Santé et Science

Viande et cancer: qu’avez-vous compris pour paniquer ainsi?

Le risque associé aux viandes transformées, bien que réel, est plutôt faible. Pourtant, ce n’est pas ce que les lecteurs ont compris.

Photo: petradr/StockSnap.io
Photo: petradr/StockSnap.io

Sante_et_scienceÀ la suite de l’annonce du rôle cancérogène des viandes transformées, les gens ont paniqué. La nouvelle a fait le tour du monde et les médias sociaux se sont affolés. Même l’industrie a réagi devant cette vague.

Voilà pourquoi j’ai remis en perspective ces craintes dans mon récent billet. En réalité, le risque associé aux viandes transformées, bien que réel, est plutôt faible. Pourtant, ce n’est pas ce que vous avez compris.

Essentiellement, la nouvelle affirmait que les viandes transformées étaient cancérogènes, et que d’en consommer 50 g supplémentaires chaque jour augmentait le risque de cancer du côlon de 18 %.

Un petit sondage

Afin de mieux savoir comment vous avez compris l’information diffusée, j’ai créé un sondage que j’ai ensuite partagé sur les réseaux sociaux. Il y figurait neuf questions, certaines qualitatives, d’autres quantitatives, à propos de cette fameuse hausse de 18 %.

J’ai été choyé, puisque 1 522 d’entre vous ont répondu au sondage en moins de 12 heures. Je ne prétends pas qu’il soit scientifique, mais il est très éclairant.

Compréhension du message principal

De manière intéressante (et rassurante, je dirais), la majorité des répondants ont bien compris les messages principaux de l’étude. Ainsi, 62 % d’entre vous pensez que la viande transformée cause le cancer, ce qui est conforme au résultat principal de l’étude présentée (on pourrait toujours discuter de causalité, mais je pense que c’est tout de même le sens général de la nouvelle).

viandes transformées cause cancer vrai

Je vous ai demandé si la viande rouge causait le cancer, il y a indécision: 38 % disent que c’est vrai et 38 % que c’est faux. Or, c’était bien la conclusion de l’étude: il y a un risque potentiel, mais la preuve n’est pas faite, d’où votre indécision.

viande rouge cause cancer indécis bonne réponse

Et lorsque je vous ai demandé si vous considériez que manger tous les jours 50 g de viande rouge transformée est aussi risqué que fumer la cigarette, vous avez répondu non à 57 %, ce qui est exact. En effet, le tabac est un cancérogène beaucoup plus puissant.

aussi risqué que cigarette bonne réponse

Il est donc rassurant de voir que, dans les grandes lignes, vous avez bien compris le message. Mais vous allez voir que c’est dans l’évaluation concrète du risque et l’analyse des chiffres qu’il y a des difficultés.

Risque majeur ou pas

Lorsque je vous ai demandé si manger 50 g supplémentaires de viande transformée par jour expose à un risque majeur d’avoir le cancer du côlon, vous avez répondu majoritairement oui, à hauteur de 40 %. Bien sûr, on peut s’interroger sur l’interprétation à donner au mot «majeur». J’y reviendrai plus loin.

Capture d’écran 2015-10-30 à 11.39.01De même, lorsque je vous ai demandé de qualifier cette hausse de risque de 18 % causé par les viandes transformées, vous avez répondu à 50 % qu’elle est importante; pour bien moins de gens, il s’agit d’un risque modéré, et pour moins de gens encore, d’un risque faible ou nul. Ces résultats corroborent ceux de la question précédente.

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Les chiffres

C’est lorsqu’on entre dans les chiffres que la compréhension semble devenir plus difficile. En effet, que signifie ce 18 % qui était au cœur de la nouvelle? Cela peut paraître évident, mais voici les réponses obtenues dans mon sondage.

Lorsque je vous ai demandé si manger de la viande transformée multipliait par 18 le risque d’avoir un cancer du côlon, 51 % ont répondu oui, et 20 % non. Or, le risque n’est certainement pas multiplié par 18. En réalité, si le risque augmente de 18 %, cela veut dire que le risque de base est multiplié par 1,18 (et non 18 fois), une valeur 15 fois moins élevée.

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De même, lorsque je vous ai demandé si cela pouvait correspondre à un risque de 18 % d’avoir le cancer du côlon, 56 % ont répondu oui. Or, cela voudrait dire que près d’une personne sur cinq aurait le cancer du côlon en mangeant un peu plus de viande transformée, ce qui n’est évidemment pas le cas. Pour votre information, environ une personne sur 15 aura, au total, un cancer du côlon tout au long de sa vie.

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On peut aussi poser la question autrement: est-ce que cette hausse du risque de 18 % pourrait signifier, par exemple, une hausse du risque absolu de 2 % à 20 %? À cette question, encore une fois, 56 % ont répondu oui.

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Or, il ne s’agit pas d’une hausse du risque absolu de 18 %, mais bien d’une hausse du risque relatif, ce qui est très très différent, comme je l’ai expliqué dans ma dernière chronique. Notons qu’une telle hausse de 2 à 20 % du risque absolu correspond en fait à une hausse de 900 % du risque relatif, c’est-à-dire une énorme multiplication du risque.

Notons que les médias ne précisent généralement pas qu’il s’agit d’un risque relatif. Il y a donc une certaine ambiguïté sur cette question, puisqu’on parle simplement d’une hausse du risque de 18 %, souvent sans présenter le risque réel, ce qui explique peut-être la forte réaction constatée.

Les gens sont capables de juger

De manière très intéressante, lorsque je vous ai présenté le même résultat sous forme de question, mais exprimée comme dans mon billet précédent, à savoir que 50 g de viandes transformée causent une hausse d’environ un cancer par 1 000 personnes sur 10 ans, vous avez jugé très différemment les résultats.

risque faible vrai

En effet, une majorité d’entre vous ont jugé ce risque… minime! C’est pourtant la même donnée, mais présentée de manière différente.

Il est donc clair que la manière de présenter les données vous rassure ou vous inquiète fortement. J’ai tendance à penser que cette dernière manière est la plus juste.

Mettre en contexte les données

S’il apparaît que vous avez bien compris les principaux messages de la nouvelle, l’évaluation réelle du risque semble plus laborieuse et l’application concrète des chiffres est très hasardeuse.

Pourtant, en présentant les données comme dans mon dernier exemple, vous comprenez bien que le vrai risque est finalement beaucoup moins spectaculaire.

Dans ce cas précis, il me semble que la responsabilité des médias est de mieux présenter le risque réel. Mais, bien entendu, cela ne fait pas de la bonne nouvelle et je doute qu’elle se serait retrouvée en une!

La balle est donc dans le camp des médias et de ceux qui font de la vulgarisation scientifique. À moins, bien sûr, que le réel enjeu soit de «vendre de la copie» et de multiplier les clics.