Santé et Science

Obsolescence programmée : le mauvais débat!

La question à se poser, c’est plutôt comment s’y prendre pour diminuer le gaspillage de matières premières et d’énergie qu’engendrent des biens de consommation toujours plus nombreux.

(Image: iStockphoto)

Les entreprises manufacturières, et plus particulièrement les fabricants d’appareils électroniques, font-ils sciemment des produits à courte durée de vie pour nous forcer à en acheter plus souvent ? La question de l’obsolescence programmée fait débat depuis des années.

Certains prétendent qu’il s’agit d’un mythe essentiellement véhiculé par les adeptes de la décroissance. D’autres y voient une réelle stratégie d’entreprise qui a permis, par exemple, aux fabricants de produits électroniques d’empocher des milliards sur le dos de consommateurs pris avec des appareils fragiles, pas réparables ou vite rendus obsolètes par les mises à jour de logiciels bouffeurs de mémoire.

On pourrait en débattre pendant une éternité… en vain. Si elle existe, l’obsolescence programmée est extrêmement difficile à démontrer et les accusations quasiment impossibles à porter. Il y a 10 ans, des fabricants d’imprimantes comme Hewlett Packard ont été pointés du doigt lorsqu’on a découvert que les capteurs électroniques de leurs cartouches indiquaient que celles-ci étaient vides bien avant qu’elles ne le soient réellement. Il y a eu recours collectif et poursuite, mais pas de jugement, HP et les plaignants s’étant entendus pour que les clients lésés soient dédommagés.

Il y a tant de paramètres qui entrent dans le design d’un produit, dont évidemment le rapport qualité/prix, qu’on peut bien pester autant qu’on veut contre les vitres de téléphones qui brisent ou les laveuses pas réparables, on n’a quasiment aucune chance de démontrer que cela résulte d’une intention maligne, quand bien même ce serait le cas.

La bonne question à se poser, c’est plutôt comment s’y prendre pour diminuer le monstrueux gaspillage de matières premières et d’énergie qu’engendrent des biens de consommation toujours plus nombreux, qui finissent trop rapidement et trop souvent dans des dépotoirs.

Depuis des années, on mise sur le réemploi et le recyclage, mais cette approche a ses limites. La preuve avec les écofrais sur l’achat d’appareils électroniques imposés depuis 2012 au Québec pour financer le recyclage de ces appareils qui contiennent des matériaux aussi précieux que toxiques à disséminer dans l’environnement. La Presse rapportait récemment que l’Association pour le recyclage des produits électroniques (ARPE), qui regroupe les entreprises qui fabriquent ces produits, avait engrangé un surplus de 60 millions de dollars depuis ses débuts. Ce n’est donc pas l’argent qui manque pour recycler, mais plutôt la volonté! Certes, les quantités de produits récupérés augmentent année après année, selon l’ARPE et Recyc-Québec qui supervise ce programme, mais l’ARPE ne dit pas à quel taux de recyclage cela correspond, puisqu’on ne connaît pas les quantités jetées.

Chose certaine, on peine à atteindre les objectifs de récupération. Le 12 juillet dernier, Québec a publié dans la gazette officielle le Projet de règlement modifiant le Règlement sur la récupération et la valorisation des produits par les entreprises, qui abaisse les exigences pour la responsabilité élargie des producteurs. Selon le Règlement initial entré en vigueur en 2011, les entreprises qui vendent produits électroniques, piles, lampes au mercure, peintures et huiles devaient récupérer un certain pourcentage de leurs produits, et payer une amende si les objectifs n’étaient pas atteints en 2015. Le nouveau Règlement repousse ces amendes à 2020. Les seuils de récupération fixés sont pourtant déjà insuffisants pour mettre fin à l’accumulation de déchets, puisque, par exemple, on vise à récupérer seulement un téléphone portable sur 4 ! Seule avancée, Québec va commencer à inciter à la récupération des climatiseurs. Oui, on en est encore là!

Plutôt que de miser surtout sur le recyclage ou la récupération, mieux vaudrait agir en amont, pour augmenter la durée de vie des produits. Avant de réutiliser puis recycler, il faut réduire les déchets à la source, c’est-à-dire essentiellement éviter les produits inutiles (on n’est vraiment pas rendus là!) ou au moins éviter aux produits utiles de devenir trop vite inutiles.

En juin, Greenpeace et IFixit ont publié le premier palmarès de réparabilité des téléphones intelligents, tablettes et ordinateurs, dans lequel les appareils ont été évalués selon quatre critères : remplacements possibles de la batterie et de l’écran, besoin d’outils spéciaux pour réparer, pièces détachées disponibles. Les détails sont dans ce rapport (uniquement en anglais). Samsung, Apple et Microsoft obtiennent les plus mauvaises notes.

On pourrait faire le même exercice pour bien d’autres types d’appareils, et plutôt que de laisser ce travail d’évaluation à des organisations non gouvernementales, faire des normes sur la durée de vie ou la réparabilité, ou des labels, et renforcer les exigences réglementaires puisque les garanties légales actuelles sont souvent de très courte durée (qui veut un réfrigérateur qui dure un an?!).

Le problème, c’est que les consommateurs ne sont pas informés de ces paramètres, et n’ont donc pas le choix. Pourtant, plusieurs seraient sans doute prêts à payer plus cher pour des produits qui durent plus longtemps, s’ils pouvaient disposer d’une quelconque forme d’assurance que ce sera vraiment le cas. Ce serait déjà ça de pris.

On devrait au minimum suivre pour la durée de vie des produits la stratégie que l’on applique déjà à la consommation d’énergie. Aujourd’hui, si vous allez sur le site d’Hydro-Québec, vous apprendrez des dizaines de trucs pour diminuer votre consommation d’électricité. Mais sur quel site institutionnel trouvez-vous comment faire du vide sur votre disque dur?

Quand vous achetez un réfrigérateur, vous pouvez avoir une idée de sa consommation électrique s’il est certifié par EnergyStar. Mais vous n’avez à peu près aucune information sur sa réparabilité ou sa durée de vie! Pour l’immense majorité des fabricants, la durabilité n’est pas plus un argument de vente aujourd’hui que la consommation d’énergie en était un il y a 20 ans. À quand des étiquettes DuraStar ou RepaStar?

Cet été, les parlementaires européens ont adopté une résolution pour une durée de vie plus longue des produits (et non sur l’obsolescence programmée comme on peut le lire un peu partout), qui vise à inciter gouvernements, entreprises et consommateurs à agir. C’est un début, et une initiative dont nos gouvernements devraient s’inspirer.

Plusieurs propositions – il y en a des dizaines – méritent qu’on s’y intéresse. On parle par exemple d’étiquetage de durée de vie pour les produits, de la fourniture obligatoire de guides de réparation avec les appareils, de nouvelles règles d’importation pour les pièces détachées, d’impression 3D, de communautés virtuelles de réparateurs…. Plein de pistes à explorer!

Peu importe au final que l’on croie ou non à l’obsolescence programmée. C’est le résultat qui compte.