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Science-friction: comment Québec perd la guerre du climat

Le gouvernement du Québec s’est fixé d’ambitieuses cibles de réduction des gaz à effet de serre, mais tarde à se doter des outils nécessaires. À croire que la volonté n’y est pas!

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Dans son dernier essai, Gagner la guerre du climat, le professeur Normand Mousseau déboulonne 12 mythes qui pourraient nous inciter à croire que le Québec est bien parti pour atteindre ses objectifs en matière de lutte contre les changements climatiques. Mais que faire pour redresser la barre?

Selon l’ex-coprésident de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEEQ), le Québec ne dispose d’aucun plan solide pour atteindre les cibles très ambitieuses qu’il s’est fixées, soit diminuer de 37,5 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 et de 80 % d’ici 2050.

Aux yeux de Normand Mousseau, rien dans la stratégie gouvernementale ne justifie cette cible pour 2030. La seule explication qu’il y voit? Une pure bravade visant à dépasser la cible de 37 % établie par l’Ontario!

«Cette piètre justification pour une cible aussi importante souligne la pauvreté organisationnelle du gouvernement du Québec», écrit-il dans son essai, se disant estomaqué par ce qu’il a découvert en préparant les travaux de la CEEQ.

Alors qu’il pensait pouvoir présenter des simulations effectuées par les fonctionnaires pour déterminer les principales contraintes et les pistes d’action les plus rentables, il s’est aperçu que le Québec n’utilisait tout simplement pas les outils mathématiques qui forment la base de la planification ailleurs dans le monde. Le modèle énergétique du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles date des années 1980! «Comme personne n’était libre pour faire rouler les simulations, ce modèle dépassé n’a même pas été utilisé. Nous avons dû faire des calculs sur un coin de table pour recommander les mesures à prendre pour diminuer les émissions de GES», écrit-il.

Si on les prend au sérieux, les cibles fixées exigeront une transformation profonde de nos sociétés, comme l’explique très bien le rapport de l’Institut de l’énergie Trottier, publié en 2016. Les défis sont innombrables, et les solutions, tout comme les contraintes, viendront à la fois des particuliers, des entreprises, des chercheurs, des ONG et des différents ordres de gouvernement. Mais Québec se leurre s’il croit pouvoir faire l’économie de fonctionnaires nombreux, aguerris et disposant de véritables moyens d’action pour faire avancer le bateau.

En 2020 (demain!), le Québec est censé avoir diminué de 20 % ses émissions de GES par rapport au niveau de 1990. Où en est-on? De 1990 à 2013, les émissions ont diminué de 8,6 %. Mais ensuite? On ne le sait pas, puisque le gouvernement n’a publié aucun nouveau bilan! Pourtant, cet inventaire est censé être mis à jour chaque année par le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. [NDLR: Les données de 2014 ont été publiées le 10 mars après la mise en ligne de ce billet. Les nouveaux chiffres ne sont pas encourageants, puisque plutôt que de diminuer, les émissions de GES du Québec ont augmenté de 0,9 million de tonnes entre 2013 et 2014. De 1990 à 2014, les émissions ont donc reculé de seulement 8 %.)

Le gouvernement prévoit que sa nouvelle politique énergétique, adoptée en décembre, permettra de diminuer de 18 % les émissions de GES d’ici 2030 par rapport à 1990 en améliorant l’efficacité énergétique et en diminuant de 40 % le recours aux énergies fossiles. Pour atteindre la cible de 37,5 %, il faudra donc trouver, en gros, 20 % d’émissions de GES à réduire ailleurs que dans la rationalisation de l’énergie. Or, la diminution des émissions de 1990 à 2013 vient surtout d’améliorations apportées à la gestion de l’énergie dans le secteur industriel, dans la gestion des déchets et dans le chauffage résidentiel, public et commercial. Peut-on vraiment trouver des millions de tonnes de GES à éliminer ailleurs? Ce ne sera vraiment pas facile!

Pour pouvoir réduire de 37,5 % les émissions globales, il faudrait pouvoir diminuer de plus de 18 % les émissions liées à l’énergie d’ici 2030. Une bonne partie du problème se trouve sur les routes: le transport consomme le quart de toute l’énergie utilisée au Québec et la majeure partie des carburants fossiles. Comment s’y attaquera-t-on? Le Plan d’action en électrification des transports n’a pas de cible pour 2030, mais pour 2020. Il vise à mettre 100 000 véhicules électriques sur les routes. Un chiffre qui paraît très impressionnant… mais qui correspond seulement à une baisse de 0,1 % des émissions de GES du Québec! Il faudra trouver autre chose.

Le principal problème, note Normand Mousseau, est celui de la gouvernance. En décembre dernier, le gouvernement a adopté sous le bâillon le projet de loi 106 «concernant la mise en œuvre de la politique énergétique 2030 et modifiant diverses dispositions législatives». Derrière ce long titre se cache une nouvelle loi très contestée sur les hydrocarbures, mais aussi une nouvelle société, baptisée Transition énergétique Québec. Cette entité, qui doit voir le jour sous peu, est censée guider le Québec vers les objectifs de la politique énergétique. Elle relèvera du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles.

Québec a ainsi raté une excellente occasion de faire le ménage dans sa gouvernance en matière de climat! On se retrouve maintenant avec un organisme relevant du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles, censé régler un problème relevant principalement du ministère de l’Environnement, du Développement durable et de la Lutte contre les changements climatiques, mais qui, dans les faits, tient surtout aux décisions prises par le ministère des Transports, de la Mobilité durable et de l’Électrification des transports et par le ministère des Affaires municipales et de l’Aménagement du territoire!

Or, plus on dilue les structures et les responsabilités, plus les risques sont grands que de la petite politique et des lobbys entravent le travail en cours. Ce qui se passe actuellement dans la ville de Québec illustre à merveille ces incohérences.

Au nom de la lutte contre la congestion, le ministère des Transports est en effet devenu un bar ouvert où se servent les élus à l’approche des élections municipales, notait récemment le chroniqueur François Bourque du quotidien Le Soleil. On promet d’élargir trois autoroutes — Laurentienne, Henri-IV et Jean-Lesage —, et on parle d’un troisième lien entre les deux rives, alors que le projet de Service rapide par bus traîne la patte et qu’une grève se profile dans les transports en commun. Tout se passe comme si la lutte contre l’étalement urbain n’avait plus aucune importance, alors qu’il est démontré que ce phénomène nuit terriblement à la lutte contre les changements climatiques… en plus de coûter les yeux de la tête à la société dans son ensemble. On se croirait en 1970!

Les urbanistes sont affligés. Alors qu’elle devrait augmenter, la densité de population ne cesse de diminuer dans les villes du Québec, notait récemment le professeur Luc-Normand Tellier. L’île de Montréal a la même densité de population que Los Angeles, symbole de la ville étalée. Les plans d’urbanisme, censés engager les villes vers un développement plus durable, sont oubliés sitôt qu’un projet attrayant est proposé, qu’il s’agisse de la construction d’un réseau de transport électrique à Montréal ou d’une tour de 60 étages à Québec. Mais où est la cohérence dans tout ça?

Que faire? Avant tout, reprendre les rênes. Au Sommet de Paris sur le climat, en novembre 2015, le premier ministre Philippe Couillard avait été encensé par Al Gore pour son leadership en matière de climat sur la scène internationale. Sur la scène québécoise, il a fort à faire pour que son équipe agisse et parle d’une voix forte et cohérente, en s’appuyant sur des données crédibles et une reddition de comptes irréprochable. Pour que le Québec gagne la guerre du climat, il va falloir que son premier ministre soit en première ligne, appuyé par une solide équipe de fonctionnaires qui se consacreront à ce combat.


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