Santé et Science

Les «Sugar Papers» dévoilent le grand scandale de l’industrie du sucre

L’industrie du sucre : au cœur d’un scandale de dissimulation et de lobbying ? Le Dr Alain Vadeboncœur démystifie le cas des «Sugars Papers», des documents qui dévoilent des stratégies de manipulation pas du tout rose bonbon.

Le sucre, une drogue ?
Photo : iStockphoto

Après les «Pentagon Papers» et les «Tobacco Papers», voici les «Sugar Papers» ! Une équipe de recherche vient en effet de démontrer comment l’industrie du sucre a volontairement contrecarré les plans américains de réduction de consommation de sucre dès les années 1960.
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Les 7 000 pages secret-défense des «Pentagon Papers», trouvées en 1971, démontraient les terribles techniques américaines appliquées au Viêt Nam. Quant aux «Tobacco Papers», il s’agissait de 14 millions de documents rendus publics par les compagnies de tabac grâce à la justice américaine, un portrait dévastateur des techniques de manipulation de l’opinion publique.

Bien sûr, le sucre n’est ni le napalm ni la nicotine, mais il y a des similitudes entre ce nouveau scandale et les autres.

On parlait alors surtout de santé dentaire, puisque les effets du sucre sur l’obésité, le diabète et les maladies cardiovasculaires étaient moins connus. Mais les dents, c’est tout de même d’immenses dépenses pour les ménages et les gouvernements, parce qu’il s’agit aussi d’un problème majeur de santé publique.

Or, on aurait pu éradiquer la carie dentaire voilà déjà plusieurs décennies, si les plans élaborés aux États-Unis au milieu des années 1960 avaient été appliqués.

C’est du moins ce que le programme américain de lutte contre la carie préconisait, avant d’être détourné de ses objectifs — notamment en raison des pressions de l’industrie du sucre.

Un vrai roman d’espionnage

Cette thèse est celle d’une étude tout à fait crédible et documentée, publiée dans la revue en ligne PLOS Medicine, qui présente une analyse poussée du contenu de documents internes de cette industrie.

La dentiste Cristin Kearns, chercheure principale de l’étude, a analysé ces vastes données depuis 2008. Ses constats sont dévastateurs pour l’industrie.

La chercheure a d’abord démêlé «l’écheveau d’organisations mis en place par les industriels du sucre afin de promouvoir leurs intérêts auprès des décideurs», lesquels sont de nombreuses fondations, associations diverses, symposiums et programmes de recherche financés par l’industrie — et, surtout, orientés vers la protection de ses intérêts.

Elle a réalisé ce travail au sein de l’équipe du professeur Stanton Glantz, un cardiologue et activiste contre le tabagisme, qui anime la Legacy Tobacco Documents Library, une bibliothèque en ligne permettant d’accéder aux «papiers du tabac» des cigarettiers.

À la suite de ses recherches initiales, Cristin Kearns a pu mettre la main, en 2010, sur les archives du professeur émérite de chimie Roger Adams. Or, ce dernier était membre du conseil d’administration de la Fondation pour la recherche sur le sucre (SRF), habituellement décrite comme le «bras» scientifique de cette industrie, où il s’est impliqué de 1959 jusqu’en 1971. Les 319 documents qu’elle a ainsi compilés montrent l’ampleur de l’action fort douteuse du lobby du sucre.

Les adeptes de la théorie du complot seront servis, puisqu’il semble bien… qu’il y ait eu complot. Et que ce complot a parfaitement atteint ses objectifs.

Contrer la politique américaine de prévention dès 1966

L’industrie s’est organisée en raison d’une menace bien concrète : en 1966, la réputée National Institute of Dental Research (NIDR) proposait un programme d’une décennie ayant pour but d’éradiquer la carie dentaire, rien de moins.

En plus de la fluoration de l’eau et de la réduction de la virulence des bactéries causant la carie dentaire, l’Institut propose alors d’emblée de modifier les habitudes alimentaires des enfants. Un coup de tonnerre qui allait pousser l’industrie à réagir.

Dès lors, la NIDR disposait d’une solide base scientifique pour proposer une diminution de la consommation de sucres, alors que des chercheurs avaient déjà montré le rôle du saccharose dans la fixation de la bactérie Stretococcus mutans aux dents, une étape cruciale dans le processus menant à la perforation de l’émail puis, éventuellement, à la carie.

Une menace pour l’industrie

La menace pour l’industrie est évidente, puisqu’il s’agit de diminuer la consommation de sucres concentrés.

Le problème est que les documents découverts démontrent que l’industrie savait très bien, dès 1950, que le sucre pouvait causer des dommages importants aux dents. C’est donc en toute connaissance de cause qu’ils vont attaquer un programme bien fondé scientifiquement.

Tout comme l’industrie du tabac l’avait fait avant eux, les géants du sucre choisissent des voies de contournement et des stratégies complexes pour tenter d’atteindre leurs objectifs, qui sont clairement établis dès le départ : il s’agit de mettre au point des méthodes alternatives à la restriction alimentaire de saccharose. Le ton est donné.

L’industrie va donc choisir de financer plusieurs recherches, au sein de ce qui est appelé le «projet 269» — dont l’objectif est, en réalité, de détourner l’attention des trois priorités établies par la NIDR.

Sur le fond, c’est le même phénomène que pour le tabac : l’industrie sait, mais on essaie de brouiller les pistes pour protéger le marché en masquant les méfaits.

Des recherches qui ne mèneront nulle part

Plutôt que de s’attaquer à la consommation de sucres, ces programmes de recherche vont s’orienter vers des cibles «alternatives» : un vaccin contre la carie, des ciments pour protéger l’émail ou encore, des enzymes pour détruire la plaque dentaire.

Or, tous ces programmes seront un échec, mais on aura réussi à éviter le pire : un vrai programme de santé publique visant à réduire la consommation de saccharose.

Preuve de l’efficacité de cette approche : en 1969, le NIDR a retiré l’objectif de diminuer la consommation de sucres de son programme — sans doute, selon les auteurs de l’étude, en raison des pressions et du puissant lobbying de l’industrie.

De même, un projet d’étiquetage des aliments en fonction de leur «dangerosité dentaire» sera lui aussi abandonné, et il faudra attendre jusqu’en 1996 pour qu’on recommence timidement à y penser. Un tel étiquetage aurait pu avoir comme effet d’éloigner certains produits des étagères des supermarchés.

Les chercheurs notent aussi que près de 80 % des propositions de l’industrie seront reprises, au cours des années suivantes, dans le programme national de réduction des caries.

L’industrie protège ses intérêts

Le cardiologue Stanton Grantz est d’avis que l’approche de l’industrie vise avant tout à protéger ses intérêts aux dépens de ceux de la population.

Si le sucre est quand même moins nocif que la cigarette, en revanche, les stratégies ont été similaires. D’ailleurs, en 1954, le chercheur Robert Hockett, directeur scientifique de la Fondation pour la recherche sur le sucre, s’est joint… au Tobacco Industry Research Committee !

C’est donc toujours un peu le même modèle : des industries ayant de forts intérêts choisissent de se protéger au détriment de la santé publique en utilisant une foule de stratagèmes, notamment le financement — nécessairement vu comme vertueux — de la recherche, dans des domaines soigneusement choisis pour éviter la vraie «menace».

Les mesures de santé publique qui visent avant tout à restreindre la consommation de sucre ont donc été mises en échec.

L’OMS bouge enfin

Fort heureusement, les choses recommencent à bouger. Ainsi, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) vient de publier ses objectifs quant à la diminution des sucres dans l’alimentation, à moins de 10 % — sinon 5 % — de l’apport calorique.

Tout cela, bien entendu, pour la santé dentaire — mais également pour en réduire les effets métaboliques, qu’on connaît de mieux en mieux et qui constituent une menace autrement plus grande sur la santé publique.

Voilà un bien timide réveil, près de 50 ans avant les premières propositions qui ont été faites aux États-Unis, mais qui sont malheureusement restées lettre morte.

Qui sait si la santé, en Amérique, n’en aurait pas été meilleure, si on avait agi dès les années 1960 ?

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À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter (@Vadeboncoeur_Al), et il a aussi son propre site Web : alainvadeboncoeur.com.