature.

Devant ces progrès fulgurants, de nombreux chercheurs s’inquiètent sérieusement : ne va-t-on pas trop vite avec ce qui pourrait peut-être constituer une méthode au final assez simple pour améliorer génétiquement l’espèce humaine ?

Dans Nature, cinq scientifiques spécialistes de ce domaine demandent cette semaine l’interdiction de la modification de cellules humaines reproductives par cette technique, le temps qu’on réfléchisse sérieusement à ses répercussions potentielles.

Ils recommandent qu’on s’inspire de l’expérience de la Grande-Bretagne, qui a récemment mené un vaste débat public impliquant scientifiques, régulateurs, éthiciens et représentants de la population — avant de consentir, en février, à autoriser la fécondation in vitro avec modification de l’ADN mitochondrial (qui donne naissance à des bébés à trois parents biologiques).

Au Canada comme aux États-Unis, la modification génétique des cellules germinales n’est pas strictement interdite, même si elle est très encadrée par l’Énoncé de politique des trois Conseils : Éthique de la recherche avec des êtres humains.

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À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.