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Mûrs pour la désintox numérique?

De plus en plus d’établissements offrent des séjours de désintoxication numérique. Mais attention aux attrape-touristes…

Photo: Healing Hotels of the World (Fidji)
Photo: Healing Hotels of the World (Fidji)

Il y a une douzaine d’années, quand Julie Snyder est arrivée au Spa Eastman, on lui a proposé de laisser son cellulaire dans sa voiture. « Je lui ai dit que s’il y avait une urgence, une vraie, on la préviendrait », se rappelle Jocelyna Dubuc, propriétaire du réputé établissement des Cantons-de-l’Est.

En plus de loger durant trois jours dans une chambre sans liaison téléphonique ni télé, c’était la première fois que l’animatrice se séparait de son téléphone. « Elle a tenu bon jusqu’à la troisième journée ; après, elle nous a remerciés pour le bienfait que ça lui avait apporté », dit Jocelyna Dubuc.

À l’époque, se soustraire aux sources extérieures de distraction allait de soi dans un établissement proposant du bien-être. Mais dans le monde hyperconnecté d’aujourd’hui, la même opération porte un nom, et elle est même devenue une tendance : la désintoxication numérique.

Face au nombre croissant de cyberdépendants accros aux nouvelles technologies ou qui consultent leurs courriels jusque dans le lit conjugal, de nombreux spas, auberges et hôtels du globe proposent désormais de tels séjours.

Ceux-ci comprennent une ou plusieurs nuitées dans un environnement sans accès à Internet, et sans possibilité d’utiliser ses appareils électroniques, qui sont rangés en lieu sûr dès l’arrivée. « La détente vient alors plus facilement », dit Jocelyna Dubuc.

Pour occuper ces accros à la techno, les idées ne manquent pas et varient selon les endroits : massages, méditation, yoga, réflexologie, sports, traitements ou même activités ludiques, comme le propose le centre de plein air Le P’tit Bonheur, dans les Laurentides, avec son forfait Retour aux souches, lancé en 2014.

« C’est un véritable camp de vacances, mais pour adultes ! » explique Emmanuelle Lachance, directrice du marketing. Pendant une fin de semaine et moyennant 265 dollars, les participants — généralement autant d’hommes que de femmes, de 25 à 45 ans en moyenne — font du canot, du tir à l’arc, de l’hébertisme et des feux de camp, avant de se glisser dans leur sac de couchage, dans un dortoir.

« L’avantage de l’encadrement du camp de vacances, c’est que les gens s’abandonnent plus aisément que s’ils sont seuls avec eux-mêmes dans une retraite fermée, dit Emmanuelle Lachance. Ici, ils oublient qu’ils n’ont pas leur téléphone, ils sont heureux de s’asseoir à table sans s’envoyer un like sur Facebook et ils redécouvrent le plaisir d’entamer la conversation avec un inconnu. »

C’est un camp californien du même genre, le Camp Grounded, qui a inspiré les dirigeants du P’tit Bonheur, et qui a véritablement lancé la mode des séjours de désintoxication numérique, en 2012 — même si certains hôtels, comme le Fairmont Banff Springs, en Alberta, proposaient déjà des forfaits sans technologie en 2008.

De nos jours, de nombreux établissements flairent la bonne affaire et exploitent à fond cette mode, en rivalisant d’imagination pour attirer les accros du numérique : on n’a qu’à parcourir le site Digital Detox Holidays pour s’en rendre compte. En Allemagne, le Brenners Park-Hotel & Spa dispose ainsi de chambres dont les lits intègrent du filage de cuivre, pour bloquer les ondes téléphoniques…

Devant de telles pratiques, certains crient à l’arnaque : sous prétexte de vouloir aider des dépendants à décrocher, des hôtels facturent 500 dollars par jour pour donner accès à un environnement exempt de technologie. Or, bien des établissements isolés — comme l’Auberge de montagne des Chic-Chocs, en Gaspésie — offrent un tel cadre sans le commercialiser à vil prix. On peut difficilement changer ses mauvaises habitudes numériques après deux ou trois nuits.

Photo: Monastère des Augustines
Photo: Monastère des Augustines

« C’est facile de laisser le téléphone à la réception, mais comprendre pourquoi on le fait, c’est autre chose », dit Sébastien Vézina, responsable du marketing du Monastère des Augustines, à Qué­bec. Depuis l’été dernier, l’ancien cloître est devenu un « havre patrimonial de culture et de mieux-être » de 65 chambres, où on offre plusieurs séjours avec petit-déjeuner en silence — mais avec accès Wi-Fi sur demande.

« Ce sont les Augustines qui ont fondé le premier hôpital au pays, en 1639, ajoute Sébastien Vézina. Leur mission a toujours été de soigner le corps et l’âme, et nous poursuivons dans cette voie. Notre musée se penche sur l’évolution de la pensée médicale et permet de mieux comprendre l’origine des problèmes contempo­rains que sont le stress, la dépression et le burnout, parfois liés à la surutilisation de la technologie. »

Pour Jocelyna Dubuc, même un court séjour dans un cadre déconnecté peut déboucher sur une transformation à long terme. « Le souvenir du bien-être vécu demeure, et il donne le goût de recommencer », dit-elle.

Son établissement propose un service sans frais, Option Déconnexion, offert lors de l’achat de tout forfait d’au moins deux nuits. Il comprend le dépôt d’appareils électroniques, un guide sur la dépendance numérique, des livres, des jeux de société…

À la fin de leur séjour, ceux qui ont résisté à l’envie de se rebrancher obtiennent un soin gratuit. Une belle façon d’encourager les cyberdépendants à décrocher, plutôt que de profiter de la situation pour leur soutirer un peu plus d’argent…

Pour aller plus loin : Healing Hotels of the World

Photo: Healing Hotels of the World (Fidji)
Photo: Healing Hotels of the World (Fidji)