Santé et Science

Quand la télé montre la réalité

La série «De garde 24/7» offre une plongée remarquable dans l’univers des soins, selon le docteur Alain Vadeboncoeur.

Tanya Chouinard, assistante infirmière-chef du bloc opératoire à gauche avec deux collègues. Avanti Cinéo Vidéo.

Tanya Chouinard, assistante infirmière-chef du bloc opératoire à gauche avec deux collègues (Avanti Ciné Vidéo)

Quand la série De garde 24/7 a débuté l’an dernier, j’étais aussi intéressé qu’inquiet. Intéressé, parce qu’une représentation réaliste de l’univers médical ne peut qu’être un exercice intéressant si elle est bien faite. Mais aussi inquiet, ne sachant pas si on parviendrait à lui rendre justice. Je n’ai pas été déçu: la série documentaire était remarquable.

J’étais même étonné de voir à quel point on avait réussi à mettre les médecins, les infirmières, le personnel et les patients en confiance. On m’a confié qu’il avait fallu y consacrer plusieurs centaines d’heures de tournages, à la fois pour aller chercher cette confiance, s’immerger complètement dans le milieu et cueillir les histoires les plus porteuses.

J’ai suivi la série de Télé-Québec cette année avec le même plaisir. D’autant plus qu’on a changé quelque peu l’angle, en laissant plus de place aux autres membres de l’équipe, notamment les infirmières. Avec cette volonté de voir plus large, ce qu’on perd parfois en intensité dramatique permet de gagner en compréhension des enjeux et du travail d’équipe dans les situations intenses rencontrées.

Visuellement, c’est très efficace. L’image est riche et vivante, collée très près de tout ce monde, ce qui donne l’impression d’y être. Pas de flafla, c’est exactement comme cela qu’on vit les choses sur le terrain.

La première journée à l’urgence de la jeune urgentologue Camille Hudon m’a rappelé mes premiers pas dans cet univers intense, le fameux passage en «mode responsabilité». Il s’agit dorénavant d’assumer le poids de décisions parfois difficiles. «Ça prendrait quelqu’un pour la salle de choc.» Tout à coup, elle est arrachée à son examen dans un cube pour une urgence grave, un AVC, où chaque minute compte. «Je peux être stressée, mais je suis groundée, je suis capable de gérer un cas. […] Beaucoup de choses qui se passent dans ma tête, c’est en ligne, c’est moi le patron et il faut que j’aide ce patient-là.»

On voit tout de suite que la jeune médecin garde son assurance dans l’action, ce qui est souvent le propre d’un médecin d’urgence: on peut être nerveux, mais quand ça commence à brasser, il s’agit «d’opérer», d’agir efficacement, correctement, malgré l’anxiété.

Je retrouve aussi avec plaisir mon collègue Laurent Boisvert, celui qui a tout vu, ce qui semble avoir inspiré sa philosophie pragmatique, humaniste et attentionnée, mais marquée aussi par un brin d’ironie. Juste ce qu’il faut pour traverser des décennies de médecine d’urgence en ayant apprivoisé la part de doute inhérente au travail clinique : «Un médecin qui ne doute pas est un médecin dangereux».

Dr Laurent Boisvert, urgentologue (à gauche) et Dre Camille Hudon, urgentologue (à droite). Aventi Ciné Vidéo
Dr Laurent Boisvert, urgentologue (à gauche) et Dre Camille Hudon, urgentologue (à droite) (Avanti Ciné Vidéo)

L’importance du calme est soulignée par la jeune gynécologue Christine Alexander, qui débute aussi sa pratique: «P1, il faut que le bébé soit sorti en 10 minutes. C’est soit qu’on est en train de perdre la mère, soit qu’on est en train de perdre le bébé. J’ai l’impression d’être dans une bulle […] J’ai l’impression que le temps s’arrête. La tension tombe quand le bébé sort, quand il pleure. […] Tu sais que tu as vraiment servi à quelque chose. T’as vraiment la conviction que tu as fait quelque chose de bien.»

Dre Barbara Monet, gynéco-obstétricienne. Avanti Ciné Vidéo.
Dre Barbara Monet, gynéco-obstétricienne (Avanti Ciné Vidéo)

L’émission portant sur la mort aux soins intensifs était vraiment poignante. On y observait le docteur Germain Poirier, intensiviste pétri d’humanité. «La mort aux soins intensifs, ça fait partie du quotidien. […] Il arrive un temps ou on va se demander, jusqu’où je vais aller. Mais dans nos livres, dans l’éducation médicale, y a rien sur cela. […] Si c’était moi, qu’est-ce que je voudrais. Si c’était un membre de la famille, qu’est-ce qui serait mieux pour eux.» Il tient la main d’un de ses patients mourants, mais n’ayant aucun proche pour l’accompagner. «Les gens ont le droit de partir entourés, après une vie. Donc on reste avec eux, pour que dans les derniers moments, ils soient accompagnés. […] Puis la journée continue. On sait qu’on doit être là le lendemain, le surlendemain.» Le cardiologue David Laflamme ajoute ceci: «Un décès, dans l’évolution naturelle d’un patient, ce n’est pas un échec. Comment on a vécu notre vie, c’est ça l’important.»

À gauche, Dr Germain Poirier, interniste, intensiviste et chef du service des soins intensifs avec un collègue.
À gauche, Dr Germain Poirier, interniste, intensiviste et chef du service des soins intensifs avec un collègue (Avanti Ciné Vidéo)

La Dre Catherine Sperlich, hémato-oncologue, explique bien les décisions et enjeux difficiles entourant la pratique de sa spécialité : «On n’offre pas de miracle, mais si le temps qu’on leur donne, c’est un temps de qualité, c’est comme une lune de miel […] c’est toujours un équilibre à trouver entre qu’est-ce que la chimio leur donne comme temps et qu’est-ce que ça leur donne comme qualité de vie. […] Lui, son cancer est traité comme une maladie chronique. C’est certain qu’on reste toujours avec une possibilité, on sait qu’à un moment donné, ça va mal aller. […] Si la chimio est en train de ruiner la qualité de vie, des fois c’est mieux d’avoir une période sans chimio.»

Vous aurez compris que j’aime beaucoup l’émission, notamment parce qu’elle se concentre vraiment sur l’essentiel, ces moments fugaces, mais parfois si graves, où l’intensité du moment est toute aussi grande pour les patients que pour les soignants. L’émission réussit en effet à transmettre avec beaucoup de délicatesse ces moments uniques où tout bascule, à la fois pour les patients et pour les soignants.

Je ne peux que m’incliner devant la qualité du travail de réalisation et de montage, qui en montre assez pour que l’on comprenne bien, sans qu’il s’agisse de voyeurisme, et qui surtout n’en rajoute pas. Ce qui me plait, parce qu’il y a tout un univers humain à saisir dans ces moments, banals seulement en apparence, quand on se rapproche de certains des aspects les plus fondamentaux de l’existence: vivre, souffrir, demander de l’aide, prendre soin, soulager, aider à mourir.

Pas besoin de plus, parce que tout est dit. Bravo, tout simplement.

L’émission De garde 24/7 est diffusée le lundi à 19h30 à Télé-Québec.


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