Santé et Science

Faut-il avoir peur… de l’atrazine?

La norme canadienne pour ce pesticide qui se retrouve dans l’eau est plus permissive que celle de l’Europe. Mais là n’est pas le principal problème.

(Photo: iStockphoto)

Équiterre révélait récemment que l’eau potable des Montréalais et des Torontois, comme probablement celle de millions d’autres Canadiens, renfermait des traces d’atrazine, un «pesticide dangereux». Cet herbicide est interdit en Europe depuis 2004, mais le ministère de la Santé du Canada est sur le point de reconduire son approbation ici. Faudrait-il plutôt l’interdire?

Inventée dans les années 1950 et vendue aujourd’hui par la société Syngenta, l’atrazine est un des pesticides les plus utilisés au Canada et aux États-Unis. Elle est omniprésente dans l’environnement, dans les eaux de surface comme dans l’eau souterraine. Des analyses menées par le ministère de la Santé du Canada et l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) sur près de 15 000 échantillons d’eau souterraine dans ces deux pays en ont par exemple révélé des traces dans 1 échantillon sur 5, et ce, à des concentrations allant jusqu’à 2,3 microgrammes par litre (µg/litre) au Canada et jusqu’à 18 µg/litre aux États-Unis.

Au Québec, l’atrazine est présente dans  toutes les rivières à proximité des cultures de maïs et de soya, selon les analyses menées par le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC).

Dans les années 1990, la Direction de la santé publique de la Montérégie en avait trouvé jusqu’à 11 µg/litre dans certains puits individuels d’eau potable.

Pas étonnant, donc, que les analyses commandées par Équiterre en aient révélé la présence dans l’eau de Montréal et de Toronto, d’autant plus que l’atrazine se dégrade très lentement dans l’environnement. Les concentrations détectées dans une cinquantaine d’échantillons par Sébastien Sauvé, professeur de chimie environnementale à l’Université de Montréal, atteignaient au plus 0,25 µg/litre, soit 20 fois moins que la norme maximale autorisée au Canada.

En Europe, l’atrazine a été interdite au nom du principe de précaution quand il est devenu évident que cet herbicide s’infiltrait très fréquemment dans les eaux souterraines.

Au Québec, les agriculteurs l’utilisent de moins en moins, lui préférant de plus en plus le glyphosate (Roundup), de Monsanto. Mais selon le MDDELCC, l’atrazine reste le pesticide qui représente le plus grand risque pour l’environnement au Québec, si l’on se fie à l’Indicateur de risque des pesticides mis au point par l’Institut national de santé publique du Québec.

La norme canadienne, qui s’applique aussi au Québec, est plutôt permissive: la concentration d’atrazine à ne pas dépasser dans l’eau de consommation est de 5 µg/litre au Canada, contre 3 aux États-Unis et 0,1 en Europe. L’Organisation mondiale de la santé, pour sa part, recommande de ne pas dépasser le seuil de 2 µg/litre.

Dans tous les cas, cependant, la marge de manœuvre est importante par rapport aux concentrations auxquelles on croit que l’atrazine pourrait vraiment constituer un risque sérieux pour la santé.

Les Montréalais n’ont donc très probablement pas à s’inquiéter de tomber malades à cause de l’atrazine.

Cependant, de plus en plus de doutes planent sur la solidité des études qui servent de base à l’approbation ou à l’interdiction des pesticides. Le problème vient du fait qu’on ne peut pas faire avec les pesticides ce qu’on fait avec les médicaments, c’est-à-dire en tester l’usage sur les humains. On ne peut pas mener d’essais cliniques randomisés et en double aveugle!

Pour déterminer si un pesticide est dangereux, les autorités examinent avant tout les études toxicologiques menées sur des animaux, qui sont beaucoup moins standardisées et donc moins fiables que des essais cliniques. Les études épidémiologiques sur l’humain, bien moins exposé que les amphibiens et les poissons, donnent des résultats beaucoup plus sujets à controverse.

Équiterre considère l’atrazine comme un perturbateur endocrinien, «auquel les fœtus et enfants sont plus vulnérables en raison de l’influence du système endocrinien sur leur développement. Une étude chez l’humain suggère également que les femmes enceintes exposées à l’atrazine à des niveaux semblables à ceux détectés dans ces analyses avaient un plus grand risque de donner naissance à un bébé de petit poids.»

Une étude n’est jamais suffisante pour constituer une preuve irréfutable. L’EPA, le ministère de la Santé du Canada et plusieurs autres autorités réglementaires estiment que les études toxicologiques menées sur les animaux et le faible risque mesuré par les études sur l’humain ne justifient pas d’interdire l’atrazine ni même de diminuer les seuils de concentration à ne pas dépasser.

Mais les autorités incluent dans leurs analyses les études menées par l’industrie. En 2016, des chercheurs australiens et américains ont passé en revue les études portant sur la toxicité animale de l’atrazine aux concentrations trouvées dans l’environnement. La conclusion de leur méta-analyse est claire: même lorsque industriels et chercheurs indépendants respectent de solides protocoles de recherche, les études financées par l’industrie concluent beaucoup moins souvent à la toxicité de l’atrazine que les études indépendantes. Le biais est donc quasiment inévitable, à moins de ne plus tenir compte du tout des études industrielles.

La déclassification récente de documents internes de Monsanto montre aussi à quel point les multinationales qui fabriquent et commercialisent les pesticides peuvent avoir le bras long. Les «Monsanto Papers» révélés dans un procès en cours aux États-Unis laissent penser que cette multinationale a envisagé de faire appel à des auteurs fantômes pour défendre le glyphosate. Le stratagème aurait consisté à confier à des universitaires, contre rémunération, des articles «scientifiques» trompeurs rédigés à l’interne pour qu’ils soient publiés dans des revues savantes sous leur nom afin de camoufler le conflit d’intérêts. Monsanto a aussi manœuvré pour qu’un haut fonctionnaire de l’EPA annule une étude sur le potentiel cancérigène du glyphosate.

Syngenta, qui commercialise l’atrazine, est-elle plus vertueuse que Monsanto? Et l’atrazine est-elle réellement plus dangereuse que le glyphosate? Impossible à affirmer catégoriquement.

Le Québec pourrait très bien, comme l’Europe, décider d’interdire l’atrazine, comme le réclame Équiterre, au nom du principe de précaution. Mais rien n’indique que, dans l’état actuel des choses, cela ne ferait pas augmenter l’usage des autres herbicides, notamment du glyphosate.

Plus que l’interdiction, la réduction des quantités utilisées, et leur contrôle, devrait être la priorité des priorités au Québec. Même le gouvernement reconnaît que l’usage des pesticides est loin d’être optimal.

Alors que Québec espérait en 2011 diminuer du quart l’usage des pesticides d’ici 2021, les ventes continuent d’augmenter. La Stratégie québécoise sur les pesticides 2015-2018, lancée à la fin de 2015, tente de rectifier le tir.  Y parviendra-t-elle? Voilà ce dont Équiterre devrait s’assurer en priorité.