Santé et ScienceTechno

Énergie: les choix payants

La transition énergétique est à nos portes! Est-ce le bon moment pour acheter une voiture électrique, installer des panneaux solaires ou mieux isoler sa maison? Suivez le guide.

Photo: Québec Solar
Photo: Québec Solar

Quand Dany Banville et Chantal Trudeau ont décidé de bâtir un chalet sur leur terre à bois, en Mauricie, ils ont d’abord envisagé de le raccorder au réseau d’Hydro-Québec passant à un kilomètre de leur terrain. Mais le coût des travaux, l’idée de voir des fils traverser leur petit coin de paradis, et la perspective des redevances d’abonnement et d’éventuelles hausses de tarif au fil du temps les ont fait réfléchir. Se rabattre sur une simple chaudière à mazout ne les emballait pas non plus !

« On voulait que notre résidence secondaire ait le moins d’impact possible sur l’environnement, tout en payant un prix raisonnable », raconte Dany Banville. Peut-on éviter les carburants fossiles ou les fils électriques sans se ruiner ni devoir s’éclairer à la bougie ? Pendant six mois, le couple a étudié toutes sortes de possibilités, calculatrice en main.

En moyenne, chaque ménage québécois dépense 4 000 dollars par an en énergie pour son logement et ses déplacements. Même si la grande majorité de la population se chauffe à l’électricité et roule à l’essence, on peut aujourd’hui envisager de multiples stratégies pour réduire sa facture ou son empreinte carbone, voire les deux. Le choix est étourdissant : du thermostat intelligent à la géothermie en passant par la biénergie, la certification LEED, la voiture électrique, les transports partagés et les appareils Energy Star, on ne sait plus où donner de la tête !

LAT14_ENERGIE_exerguePremière étape : bien s’informer et faire ses propres calculs, car les promesses non tenues et les idées reçues sont légion. De nombreux organismes offrent des conseils en ligne et des calculateurs qui aident à comparer les options. Mais les consommateurs ne sont pas à l’abri des surprises, car les prix des différentes formes d’énergie et l’offre de technologies vertes évoluent rapidement.

Le prix des panneaux solaires, par exemple, baisse de 10 % par année… mais celui des batteries nécessaires pour stocker leur énergie ne diminue pas aussi vite ! La géother­mie, pour sa part, a peu de chances de devenir bon marché, puisqu’une importante partie des 30 000 à 40 000 dollars que coûte une installation va au forage du puits. En revanche, la Chevrolet Bolt, qui doit sortir dans quelques mois, pourrait bien être la première voiture électrique véritablement grand public, avec ses 320 km d’autonomie pour un prix annoncé inférieur à 40 000 dollars, sans les subventions de l’État. Des choix rentables ? Tout dépend des prix futurs de l’électricité et de l’essence !

Infos
Fermer
Plein écran

      Or, le Québec, comme le reste du monde, est entré dans une période de grands bouleversements en matière d’énergie : dans les prochaines années, les changements climatiques, la géopolitique et le développement technologique accéléré risquent de faire passer nos factures d’énergie par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

      Par exemple, depuis le boum du gaz de schiste aux États-Unis, rendu possible il y a 10 ans par la technique de fracturation hydraulique, le prix du gaz naturel a été divisé par cinq. « Pour chauffer une maison individuelle de 160 m2, le gaz est aujourd’hui l’option la plus économique : la facture moyenne a atteint 932 dollars l’an dernier, contre 1 066 dollars pour le mazout et 1 210 dollars pour l’électricité », indique Catherine Houde, porte-parole de Gaz Métro.

      Les 143 000 clients résidentiels de la compagnie peuvent se frotter les mains, car une hausse majeure des prix semble peu probable à moyen terme, selon Jean-Thomas Bernard, professeur à l’Université d’Ottawa. « Le marché du gaz natu­rel est continental. Or, les États-Unis, premier producteur mondial, n’en ont pas fini avec cette énergie qui a permis la réindustrialisation du pays tout en diminuant les émissions de gaz à effet de serre liées au charbon », explique-t-il.

      Il y a cinq ans, on semblait aussi se diriger rapidement vers le fameux « pic du pétrole », alors que les prix du baril battaient des records. En achetant une voiture hybride, Pierre Méthé, employé à la Régie de l’énergie, espérait alors épargner gros en plus de protéger la planète. Mais aucun expert n’avait prévu que les cours du pétrole s’effondreraient et resteraient bas aussi longtemps. « Je suis très content de mon choix, mais je ne suis pas sûr d’avoir fait une bonne affaire sur le plan strictement économique », dit-il en riant.

      Faut-il s’attendre à une remontée des prix du pétrole, et donc de l’essence, dans les prochaines années ? Même l’Agence internationale de l’énergie s’avoue dépassée par les faits ! « Des certitudes qui ont dicté nos précédents rapports ne sont plus sûres du tout », peut-on lire dans son exercice de prospective 2016-2021. L’Agence note que pour la première fois depuis le début de l’industrie pétrolière, celle-ci semble totalement libéralisée à l’échelle de la planète. Plus rien n’empêche chaque producteur de vendre autant de pétrole qu’il le souhaite, au prix qu’il veut.

      L’Agence prévoit que le prix du baril de pétrole restera abordable au cours des 25 prochaines années, ne dépassant pas de 40 à 85 dollars. Jean-Thomas Bernard est du même avis : il est peu probable qu’à moyen terme le pétrole se vende beaucoup plus cher que le coût de production des sables bitumineux, qui est de 70 à 80 dollars le baril. « Mais ma boule de cristal est aussi pleine de brouillard ! » prévient-il.

      Le prix de l’essence à la pompe, comme celui du mazout ou du gaz, pourrait néanmoins grimper sous l’influence grandissante des politiques de lutte contre les changements climatiques. Au printemps dernier, le gouvernement du Québec a lancé un grand chantier de « transition énergétique » pour tenter de respecter ses engagements internationaux de diminution des émissions de gaz à effet de serre. D’ici 2030, il veut notamment faire baisser de 40 % la consommation de produits pétroliers, améliorer l’efficacité énergétique de 15 % et augmenter du quart la production d’énergies renouvelables.

      Afin d’atteindre ces cibles, jugées très ambitieuses, Québec a l’intention de manier le bâton et la carotte pour faire changer les habitudes de la population par un heureux mélange de sensibilisation, de mesures incitatives et de taxes. Déjà, le marché du carbone se répercute sur les prix des carburants fossiles, car les producteurs refilent aux consommateurs le prix des permis d’émissions de CO2 qu’ils doivent payer. Pour l’instant, l’effet est minime, soit environ 4 cents de plus pour chaque litre d’essence à la pompe. Ce surcoût pourrait toutefois atteindre 25 ou 30 cents le litre d’ici 2020 si le marché se développe comme l’espère le gouvernement.

      Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal et expert en politiques énergétiques, a cependant du mal à croire qu’on atteindra une telle augmentation et qu’elle fera vraiment réagir les propriétaires de véhicules énergivores. L’an dernier, une enquête du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) menée auprès de 1 000 Québécois montrait que 38 % d’entre eux achèteraient un véhicule moins gourmand si le prix de l’essence dépassait durablement deux dollars le litre. Mais si le coût du pétrole et le surcoût dû au marché du carbone restent peu élevés, on risque de ne pas atteindre ce prix à la pompe avant un bon moment !


      Des guides pour mieux calculer


      Acheter un véhicule qui consomme beaucoup représente déjà un pari risqué, indépendamment du prix de l’essence, estime toutefois Jesse Caron, analyste à CAA-Québec. « Il ris­que de se déprécier plus rapidement que bien des véhicules écoénergétiques qui ne coûtent pas plus cher », prévient-il.

      Même aujourd’hui, une voiture électrique peut s’avérer rentable — et pratique — pour certains types de conducteurs, selon une étude de CAA-Québec. Dans le guide L’auto électrique, hybride ou écoénergétique, publié pour la première fois cette année, l’ancien ministre et conseiller à l’élec­trification des transports Daniel Breton et le chroniqueur automobile Jacques Duval passent en revue 85 modèles et une série d’idées reçues sur ces voitures que boudent encore la plupart des automobilistes. « Prenez le temps de faire vraiment les calculs, vous pourriez être surpris ! » recommandent-ils.

      Daniel Breton déconseille cependant l’achat d’un véhicule, fût-il électrique, si l’on peut s’en dispenser, par exemple pour ceux qui vivent dans les grands centres urbains. Sur le plan de l’environnement comme sur celui du portefeuille, la combinaison transport en commun, transport actif et autopartage est imbattable !

      Quant aux hausses possibles des tarifs d’électricité, que les Québécois craignent comme la peste, elles risquent bien peu de faire bondir leur facture. Dans son plan stratégique déposé en juin, Hydro-Québec s’est engagée à limiter les augmentations à un niveau inférieur ou égal à celui de l’inflation jusqu’en 2020. Pierre-Olivier Pineau ne s’attend pas à ce que la société d’État déroge de ses plans, même si le temps de l’hydroélectricité produite à très faible coût est révolu, faute de rivières à aménager de façon économique. Bien d’autres facteurs, comme les redevances perçues auprès des grandes entreprises, les ventes à l’exportation et les stratégies pour réduire la demande en période de pointe, peuvent permettre à Hydro-Québec de contenir la hausse des tarifs.

      Pour 2017, la société d’État a demandé à la Régie de l’énergie de lui accorder une hausse de 1,6 %. Les ménages québécois devraient donc voir augmenter leur facture mensuelle de 43 ¢ pour un petit logement et jusqu’à 5,11 $ pour une grande maison… s’ils ne diminuent pas leur consommation. Pas de quoi fouetter un chat !

      En fait, les prix du kilowattheure restent tellement bas qu’il est difficile de rentabiliser tout autre mode de production d’électricité pour les 3,7 millions de clients résidentiels. D’ailleurs, même si Hydro-Québec offre aux autoproducteurs d’électricité de racheter leurs surplus, la somme offerte est tellement peu élevée que seule une centaine de personnes ont adhéré au programme ! Comme 99 % de l’électricité produite par Hydro-Québec est renouvelable, l’avantage environnemental à se tourner vers d’autres énergies vertes est aussi discutable.

      Plutôt que de penser panneaux solaires ou géothermie, mieux vaut commencer par bien gérer son chauffage, qui représente environ 80 % de la facture d’énergie. La mesure la plus rentable et facile ? Apprendre à programmer son thermostat électronique ! « Ce pourrait être les 15 minutes les plus payantes de votre vie », dit Emmanuel Cosgrove, fondateur d’Écohabitation, une référence en matière d’habitation verte. « Pour une construction neuve, aller bien au-delà des normes d’isolation ne coûte pas forcément cher et peut représenter des économies substantielles », ajoute-t-il.


      Dans le dédale des subventions

      Se renseigner sur les aides possibles est une étape essentielle pour profiter au maximum de toutes les occasions d’économiser. Hydro-Québec, Gaz Métro, la Société canadienne d’hypothèques et de logement, Desjardins, TD Canada Trust, des employeurs, des villes et les autorités provinciales et fédérales, entre autres, offrent une multitude de subventions, rabais de taxes ou d’assurance, prêts hypothécaires avantageux et autres programmes d’encouragement pour faire analyser le profil énergétique de sa maison, changer son système de chauffage, son chauffe-eau, ses fenêtres ou son frigo, acheter une voiture écoénergétique ou même s’abonner au transport en commun… Compliqué ? La nouvelle politique énergétique du Québec prévoit la création d’un organisme, baptisé Transition énergétique Québec, qui devrait mieux guider les consommateurs dans ce dédale.


      Même pour une maison existante, le perfectionnement des thermopompes à air pour climat froid est à surveiller, estime pour sa part l’ingénieur Michel Parent, consultant en efficacité énergétique. Pour 15 000 à 20 000 dollars, ce système capable de refroidir la maison l’été et de la chauffer en bonne partie l’hiver consomme moitié moins que des plinthes électriques et s’installe sans gros travaux ; il peut même être en partie financé par le programme québécois de crédit d’impôt RénoVert.

      Pour leur chalet isolé, Dany Banville et Chantal Trudeau ont finalement opté pour la solution préconisée par Sébastien Caron, président de l’entreprise montréalaise Volts Energies, spécialisée dans les systèmes d’énergie personnalisés. Depuis l’été 2015, un grand mât adjacent à leur chalet supporte six panneaux solaires qui s’orientent automatiquement. Leur énergie est stockée dans 12 batteries installées au sous-sol, qui comblent les besoins en électricité du chalet sauf le chauffage. Le système est garanti pour 25 ans, mais les batteries devront être changées dans une douzaine d’années.

      Le chauffage, lui, est assuré par une chaudière au propane. Mais quand les batteries sont pleines, ce qui arrive souvent, le surplus d’énergie solaire va automatiquement au chauffage, ce qui diminue la consommation de propane. Le tout a coûté moins de 20 000 dollars, installation comprise, soit guère plus que les travaux qui auraient été nécessaires pour le raccord au réseau d’Hydro-Québec.

      Depuis, le système n’a jamais failli, résistant même aux tempêtes qui ont coupé le courant chez les voisins… « La clé de la réussite, c’est un système pensé avant la construction du bâtiment, qui n’est pas sous-dimensionné pour économiser ni conçu avec des équipements bas de gamme, comme les onduleurs qu’on trouve dans certaines quincailleries », dit Sébastien Caron. « Je ne sais pas si c’était la meilleure solution, mais en tout cas, ça fonctionne très bien et nous avons l’impression de faire notre part pour l’environnement à un prix tout à fait abordable… avec l’indépendance en prime ! » se réjouit Dany Banville.