Santé et Science

Les sous de la santé

Le gouvernement du Québec a annoncé une hausse du budget de la santé pour 2017. Qu’en est-il vraiment et quels sont les enjeux en cause? 

Photo: iStockphoto.
Photo: iStockphoto

Le réinvestissement en santé récemment annoncé avec enthousiasme par le ministre des Finances, Carlos Leitao, s’élève donc à 300 millions de dollars. Est-ce vraiment beaucoup d’argent? À vous de juger, puisque la somme correspond à moins de 1 % d’un budget prévu de 38 milliards en 2016-2017. Et surtout, c’est trois fois moins que les compressions des dernières années, qui totalisaient 916 millions de dollars. Un écart négatif de 616 millions, si on sait compter.

Et cette somme représenterait d’autant moins un réinvestissement tangible que ces 300 millions seraient déjà inclus dans le budget prévu pour couvrir les «coûts de système», ces 3 % s’ajoutant chaque année pour couvrir l’augmentation des dépenses courantes liées notamment aux engagements des conventions collectives et autres frais incompressibles. Au ministère de la Santé, on aurait une lecture moins jovialiste des chiffres proposés par le ministre de Finances.

Trois pour cent, cela représente aussi la hausse planifiée par le fédéral pour les transferts en santé à partir de 2017, plutôt que les 6 % appliqués depuis 2004. Au grand dam du ministre Barrette, cette régression proposée est une bien mauvaise nouvelle pour tout le monde, mais le gouvernement Trudeau semble y tenir mordicus.

La ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott, affirme que, de toute manière, les provinces ont elles-mêmes comprimé les hausses à hauteur d’environ 3 % ces dernières années. Le goulot d’étranglement se situerait donc au provincial, ce qui est plus facile à dire quand on n’assume pas la livraison des soins et des services. La ministre propose toutefois d’ajouter du financement ciblé, une idée contraire au respect de la compétence des provinces en santé vite balayée de la main par Québec.

Le défi de réformer sans financer

Gaétan Barrette se retrouve dans une situation difficile: d’un côté, le fédéral refuse de délier les cordons de la bourse — ce qui ne risque pas de changer beaucoup avec les déficits récemment annoncés —, de l’autre, il est lié par les ententes signées avec les fédérations médicales, qui prévoient des hausses substantielles de rémunération jusqu’en 2021, ce qui continuera de peser sur les finances.

Or, réaliser des changements majeurs sans possibilité d’investir, c’est risquer de grandes difficultés. Sans argent frais, il est en effet difficile d’améliorer le réseau comme on prétend vouloir le faire, à moins qu’on ne réduise les coûts ailleurs. Parlez-en à l’ex-ministre Jean Rochon, qui avait dû négocier son virage ambulatoire des années 1990 dans le contexte de compressions budgétaires visant le déficit zéro. Et les réformes en cours sont les plus complexes depuis la création de l’assurance maladie, en 1970.

Puis, décision étonnante, il semble que la négociation sera dirigée par le Conseil du Trésor, Philippe Couillard retirant à son ministre de la Santé le levier de la négociation avec les médecins, alors qu’il souhaite sans doute l’utiliser pour modifier ces ententes complexes afin d’obtenir des changements de pratique, comme il l’a déjà mentionné dans le passé.

Est-ce la volonté exprimée par Philippe Couillard de dégager son ministre d’une apparence de conflit d’intérêts? Craint-on plutôt sa valse hésitation autour de la question de la rémunération des médecins? Est-il possible que les fédérations médicales, surtout la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), excédées par deux années de grandes tensions, aient laissé savoir tout en haut qu’un changement était souhaitable? Sans autre information, on ne peut que supposer.

On peut proposer cette hypothèse: si les médecins omnipraticiens ont souvent reproché au bouillant ministre de la Santé d’agir sans trop connaître la médecine familiale, le premier ministre est peut-être mieux conseillé. C’est que son chef de cabinet, Jean-Louis Dufresne, a longtemps travaillé comme stratège en communication avec la FMOQ, par l’entremise de la maison BCP. Vice-président des Médecins québécois pour le régime public, je l’avais d’ailleurs rencontré en 2010 dans les bureaux de la FMOQ, quand nous avions coalisé les organisations médicales contre le ticket modérateur proposé par l’ex-ministre des Finances Raymond Bachand.

Peu importe la raison, ce n’est sûrement pas parce que l’on craint un ramollissement du ministre à l’endroit des médecins. Peut-être voulait-on simplement éviter un durcissement des positions fédératives à la suite de l’intention du gouvernement de serrer la vis à la rémunération médicale, en remettant en question les ententes négociées depuis 2003 avec les médecins.

Pour mémoire, je rappelle que la toute première entente de principe à cet égard avait été signée non pas par Gaétan Barrette en tant que ministre, ni même en tant que président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, mais par l’ex-président de la Fédération Yves Dugré et… l’actuel chef de la CAQ et ex-ministre de la Santé François Legault… en 2003.

Rouvrir les ententes si les objectifs sont atteints

Il faut maintenant jouer franc jeu de part et d’autre. Si les médecins ont bien atteint les objectifs de rattrapage salariaux planifiés en 2003 et fixés en 2007, ce qui est tout à fait possible, rouvrir les ententes m’apparaît dans l’ordre des choses. Une analyse indépendante, comme celle réalisée à l’époque durant ces négociations, permettrait de rallier plus facilement les fédérations à l’idée.

Si l’écart entre les revenus des médecins québécois et de leurs collègues canadiens est bien de – 10 %, comme l’affirme le ministre Barrette, je ne vois pas comment les médecins pourraient refuser. C’est que cette cible, convenue entre les parties à l’époque, représente l’écart de richesse mesuré entre le Québec et les autres provinces.

Reste que ce rattrapage substantiel n’a pas réglé tous les problèmes, puisqu’on observe toujours de grandes disparités de rémunération entre les différentes pratiques et spécialités. Cette question constitue d’ailleurs un tout autre défi, qui suppose des transferts entre les spécialités et peut-être même entre les fédérations. Mais si le ministre voulait réduire les écarts, il vient de perdre un outil efficace, celui de la négociation globale.

Quoi qu’il en soit, les prochaines négociations avec les médecins ne manqueront pas de susciter beaucoup d’intérêt. En attendant, il faut souhaiter le maintien du financement du fédéral et espérer que le ministre Gaétan Barrette ne se contentera pas d’un maigre 300 millions de dollars pour le réseau de la santé, une somme qui n’arrive même pas à faire illusion devant les immenses besoins, mis à mal par les compressions des dernières années.

Mieux vaudrait réinvestir dans les services, une décision qu’appuieraient sans doute bien des médecins.