Santé et Science

Science-friction : recette d’une famine annoncée

Les conflits armés au Soudan du Sud et dans trois autres pays, combinés aux violences d’El Niño, sont en train de créer l’une des plus grandes crises humanitaires depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Nyadual Goknyang, affaiblie par la famine, se repose dans un abri à Ngop, au Soudan du Sud. (Photo : Albert Gonzalez Farran / AFP / Getty Images)

Depuis février, la famine sévit au Soudan du Sud et elle serait imminente dans trois autres pays : le Yémen, la Somalie et le Nigeria. Selon l’ONU, 20 millions de personnes, dont 1,5 million d’enfants, pourraient mourir de faim dans ces quatre pays au cours des prochains mois.

La famine est avant tout causée par les conflits armés qui se déroulent actuellement dans ces pays, mais toute la Corne de l’Afrique est aussi aux prises avec une sécheresse record. Selon les dernières perspectives de récoltes publiées par l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation, 37 pays auront besoin d’aide alimentaire d’urgence en 2017. D’après le secrétaire général de l’ONU, il s’agit de la plus grande crise humanitaire depuis la Deuxième Guerre mondiale.

La crise était prévisible. En 2015-2016, les manifestations d’El Niño ont atteint une intensité jamais vue : la hausse de température moyenne des eaux de surface de l’océan Pacifique au niveau de l’équateur a atteint 2,5 °C et cette anomalie de température s’est manifestée sur une superficie exceptionnellement grande. El Niño change nettement le régime des précipitations sur toute la surface du globe située près des tropiques. En Afrique, il provoque habituellement des pluies abondantes sur certaines régions, puis une sécheresse intense, particulièrement dans le sud et l’est du continent.

L’Afrique a toujours été aux prises avec ces sécheresses chroniques. Mais la pauvreté, la forte croissance démographique et surtout l’instabilité politique et la faiblesse des institutions font qu’elle a une très faible capacité de résilience face aux épisodes climatiques extrêmes. El Niño est un puissant déstabilisateur : des chercheurs ont estimé qu’il a joué un rôle majeur dans le déclenchement du cinquième des conflits armés dans le monde depuis les années 1950.

Pourtant, même dans cette région, la sous-alimentation recule. Selon le dernier État de l’insécurité alimentaire de la FAO, de 2014 à 2016, 10,9 % de la population mondiale ne mangeait pas à sa faim, contre 18,6 % de 1990 à 1992. En Afrique subsaharienne, la proportion de personnes sous-alimentées est passée de 33,2 % à 23,2 % au cours de cette même période, alors que la population a crû de 2,7 % par an. Les analyses montrent qu’au-delà des conditions climatiques, du prix des denrées alimentaires et du taux de croissance de la population, la stabilité politique est le facteur le plus déterminant pour faire diminuer le nombre de personnes sous-alimentées.

La faim est un cercle vicieux : s’ils ne sont pas soutenus lors d’une sécheresse, les paysans n’ont souvent pas d’autre option pour survivre que de quitter leur champ ou vendre leur bétail pour partir ailleurs, et ces mouvements de population sont un puissant vecteur de conflits qui engendrent à leur tour d’autres déplacements de population et empêchent la mise en place d’infrastructures de résilience. L’aide internationale est généralement la seule solution pour aider à sortir de ce cercle vicieux et permettre aux pays de se développer… si leurs dirigeants ont véritablement à cœur le bien-être de leurs concitoyens.

Depuis les grandes sécheresses des années 1970 et 1980 en Afrique de l’Ouest, qui avaient entraîné de terribles famines — un million de morts au Sahel seulement —, un système d’alerte précoce a été instauré pour surveiller les zones à risque de famine. Or, le réseau FEWS NET (Famine Early Warning Systems Network), créé par l’Agence américaine pour le développement international (USAID) en 1985, prévenait dès novembre 2015 que le phénomène El Niño allait provoquer une grave crise humanitaire en Afrique, anticipant une hausse de 30 % des besoins d’assistance alimentaire.

En 2004, la FAO, FEWS NET et des organismes humanitaires comme Oxfam et Save the Children ont aussi mis sur pied le cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, connu sous le nom d’échelle IPC, qui permet de mieux classifier les situations d’insécurité alimentaire, de façon à ce que les intervenants sur le terrain parlent un langage commun et puissent mieux prioriser et coordonner leurs actions.

On sait donc mieux que jamais prédire les crises et se coordonner pour fournir de l’aide. Mais les fonds destinés à l’aide humanitaire peinent à suivre.

La situation actuelle pourrait toutefois encore empirer, car un nouvel El Niño est peut-être à nos portes. Habituellement, ce phénomène naturel revient tous les deux à sept ans, puis est suivi d’un épisode inverse, la Niña. Or, non seulement le dernier El Niño a atteint une intensité record, mais la Niña qui a suivi a été extrêmement faible — on l’a surnommée la Nada (« rien », en espagnol).

L’Organisation météorologique mondiale estime maintenant qu’il y a 40 % de probabilité de risque qu’un nouvel El Niño survienne dès cette année. En janvier, la température moyenne des eaux au large du Pérou était de 1,5 °C au-dessus de la normale, ce qui a provoqué de fortes pluies en Amérique du Sud. Cet El Niño côtier deviendra-t-il un véritable El Niño susceptible d’affecter jusqu’à l’Afrique ? On en saura plus en mai ou en juin. Évidemment, un nouvel El Niño aussi rapproché rendrait la sécheresse africaine encore plus dramatique.

Le second problème critique est le manque de volonté politique pour s’attaquer à la véritable cause des famines — le stade suprême de l’insécurité alimentaire —, dans lesquelles le climat joue un rôle secondaire. Selon la définition de l’IPC, une famine est déclarée quand plus de 30 % des enfants sont atteints de malnutrition aiguë, deux décès au moins sont recensés chaque jour pour 10 000 habitants et 20 % de la population n’a pas accès à la nourriture de base. C’est déjà le cas dans certaines régions du Soudan du Sud, et le Yémen dans son ensemble ainsi qu’une partie du Nigeria et de la Somalie s’en rapprochent dangereusement.

Dans toutes ces régions, ce sont les conflits armés et l’insécurité qui font basculer de l’insécurité alimentaire à la famine, qui constitue une véritable arme de guerre. Pour affamer et tuer, les chefs de guerre provoquent des déplacements massifs de population. Puis leurs fidèles empêchent l’aide extérieure d’intervenir, en s’en prenant aux travailleurs humanitaires qui sont tués, enlevés, forcés de partir manu militari, et dont on saisit les camions ou l’on détruit les installations de soins.

Au Soudan du Sud, les troupes du président Salva Kiir et les fidèles de son opposant Riek Machar se livrent une guerre sanglante depuis trois ans, ce qui a réduit à néant la production agricole dans ce pays. Les populations sont déplacées dans des endroits où elles ne peuvent se nourrir. Les organisations humanitaires comme Médecins sans frontières travaillent dans des conditions extrêmement difficiles. Pendant que les gens meurent de faim, au moins la moitié du budget de l’État va à l’achat d’armes et les travailleurs humanitaires se voient imposer des permis de travail à 10 000 dollars.

Avant d’entrer en guerre civile en 2015, le Yémen importait 90 % de sa nourriture. La guerre entre les rebelles houthis et les forces du président Abd Rabbo Mansour Hadi a détruit des infrastructures essentielles. Dix-sept millions de personnes, soit 60 % de la population, ne mangent pas à leur faim.

Dans le nord-est du Nigeria, la malnutrition aiguë toucherait 28 % des enfants. Pourtant, les récoltes dans la région du lac Tchad n’ont pas été particulièrement affectées par le dernier El Niño. C’est plutôt le contrôle par le groupe islamiste Boko Haram qui affame les habitants. Une bonne partie de la Somalie, un pays complètement désorganisé, n’est pas non plus accessible aux travailleurs humanitaires à cause des exactions terroristes du mouvement al-Shabab associé à al-Qaïda.