Santé et Science

«Je marcherai. Je parlerai.»

Le Dr Vadeboncœur raconte la poignante histoire de son ami Michel, foudroyé par un AVC juste avant Noël 2004. Première partie. 

Sante_et_scienceQuand les mots lui ont manqué durant deux heures, Michel a commis l’erreur de ne pas y croire, malgré le mal de tête lancinant. Ce n’était sans doute pas bien grave.

D’ailleurs, les mots sont ensuite revenus. C’était probablement une migraine. Il a gobé quelques Tylenol, puis repris ses activités, comme si de rien n’était, même si l’émotion de la bousculade était encore vive.

Le mal de tête a persisté toute la semaine. Il se doutait bien que ça ne tournait pas rond, mais il s’en occuperait plus tard. D’ailleurs, à 40 ans, qui a le temps d’être malade ? Il en fallait davantage pour arrêter cet homme jovial, dynamique et apprécié de tous.

Un matin, quelques jours plus tard, sans prévenir, tout est devenu noir, et Michel est tombé comme une masse. Seul dans son appartement de Montréal, il serait mort sur place. Il n’était toutefois pas chez lui, mais à Iberville, où il visitait son conjoint Normand, dont la vie venait de basculer aussi.

Quand les convulsions ont commencé, violentes et soutenues, Normand s’était déjà précipité au téléphone afin d’appeler les secours. Michel, toujours inconscient, fut transporté à toute allure vers l’urgence d’un hôpital de la Rive-Sud, puis immédiatement retransféré dans un centre universitaire de Montréal.

Ce n’était pas une simple crise d’épilepsie, mais bien un accident vasculaire cérébral (AVC) massif. Une catastrophe neurologique. La carotide bouchée, la moitié gauche de son cerveau ne recevait plus de sang. En conséquence, le côté droit de son corps ne bougeait pas. Noël 2004 allait se dérouler à l’hôpital.

*

Michel
Michel

Ce n’était pas un AVC classique, causé par un caillot de sang bloquant les vaisseaux du cerveau ou provenant du cœur, mais bien une déchirure de l’artère carotide — phénomène rare et catastrophique, entraîné par cette bousculade où il avait été projeté contre un mur. Sa carotide gauche était fendue, d’où le mal de tête intense. Une dissection carotidienne.

Un caillot s’était formé sur la brèche, puis avait bloqué l’irrigation sanguine dans l’aire du langage, d’où le manque du mot constaté. Mais comme le sang avait ensuite recommencé à circuler spontanément, le langage étant revenu.

C’est quelques jours plus tard — après une semaine d’accalmie — qu’un nouveau caillot allait se former. Résultat : un afflux sanguin complètement bloqué, causant des dommages irréversibles.

On ne peut savoir ce qui serait arrivé si Michel avait consulté à la suite des premiers symptômes. Peut-être aurait-on pu intervenir et rétablir la circulation. Mais il était dorénavant trop tard pour y réfléchir. Il fallait faire face. Et la suite serait terrible.

Quand Michel s’est éveillé aux soins intensifs, son côté droit était paralysé et il ne pouvait prononcer aucun mot. Il a tout de suite compris la gravité de la situation.

Il allait d’ailleurs y passer de longues semaines, marquées par plusieurs complications. Et sans rien récupérer de ses fonctions neurologiques, sinon la capacité de dire «oui» ou «non».

Après son congé des soins intensifs, il a subi d’autres complications, notamment une embolie pulmonaire massive causée par l’immobilisation. En effet, un caillot de sang s’était formé dans sa jambe et avait migré vers les poumons. Il rageait en pensant qu’il n’avait pu faire comprendre qu’il avait très mal au mollet, où s’était d’abord logé le caillot.

Cette embolie aurait pu l’emporter. C’était sans compter sur la volonté de fer de Michel, comme vous allez le découvrir dans ces textes.

Autour de lui, personne ne pouvait non plus mesurer la force de cette volonté qui l’animait, parce qu’il ne pouvait plus parler, ni écrire, ni communiquer. Il se souvient bien des tournées de l’équipe de neurologie, quand on pensait qu’il ne comprenait rien à ce qu’ils racontaient devant lui.

Mais ces déboires ne changeaient rien à une conviction aussi profonde qu’inébranlable : un jour, il marcherait. Un jour, il parlerait.

Même si, pour l’instant, personne ne croyait qu’il s’en sortirait. Personne, sauf Normand, qui allait tellement compter dans la suite des choses.

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Quand l’AVC frappe aussi massivement, il faut agir immédiatement, afin de limiter les dommages. Pour Michel, cette phase d’intervention était déjà terminée, et rien n’avait pu être fait.

Une fois ces dommages majeurs constatés, il faut ensuite agir pour récupérer le plus de fonctions possible de cet étonnant organe qu’est le cerveau.

Michel a donc entrepris sa réhabilitation, touchant toutes les sphères de sa vie : physiothérapie intensive (pour maintenir les capacités physiques), ergothérapie (pour s’assurer de préserver au maximum l’autonomie) et orthophonie (pour retrouver le langage). Et support psychologique, bien évidemment, parce que ce genre de drame bouleverse sur tous les plans.

Toute l’équipe s’est mise à l’œuvre. Tout le monde travaillait d’arrache-pied, incluant Michel, son entourage et, surtout, Normand.

Au bout de quelques semaines, il a bien fallu se rendre à l’évidence, même si le constat était brutal : Michel ne récupérait pas sa mobilité et ne pouvait rien dire d’autre que «oui» ou «non». Plusieurs semaines ont passé, sans gain. Puis, quelques mois… mais toujours rien.

C’était décourageant, surtout parce que Michel comprenait bien ce qui lui arrivait. Il savait bien que plus le temps passe, moins il est possible de récupérer.

Après quatre mois, Michel n’avait récupéré aucune force et ne pouvait toujours parler. Tout au plus prononçait-il (avec difficulté) «la la la la la la», de manière aussi répétitive qu’incompréhensible. Les espoirs des soignants et de sa famille s’étaient depuis longtemps envolés.

Un bon matin, son neurologue s’est assis calmement à son chevet. Choisissant chacun de ses mots, il lui a dit calmement: «Tu ne marcheras plus.» Il lui a donné ses explications, avant de lui serrer la main et de s’en aller, l’air triste.

Michel l’a écouté, l’a regardé s’éloigner, puis a tout de suite pensé, envers et contre tous : «Je vais marcher. Je vais parler.» Il était convaincu de cela depuis son éveil aux soins intensifs. Il ne pouvait accepter la défaite.

Il voulait aussi une autre opinion. Un autre neurologue est venu, s’est à son tour assis à son chevet et lui a parlé doucement, répétant les mêmes mots : il ne marcherait plus, ne parlerait plus. Après quatre mois sans aucune récupération, cela n’arriverait pas. Michel serrait les dents, mais refusait le verdict.

Quand les physiothérapeutes, les ergothérapeutes et les orthophonistes lui disaient la même chose, il pensait le contraire.

Sa famille essayait aussi de lui faire comprendre. Bien vite, le sujet tabou fut abordé : il fallait songer à le placer, pour qu’il puisse recevoir des soins et vivre malgré les déficits.

Il est vrai qu’un médecin refusait ce verdict et gardait espoir, depuis le début. Il ne le disait à personne, parce que c’était déraisonnable et que cela allait contre les données de la science. Mais surtout, parce qu’il ne pouvait pas parler. Parce que ce médecin, c’est Michel. Qui refusait l’évidence médicale et n’avait qu’une idée en tête : «Je marcherai. Je parlerai.»

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Photo de graduation en médecine de Michel Pitre (1987)
Photo de graduation en médecine de Michel Pitre (1987)

Je connais le docteur Michel Pitre depuis le début des années 1980, alors que nous commencions ensemble nos études de médecine. C’était un gars rieur, démonstratif et populaire — nettement plus que moi. Son bonheur de vivre me paraissait contagieux, et l’étudiant intelligent, pianiste accompli, était un personnage rassembleur.

Je l’ai ensuite perdu de vue dans la jeune vingtaine, quand j’ai quitté le pays pour un an, après avoir pris une pause dans mes études. À mon retour, j’entendais parfois parler de lui. Je savais qu’il était devenu un médecin dévoué, adorant sa profession et l’enseignant avec passion, et qu’il était fort impliqué dans son milieu.

Jusqu’à ce jour de décembre 2004, où la maladie l’a terrassé. Son histoire est une leçon de vie et un exemple des plus beaux exemples de courage qu’il m’a été donné de connaître, comme vous le découvrirez bientôt…

(La suite de ce billet dans quelques jours.)