Santé et Science

Santé : se fier à des sondages pour juger des faits ?

Il faut parfois se méfier des perceptions et argumenter plutôt sur des faits. Alain Vadeboncœur l’illustre avec le récent sondage sur l’attente dans le système de santé.

(Photo : iStockphoto)

D’après un sondage commandé par la CAQ, une majorité de Québécois jugent que le système de santé s’est détérioré depuis 14 ans, et 42 % estiment que l’attente a augmenté. Ça va donc de plus en plus mal, semblerait-il. Mais ont-ils raison ? Concentrons-nous sur la question de l’attente, plus facile à cerner.

D’abord, je me méfie de ce genre de sondage qui prétend éclairer des réalités objectives et mesurables comme l’attente. On peut avoir une opinion négative sur le système de santé, on doit en critiquer les problèmes, et dénoncer les abus est tout à fait correct. Mais est-il préférable de sonder les gens à propos de l’attente ou de la mesurer ? Tout dépend du résultat qu’on vise, j’imagine. C’est que l’opinion des sondés signifie toujours quelque chose, mais elle n’est pas nécessairement la plus représentative de la réalité.

Par exemple, quand on demande aux Américains si la race humaine est le résultat de l’évolution, 52 % pensent que non, ce qui ne change pas grand-chose au fait que nous sommes bien le fruit de l’évolution. Et si 39 % des Européens croient que le Soleil tourne autour de la Terre, c’est le contraire qui se passe, même si tout est relatif.

Je respecte l’idée que les gens puissent avoir une mauvaise opinion du système de santé, en raison de leur propre expérience, de celle de leurs proches, ou de ce qu’ils en entendent ou en lisent. Mais cela ne veut pas dire que leur évaluation de « l’attente » correspond à la réalité. Comme quoi entre la perception et la réalité, on retrouve notre humanité.

C’est mon confrère David Lussier, gériatre spécialiste de la douleur, très actif sur la plateforme, qui a démarré ma réflexion, en demandant à l’auteur du sondage, Jean-Marc Léger, quelle était la méthodologie du sondage.

C’est qu’il doutait, comme moi d’ailleurs, que le système de santé se soit effectivement détérioré durant les 14 dernières années.

Ce à quoi j’ai répondu que son opinion avait peu d’importance, non parce qu’il n’est pas intègre et compétent — David étant un observateur attentif du système de santé québécois —, mais parce qu’on répond mieux à ce type de question par des faits.

 

Je me méfie d’ailleurs autant de mes propres perceptions que de celles des autres, puisqu’il est bien difficile d’évaluer intuitivement des réalités complexes.

Les faits et les perceptions

Vous en doutez ? Pourtant, combien de fois ai-je pu démontrer à des médecins brillants, à de grands chercheurs, à des infirmières compétentes ou à des gestionnaires hors pair à quel point leurs perceptions étaient éloignées de la réalité, pour une foule de paramètres ayant trait à la santé : l’évolution du volume de patients dans le temps, le nombre de consultations, les retours aux urgences, le temps d’attente — tiens ! — ou même leur charge de travail clinique.

J’ai tout aussi souvent prouvé qu’une hausse perçue de l’attente, du nombre de patients ou de l’encombrement d’une urgence ne correspondaient à aucune réalité mesurable. Parfois, à la grande surprise de la personne qui en était convaincue, d’ailleurs. Devant des chiffres (irréfutables) confrontant les croyances courantes, j’observe alors deux types de réaction : modifier sa manière de voir les choses ou refuser de « croire » les données.

À la suite de ces expériences, j’essaie maintenant d’appuyer autant que possible mes affirmations sur des données vérifiables, afin de sortir des débats habituellement stériles des perceptions de tous et de chacun.

Le temps « d’attente » est un bon exemple d’une réalité difficile à évaluer intuitivement — surtout quand la question posée est, comme celle de la CAQ, le temps d’attente en général, sans spécifier de quoi on parle. C’est que la plupart des gens sont influencés par leurs expériences extrêmes, qui imprègnent alors plus fortement leur mémoire et influencent durablement leur vision des choses. Autant les patients que les soignants d’ailleurs.

Surtout qu’au Québec, « champion du monde » de certaines attentes (pour voir un médecin en première ligne et pour la durée du séjour sur une civière aux urgences), on peut en faire l’expérience de temps en temps. Mais cette réputation influence aussi de quels moments on se souviendra, la mémoire ayant tendance à « choisir » les faits qui confirment nos croyances.

Un petit test de réalité

J’ai eu l’idée cette semaine de faire moi-même un sondage « non scientifique » (ce qui suppose que les habituels sondages sans marge d’erreur le sont, mais bon) sur Twitter.

À l’échantillon non représentatif de ceux qui me suivent, j’ai posé une question fort simple, puisqu’elle concernait le temps d’attente moyen avant de voir un médecin aux urgences, avec quatre choix de réponse : 1, 2, 4 ou 8 heures. Après l’avoir laissée percoler 24 heures, j’ai obtenu les 603 réponses suivantes :

Selon cet échantillon non représentatif de quoi que ce soit, près de la moitié des gens avec lesquels je suis entré en contact par Twitter m’ont donc répondu que le temps d’attente moyen était de 8 heures. Je pense que la question était assez claire et que cela représente vraiment ce que les gens pensent. Mais qu’en est-il en réalité ?

Il existe des chiffres portant sur le temps d’attente avant de voir un médecin. J’en avais parlé sur ce blogue, quand j’avais réuni les données à partir des tableaux du mois de juin 2013, rendus alors publics par l’ex-ministre de la Santé Réjean Hébert sur son site, en réponse à une question que j’avais posée sur le sujet.

On parlait à l’époque de 2 heures 02 d’attente, mais il ne s’agissait que d’un seul mois, généralement plus tranquille que ceux d’hiver. C’était tout de même la première fois qu’on voyait de tels chiffres. Mais voilà, les réactions ont été tout aussi intéressantes, puisque beaucoup de gens demeuraient fort sceptiques, n’en croyant pas leurs yeux, comme le dit justement cette amusante expression.

En 2016, Radio-Canada a rassemblé les données d’une année entière d’attente aux urgences tirées de tableaux divulgués par le ministre Gaétan Barrette. Le chiffre était un peu plus élevé que celui de juin 2013, puisqu’on observait 2 heures 35 en moyenne, mais somme toute assez similaire.

Mon point de vue, c’est que ce chiffre est bien différent de celui de 8 heures en moyenne choisi par les répondants de mon sondage. Notez par ailleurs que les données du Ministère sont réunies par les systèmes d’information des urgences, en dehors de toute intervention humaine. Je doute fort que quelqu’un prendrait le risque de les modifier avant leur diffusion publique.

Erreur de fait ou de perception ?

Le bon réflexe est toujours de valider les données, surtout si elles contredisent une perception largement admise. On peut d’abord se demander si on parle de la même chose. D’ailleurs, ma question était légèrement imprécise, puisqu’elle traitait du délai entre l’arrivée et l’évaluation, alors que les données diffusées par le ministère de la Santé montrent plutôt le temps entre le premier triage et l’évaluation.

Le temps avant le triage est mal connu, puisque le contact avec l’infirmière de triage est généralement le « temps 0 » de la visite, sauf pour les hôpitaux qui proposent aux patients de prendre un « ticket » à leur arrivée. Il est alors généralement de quelques minutes en moyenne, ce qui ne devrait pas trop ajouter au délai global.

Une autre question pertinente est de savoir s’il manque des données. Dans ce cas, sans doute, puisque celles des patients quittant les lieux avant d’avoir vu le médecin ne sont pas comprises. Si on inclut ces patients, peut-être que la moyenne est un peu plus élevée. De combien ? Je ne sais pas. Mais si on veut être pointilleux, ma question ne s’adressait qu’aux patients ayant vu un médecin.

Perceptions faussées ?

Mais ces imprécisions ne peuvent pas justifier l’écart entre 2 heures 35 (les faits) et 8 heures (mon sondage). Or, une foule de bonnes raisons peuvent expliquer pourquoi les gens croient que l’attente est beaucoup plus longue qu’elle ne l’est en réalité.

D’abord, plusieurs des répondants n’ont peut-être que peu ou pas d’expérience directe des urgences et se fient — c’est légitime ! — aux récits rapportés par leurs proches ou qu’on peut lire dans les médias. Et comme les gens parlent davantage des fois où ils ont attendu longtemps, cela peut déjà induire ce qu’on appelle un biais, cette « distorsion systématique d’un échantillon ou d’une évaluation statistique », d’après Antidote.

On sait ensuite que la mémoire est une faculté qui oublie, mais de manière différentielle, conservant mieux les moments marquants — comme une mauvaise soirée aux urgences avec beaucoup d’attente, par exemple — et moins les moments ordinaires — comme d’avoir peu attendu aux urgences. De sorte qu’elle se construit à travers un prisme déformant où les exemples extrêmes occupent une place prépondérante.

Comme je l’ai mentionné, nous emmagasinons préférablement les perceptions qui confirment nos croyances. Comme on attend beaucoup aux urgences et que les médias répètent cela depuis longtemps, nous conservons les moments d’attente compatibles avec cette croyance — fondée ! — qu’on attend longtemps aux urgences.

Par ailleurs, la question portait sur l’attente moyenne, ce qui comprend tous les patients et tous les niveaux de gravité (triage P1 à P5), ce qui représente un mélange de patients très malades (vus rapidement) et d’autres moins malades (vus moins rapidement). Nous avons peut-être tendance à inclure dans « l’attente » le fait d’être assis sur une chaise quand rien ne se passe, mais pas d’être poussé rapidement dans la salle de choc quand tout va mal. Pourtant, la moyenne doit prendre en compte tous les cas.

Les disparités régionales constatées dans les temps d’attente jouent sans doute aussi un rôle. Les données présentées par Radio-Canada l’avaient bien montré à l’époque, l’expérience des Montréalais, par exemple, n’est pas du tout la même que celle des patients de Lanaudière, où on attend bien moins. Comme les nouvelles proviennent surtout des grands centres, il est possible que cela inspire à tout le monde une image déformée de l’attente réelle, beaucoup plus courte dans les petits centres.

Source: http://beta.radio-canada.ca/nouvelle/767475/urgences-temps-attente-carte-regions-hopitaux-quebec

On peut même expliquer une partie des difficultés par le travail des journalistes, dont le rôle essentiel est surtout de mettre le doigt sur les problèmes. De sorte que l’image projetée dans les médias est généralement constituée d’une somme de problèmes, puisqu’on parle moins souvent de ce qui va bien dans le système de santé.

Enfin, certaines approches « pédagogiques » forçant la métaphore influencent peut-être les perceptions, comme dans cette citation, qu’il ne faut pas prendre au premier degré, de la députée Diane Lamarre cette semaine à propos des urgences : « En Ouganda, lorsque je travaillais à l’hôpital Lucille-Teasdale, les gens marchaient deux jours dans la savane africaine et quand ils arrivaient à l’hôpital, ils étaient pris en charge en 30 minutes. Au Québec, les gens se rendent à l’hôpital en 30 minutes et ça prend 48 heures avant qu’ils ne soient pris en charge. »

Se fier au sondage ou pas ?

S’il est difficile pour les gens de donner une juste mesure de l’attente aux urgences, on peut avoir des doutes quant aux perceptions exprimées à propos de « l’attente » (ou de tout autre paramètre mesurable du système de santé) plus longue qu’avant.

On — je parle surtout des politiciens ici — devrait donc se garder une petite gêne avant de présenter comme des faits ce qui n’est qu’un sondage d’opinion, certes intéressant en soi — puisque les gens ont de bonnes raisons de trouver que ça va parfois mal en santé —, mais qui ne représente pas toujours bien la réalité des choses.

Méfions-nous aussi des ministres, qui disposent souvent des données justes, mais n’ont pas toujours avantage à les transmettre sans les avoir accommodées un peu à leurs intérêts. Sans toutefois aller aussi loin que Winston Churchill, grand homme politique, qui affirmait : « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées. »

Mais il demeure que l’on attend encore beaucoup dans notre système de santé, et que le plus important, au-delà des sondages, c’est de régler les problèmes afin d’améliorer les choses. Personne ne pourra dire le contraire, cette fois !