Santé et Science

Quand Facebook remplit les biberons

Incapables d’allaiter, des femmes se tournent vers les réseaux sociaux pour trouver du lait maternel, malgré les dangers pour la santé et l’absence de réglementation. Le risque en vaut-il la peine ?

(Photo : Victor Torres / Stoksy)

Dans le congélateur de Marie-Eve Paquette, à côté des petits pois et des glaçons s’entassent une dizaine de sacs de plastique remplis de lait maternel. Pas le sien, mais celui de donneuses, qu’elle trouve sur les réseaux sociaux pour nourrir sa petite dernière, Eva-Loup.

Marie-Eve Paquette est atteinte d’hypoplasie mammaire, une insuffisance des glandes qui l’empêche de produire assez de lait pour nourrir son bébé exclusivement au sein — elle qui y tient mordicus ! En 13 mois, une dizaine de nouvelles mamans de sa région, qui elles en produisent plus que ce dont leurs bébés ont besoin, lui ont donné environ 100 litres. Assez pour qu’elle n’ait pas à utiliser de préparations commerciales.

Dans le congélateur de Marie-Eve Paquette s’entasse une dizaine de sacs de plastique remplis de lait maternel. (Photo : Mathilde Roy)

«C’est comme si ma fille était constituée de plein de mamans», dit la femme de 39 ans tout en berçant la petite, dans la cuisine de sa maison des Laurentides. «Des liens forts se créent avec ces donneuses. C’est un peu la collectivité qui la nourrit, parce que je suis incapable d’y parvenir seule.» Marie-Eve Paquette dit avoir reçu l’appui de sa pédiatre, qui confirme l’avoir soutenue dans ses démarches.

Partout au pays, du lait maternel est ainsi partagé sur les réseaux sociaux ou dans les petites annonces. Le plus grand réseau du genre, Human Milk 4 Human Babies (HM4HB), né à Vancouver en 2011, compte 130 pages Facebook dans le monde, dont 16 au Canada. Au Québec, le groupe atteint quelque 1 000 membres. «Les sites d’échange et de vente pleuvent sur Internet», dit Mireille Boulanger-Nadeau, présidente de l’Association québécoise des consultantes en lactation, qui regroupe 196 membres — des intervenantes en allaitement qui œuvrent notamment dans les hôpitaux, les centres de santé et services sociaux et les organismes communautaires — diplômées de l’International Board of Lactation Consultant Examiners (IBLCE).

Au Canada, la vente de lait maternel est illégale, au même titre que la vente de sang. Mais aucune sanction ne peut être imposée s’il n’y a pas d’échange d’argent.

Même s’ils reconnaissent, comme l’Organisation mondiale de la santé, que le lait maternel est meilleur pour la santé du bébé que les préparations commerciales, les ministères québécois et canadien de la Santé, ainsi que la Société canadienne de pédiatrie, découragent les mères incapables d’allaiter de se procurer du lait de sources privées. Les risques de contamination et de maladies infectieuses, disent-ils, sont trop importants.

«La pratique existe et n’est pas près de disparaître, alors aussi bien donner des outils aux parents pour qu’ils sachent comment éviter ces dangers!» dit Mireille Boulanger-Nadeau.

Un encadrement des échanges de lait maternel par les autorités de santé publique, c’est ce que réclament les spécialistes de l’allaitement et les organismes qui en font la promotion, comme La Leche League International (située dans l’Illinois, elle regroupe plus de 7 000 animatrices bénévoles réparties dans plus de 70 pays), Unicef Canada et l’Association québécoise des consultantes en lactation. Car tous en conviennent, les risques de contamination sont bien réels. Et ils s’accroissent lorsque l’argent entre en jeu.

Au Canada, la vente de lait maternel est illégale, au même titre que la vente de sang, d’organes et de gamètes. Mais aucune sanction ne peut être imposée aux mères s’il n’y a pas d’échange d’argent, indique Marie Annik Grégoire, professeure de droit à l’Université de Montréal. Pourtant, dans des sites américains comme BreastMilkShare et Only The Breast, qui font aussi des affaires au Canada, ou des sites de petites annonces comme Kijiji, des mères annoncent leur lait, qu’elles vendent de 1 à 3 dollars l’once, soit près de 30 dollars le biberon.

Les risques de contamination n’ont rien d’anecdotique : une étude de l’Académie américaine de pédiatrie a montré en 2013 que 74 % des échantillons de lait maternel achetés sur Internet aux États-Unis étaient contaminés par des bactéries pathogènes, dont la salmonelle, et présentaient un haut risque pour la santé des nourrissons. Dans son site, le ministère de la Santé du Canada prévient que le lait maternel échangé ou vendu peut être contaminé par différents pathogènes, dont le VIH et l’hépatite B ou C. De mauvaises conditions d’hygiène au moment d’extraire le lait ainsi qu’un entreposage et un transport inadéquats peuvent également rendre le lait impropre à la consommation.

Lorsqu’il y a échange d’argent, «il y a aussi possibilité de fraude», prévient Jack Newman, pédiatre à la Newman Breastfeeding Clinic, à Toronto, un établissement qui accompagne les femmes dans l’allaitement. «Le lait maternel peut par exemple être dilué avec de la préparation commerciale», dit-il. Et il suffit alors d’une journée pour que le mélange devienne insalubre.

À la banque de lait pour grands prématurés, tout est stérilisé pour prévenir la contamination. (Photo : Mathilde Roy)

Tout cela n’empêche pas Sophie, mère d’un bébé de trois mois, d’annoncer ses surplus de lait sur Kijiji. Pour protéger son intimité, la jeune femme, qui habite un village de la Montérégie, a accepté de nous parler à la condition que nous taisions son nom. «Je tire mon lait pour maintenir ma production, mais ma fille ne prend pas tout. Ce serait tellement dommage de le jeter», dit-elle au bout du fil, entre deux gazouillis de bébé. À 2 dollars l’once, et avec sa production actuelle, Sophie pourrait empocher jusqu’à 600 dollars par mois. L’argent sera versé dans un compte d’épargne pour sa petite, précise-t-elle.

Après quelques semaines, Sophie attend toujours ses premières clientes. «Mais une dizaine d’hommes ont répondu à mon annonce. L’un d’eux voulait même que je tire mon lait devant lui pour s’assurer de la fraîcheur», dit la maman, qui affirme avoir refusé leurs demandes. Dans le milieu des adeptes d’entraînement physique et des culturistes, une croyance répandue — non prouvée scientifiquement — veut que le lait maternel permette d’augmenter la masse musculaire.

Des recommandations pour éviter les risques de contamination des nourrissons — demander un test de dépistage de maladies graves aux donneuses, s’informer sur leurs habitudes de vie, etc. — sont accessibles sur différents réseaux de partage, dont Human Milk 4 Human Babies, mais difficiles à mettre en pratique.

Il existe bien au Québec une banque publique de lait maternel, mais elle est réservée aux grands prématurés. Héma-Québec gère la collecte, la pasteurisation et la distribution des dons dans les hôpitaux. Pour une rarissime fois, l’organisme sans but lucratif, davantage connu pour ses collectes de sang, a ouvert les portes de son laboratoire dans l’arrondissement de Saint-Laurent, à Montréal.

Ici, le lait est traité comme de l’or blanc, explique Manon Landry, qui a coordonné la mise sur pied du labo, en 2014, à la demande de médecins en néonatologie. Une tâche qui lui a valu le surnom de «Dairy Queen». Quiconque entre en contact avec « l’or blanc » doit porter bonnet, blouse stérilisée, gants et couvre-chaussures. Journaliste comprise. On désinfecte même l’appareil photo à l’aide d’un linge imbibé d’alcool. Des techniciens transvasent le lait jaunâtre de six donneuses dans un immense bocal de verre sous une hotte qui repousse les bactéries potentielles.

Le coût de l’or blanc

Deux banques de lait commerciales, Medolac et Prolacta, se livrent une bataille depuis quelques années aux États-Unis. Leur lait vient en aide aux bébés prématurés mais se vend au prix fort, et rivalise avec les banques publiques en place. Selon de nombreux médias américains, Medolac, située en Oregon, vend son lait stérilisé aux hôpitaux environ 6 dollars américains l’once. La société californienne Prolacta, spécialisée dans la concentration et l’enrichissement du lait, le vend aux hôpitaux pour plus de 180 dollars américains l’once. Durant son séjour dans une unité néonatale de soins intensifs, un bébé prématuré peut consommer jusqu’à 10 000 dollars américains de lait.

Les donneuses, qui ont toutes eu une analyse sanguine avant leur premier don, doivent aussi suivre un protocole strict. «Il faut se nettoyer les seins et stériliser le tire-lait à chaque utilisation. C’est assez lourd comme procédé», dit Marie-Lou Kollar, de Saint-Eustache, mère d’une petite fille de huit mois, qui a donné du lait à Héma-Québec, mais aussi par l’intermédiaire des réseaux sociaux.

Le lait est soumis à un dépistage microbien dans le Laboratoire de santé publique du Québec (LSPQ). Une fois embouteillé, scellé et pasteurisé dans les labos d’Héma-Québec, il est de nouveau testé. Malgré toutes ces précautions, environ le quart du lait est jeté, car il ne répond pas aux normes en place.

Pour l’heure, les réserves sont insuffisantes pour espérer les rendre accessibles à tous les bébés ne pouvant être allaités, dit Laurent Paul Ménard, directeur des relations publiques d’Héma-Québec. «On peut fournir le lait pour les prématurés nés à moins de 29 semaines. Notre objectif est de couvrir, d’ici mars 2018, les besoins de 100 % des prématurés âgés de 32 semaines et moins.» Pour y arriver, l’organisme doit passer de 9 500 bouteilles à 40 000 bouteilles de lait par année. «L’autre défi, c’est le coût de nos opérations. Une bouteille de 100 ml de lait maternel traité, c’est pas mal plus cher qu’un litre de lait de vache. Ça vaut environ 17 dollars», ajoute-t-il. Une dépense couverte par les autorités publiques.

Le projet d’élargir la banque de lait à un plus vaste public n’est pas dans les cartons du ministère québécois de la Santé, ni d’ailleurs l’idée de réglementer le partage ou la vente du lait maternel. Le Ministère se contente de recommander la préparation commerciale «répondant à de hauts standards de qualité» pour remplacer l’allaitement.

«Il n’était pas question que je donne du lait commercial à ma fille», dit Marie-Eve Paquette, attablée dans sa cuisine. «J’ai jugé que le lait maternel était mieux pour elle, et j’ai trouvé des solutions pour y arriver.» La maman montre du doigt sa petite, occupée à regarder la pluie tomber. «Regarde comme elle est en santé.»