Santé et Science

Quand le pacemaker fait « beeep ! »

Parfois, les inquiétudes ne viennent pas d’où l’on croit… Le billet du Dr Alain Vadeboncœur.

(Photo: iStockphoto)

Sitôt appelé dans la salle d’attente, où il tourne en rond depuis deux heures, Denis, la soixantaine vigoureuse, marche rapidement jusque dans la salle d’examen, mais sans pour autant s’y asseoir, ne tenant apparemment pas en place.

« Il fait beeep !
— Pardon ?
— Ils me l’ont posé le mois dernier, là, depuis hier, il fait comme un beeep et…
— Et vous parlez de… ?
— Jason, viens ici ! »

Le visage rougeaud, Denis crie ce nom en continuant de me fixer, comme s’il voulait terminer sa vie en fixant un visage humain, le mien en l’occurrence, ce qui me rend un peu mal à l’aise, surtout que je ne m’appelle pas Jason.

« Jason ! »

Approche un grand jeune homme à la barbe éparse et portant une casquette à l’envers, qui n’ose pas entrer dans la salle.

« Jason, dis-le au docteur pour le beeep !
— Vous aussi, vous avez entendu le bruit ?
— Ben, je sais pas, j’étais pas sûr, mais si, des fois, enfin, quand…
— Coudon, Jason, tu l’as entendu ou pas ?
— Ben, c’est sûr qu’y avait comme un bip, mais je sais pas si…
— Un beeep.
— D’accord, assoyez-vous tous les deux, on va en parler. »

Denis s’assoit brusquement, tandis que Jason ne sait pas trop s’il doit rester sur le pas de la porte. Mais Denis se relève avant même que la conversation ne soit entamée.

« Ça ne va pas ?
— Chut ! »

L’homme porte la main à sa poitrine, dans la région pectorale, et chuchote, mais très fort, si vous voyez ce que je veux dire, tout en approchant près de moi.

« Mais vous…
— Chut !
— Eh, moi j’ai rien fait, mais enfin si…
— Chut ! Chut ! Écoutez. Beeep. Beeep. »

Pendant que je tends l’oreille de mon mieux, Jason écarquille les yeux, plisse les lèvres et se tord le cou d’une manière qui me semble assez peu anatomique, scène qui me rappelle soudain celle d’un mauvais film de guerre dont j’oublie le nom, où trois marines scrutent l’approche des soldats communistes dans un immeuble ravagé.

« Vous entend…
— Chut ! Il…
— Quoi ?
— Il faisait beeep.
— Donc, vous entendez un bruit, c’est cela ? Ça vient de votre défibrillateur ?
— Mon voisin en a eu aussi des beeep, puis il a reçu trois chocs en ligne et bing bang l’ambulance…
— Votre voisin a aussi un défibrillateur ?
— Oui, son cœur s’est arrêté, comme le mien, puis il est reparti, ils lui ont mis ça. »

J’examine le dossier du patient, qui est plutôt en bonne santé, mais a subi une syncope le mois dernier, en raison d’un rythme cardiaque trop lent. Nos arythmologues lui ont installé un stimulateur cardiaque (pacemaker), sans complication. Il a eu congé le lendemain.

Radiographie pulmonaire montrant un stimulateur cardiaque avec deux électrodes qui se rendent jusqu’au cœur. Source : Open-I.

« Ah non, vous, c’est un pacemaker, c’est pas un défibrillateur.

— Et ?

— Ils ne font pas le même travail. Le pacemaker s’assure surtout que votre cœur ne ralentit pas, comme quand vous avez perdu connaissance, mais le défibrillateur donne des chocs quand une arythmie arrive et…
— Je vais avoir des chocs ? Après le beeep, mon voisin a senti trois chocs et ensuite bing bang en ambulance.

— Ouais, bip, puis bang par terre, c’est ça…
— Non, pas vous, le pacemaker ne donne que des petits chocs pour stimuler le…
— Je vais avoir des petits chocs ?
— En fait non, on ne peut pas les sentir.
— Tant mieux. Mais le beeep ?
— Juste un moment. »

Principe de fonctionnement du stimulateur cardiaque. Le stimulateur attend quelques fractions de seconde. Si le cœur ne se contracte pas de lui-même, il envoie une impulsion (en jaune) qui apparaît sur l’électrocardiogramme comme un fin trait vertical (en rouge) et est suivi d’un « QRS », onde électrique correspondant à la contraction des ventricules cardiaques. (Collection de l’auteur)

Je vérifie de nouveau, pour être certain d’avoir bien lu qu’il s’agit d’un stimulateur cardiaque et non d’un défibrillateur.

« Moi, ça m’a sauvé la vie.
— Oui, le pacemaker sauve aussi la vie, en aidant le cœur, mais pas comme un défibrillateur, qui donne des chocs pour arrêter le cœur…
— L’arrêter ? »

Comme l’effroi saisit Denis à la gorge, je précise tout de suite.

Tracé d’un choc de défibrillateur, qui sert à traiter des arythmies mortelles. Beaucoup plus puissant que le stimulateur, le défibrillateur ne vise pas à faire battre le cœur, mais bien à interrompre une arythmie mortelle (à gauche sur le tracé : fibrillation ventriculaire ayant causé un arrêt cardiaque) pour laisser le rythme normal du cœur reprendre le dessus (partie droite du tracé, après le choc). (Collection de l’auteur)

« En fait, juste temporairement, le temps que le rythme normal reprenne le dessus. Mais votre pacemaker ne fait pas ça, il empêche juste le cœur d’aller trop lentement et…

— En tout cas, il a fait beeep.

— Ouais, il faisait bip, je pense, mais je suis pas sûr, hein, enfin un genre de…
— Justement, pour ce qui est du bruit…
— Des beeep beeep. »

Je songe à faire semblant d’avoir un patient à réévaluer du côté des civières, parce que la conversation commence à me donner un peu mal à la tête, mais je persévère.

« Écoutez, vous êtes certain que le bruit, il venait du pacemaker ?
— Sûr et certain, ça faisait beeep beeep, j’ai lu sur Internet qu’il fallait aller à l’hôpital pour ne pas recevoir un choc et…
— D’accord, mais les pacemakers ne sonnent généralement pas.
— … et quand ça sonne vaut mieux…
— Non, je vous assure, les défibrillateurs peuvent sonner, ou vibrer, et en général il faut se rendre à l’hôpital, parce que ça peut vouloir dire que l’électrode est brisée, que des chocs ont été donnés, que la batterie est finie, etc., mais pour les…
— Donc, c’est grave.
— Oui, ça, c’est grave.
— J’ai bien fait de venir.
— Oui, vous avez… Non, en fait, vous auriez bien fait, si vous aviez eu un défibrillateur, mais vous avez un pacemaker !
— Alors ?
— C’est juste que les pacemakers ne font pas ça. »

Denis me fixe de nouveau, inspire bruyamment, craque ses jointures, change son appui d’une fesse à l’autre, interroge Jason du regard — qui n’a rien à ajouter du regard —, puis me fixe de nouveau de ses yeux bleus perçants.

« Ah, ça fait pas de bruit…
— Non, ce sont les défibrillateurs qui font du bruit, mais en fait, avez-vous eu d’autres symptômes, des étourdissements, une faiblesse, une douleur dans la poitrine, des palpitations, quoi que ce soit ?
— Non, juste le beeep.
— Ouais, bip.
— Vous l’avez entendu vous aussi ?
— Ouais, c’est ça je voulais dire, ça faisait bip et papa m’a dit : écoute, mon pacemaker il bippe, alors as-tu ta machine, on va aller à l’hôpital et…
— C’était plus beeep que bip.
— Peu importe, est-ce que le bruit venait vraiment du pacemaker ?
— Certain.
— Venez, je vais vous examiner un peu. »

La cicatrice laissée sur la peau est belle, sans infection, l’examen du cœur et des poumons est normal, les signes vitaux sont adéquats, l’électrocardiogramme montre un stimulateur en bon état de bon fonctionnement, bref, rien de spécial.

Électrocardiogramme montrant un stimulateur (« pacemaker ») en bon état de marche. Chaque stimulation du pacemaker apparaît comme une fine ligne verticale, suivie d’une onde « P » (peu visible) ou « QRS », représentant la contraction des deux parties du cœur (oreillettes et ventricules). (Collection de l’auteur)

« Alors, je ne vois rien.

— C’est sûr, c’est un bruit.
— Je veux dire que je ne trouve rien d’anormal.
— Et le beeep ?
— Écoutez, j’ai bien vérifié, il ne peut pas venir de votre pacemaker.
— Je comprends pas. »

Je prends une grande respiration, puis une longue minute pour compléter mon dossier, même s’il n’y a pas grand-chose de plus à écrire, sinon que le patient a entendu un bruit, et que ce bruit ne vient pas de son stimulateur. Voilà où nous en sommes depuis plusieurs minutes déjà. Soudain me vient une idée.

« Vous n’avez pas un appareil à la maison qui pourrait faire ce beeep?
— Comme mon pacemaker ?
— Mettons, oui.
— Non, je vois pas. »

Quelques secondes passent.

« Papa.
— Quoi ?
— L’air climatisé.
— Quoi, l’air climatisé ?
— Celui que t’as posé hier.
— T’es-tu malade ?
— Vous avez un nouvel air climatisé ?
— Depuis hier.
— Est-ce qu’il y a quelqu’un chez vous que vous pourriez appeler pour vérifier si ça ne vient pas de là ? »

L’homme saisit son téléphone et compose.

« Allô ? Yolande, peux-tu vérifier quelque chose dans le salon, s’il y a comme un bruit, un genre de beeep… Oui, comme mon bruit de pacemaker… Non, je suis à l’hôpital… Non, c’est pas grave… Oui, je vais venir souper… Oui, Jason est avec moi et… O.K., on va acheter du lait et… Écoute, va juste dans le salon pour voir si y a un beeep !… Alors, ça fait-tu du bruit ? … Yolande ? Quoi ? »

L’homme s’interrompt subitement. Puis reprend lentement, comme si on venait de lui annoncer qu’il ne s’appelle pas Denis.

« T’es sérieuse ? Tu l’entends… Ça fait quoi ? Ah merde… »

L’homme ferme le combiné, ne sachant trop quoi ajouter.

« Ben là…
— Oui ?
— Yolande l’entend. »

Je vous jure que jai écrit dans le dossier de faire vérifier l’air climatisé.