Santé et Science

Fort, le pot ?

La marijuana légale sera-t-elle aussi forte que celle qui circule actuellement, ou doit-on limiter la quantité de substances psychoactives qu’elle contiendra ? 

(Photo : iStockPhoto)

La question est cruciale, car elle aura une incidence autant sur la santé des consommateurs que sur la capacité du gouvernement à couper l’herbe sous le pied du crime organisé.

Jusqu’à présent, le projet de loi sur le cannabis ne prévoit pas de maximum pour la concentration en THC qui sera autorisée, comme l’avait conseillé le Groupe de travail sur la légalisation et la réglementation du cannabis.

Le THC, de son nom complet delta‑9‑tétrahydrocannabinol, est la principale molécule de la famille des cannabinoïdes que l’on trouve dans le chanvre domestique. Dans les années 1960, un joint de cannabis séché contenait en moyenne 1,5 % de THC. Mais la sélection de variétés de plus en plus riches en THC a fait en sorte qu’aujourd’hui, le taux moyen tourne autour de 15 %.

La concentration est beaucoup plus élevée dans les fleurs de la plante que dans ses feuilles. L’huile de haschich concentrée à l’aide de solvants comme le butane peut atteindre une concentration en THC de plus de 80 % !

Une fois passé dans le sang, le THC se fixe à des récepteurs présents dans plusieurs zones du cerveau. C’est le principal responsable des effets euphorisants et relaxants du cannabis, mais aussi de la plupart de ses effets négatifs. Il affecte notamment les capacités de mémorisation et d’apprentissage, ainsi que l’attention, et est responsable du déclenchement de psychoses chez certaines personnes.

La relation entre les effets du cannabis et sa concentration en THC varie d’une personne à l’autre, mais globalement, plus la concentration en THC est élevée, plus ses effets sont marqués.

Le THC dans le cannabis est un peu l’équivalent de l’alcool dans les boissons alcoolisées.

En légalisant le cannabis, le gouvernement acquiert la possibilité d’influencer le contenu des produits. Pour minimiser les conséquences sur la santé, il pourrait limiter le taux de THC. Il suffirait de restreindre le choix des variétés pouvant être cultivées par les particuliers et de fixer une limite aux producteurs autorisés. Mais les personnes habituées à une concentration élevée risqueraient alors soit d’augmenter leur consommation, soit de se tourner de nouveau vers des produits illicites. Imaginez-vous un buveur de whisky de contrebande se contenter du jour au lendemain de bière ou de vin ?

Il semble beaucoup plus efficace de ne pas fixer de limite pour l’instant, mais de surveiller de très près le taux de THC et de tenter au fil des ans d’en désintoxiquer progressivement les consommateurs. Le projet de loi prévoit déjà que les particuliers n’auront pas le droit d’utiliser des solvants pour concentrer le THC, une opération potentiellement dangereuse et susceptible de provoquer des intoxications si les solvants ne sont pas bien éliminés du produit fini ou s’ils concentrent d’autres substances (comme les métaux lourds qui peuvent se retrouver dans les plants).

Le groupe de travail conseille en revanche d’indiquer clairement le taux de THC sur les produits commerciaux, tout comme il est obligatoire d’indiquer le degré d’alcool sur les boissons alcoolisées (mais pas la dose de nicotine dans les produits du tabac, privilège des cigarettiers dont l’abolition a maintes fois été réclamée en vain aux gouvernements…).

Les consommateurs pourront ainsi choisir la force de leur pot en toute connaissance de cause, et il sera aussi possible de cibler la publicité pour les inciter à utiliser des produits moins concentrés. Autre option : taxer les produits du cannabis en fonction de leur taux de THC.

Le groupe de travail suggère également de s’intéresser à un autre cannabinoïde présent dans le cannabis, le cannabidiol ou CBD, qui pourrait aider à minimiser les conséquences des produits sur la santé. Au fil des ans, tout comme la concentration de THC a augmenté dans les joints de cannabis, la concentration de CBD s’est effondrée.

Or, ces dernières années, la recherche a montré que le CBD peut contrer certains effets négatifs du THC. Il protégerait ainsi contre les dommages cognitifs et le risque de psychose, limiterait la dépendance et le phénomène de manque, et réduirait l’anxiété. Les études sont encore incomplètes, mais beaucoup de chercheurs croient qu’en jouant sur les taux de CBD et de THC, on pourrait rendre le cannabis plus sûr sans pour autant faire une croix sur ce que recherchent les consommateurs. Il est parfaitement possible de fabriquer des extraits de cannabis contenant principalement du CBD, comme c’est déjà le cas pour le cinquième des produits de cannabis thérapeutique vendus au Canada, selon une étude publiée l’hiver dernier.

Le groupe de travail conseille aussi d’indiquer la concentration de CBD sur les étiquettes, pour inciter les consommateurs à choisir de préférence les produits qui en contiennent le plus.

Si, de cette manière, on parvient à rendre progressivement le cannabis moins dangereux, tout en sensibilisant la population au fait que cela reste un produit pas vraiment bon pour la santé, ce sera déjà ça de gagné !