Santé et Science

Petite mort dans la chambre 223

La vie à l’hôpital est parfois chamboulée par des événements intenses qui nécessitent un grand travail de coordination. D’autres fois, c’est moins grave, dit Alain Vadeboncoeur.

Tout est calme sur l’unité de chirurgie en cette fin d’après-midi d’hiver. Les infirmières terminent leur rapport, de rares visiteurs vont et viennent, un patient passe lentement devant le poste avec son soluté, le résident complète sa tournée avec son externe et l’agent de sécurité vérifie les effets personnel d’une nouvelle patiente.

Soudain, l’alarme lance un son strident. Les infirmières lèvent les yeux vers la console, où un moniteur cardiaque montre un tracé sinusoïdal rapide.

Tracé électrique montrant une probable arythmie grave appelé tachycardie ventriculaire.

« C’est qui ?
– Le patient de la chambre 223, il est en TV (1) !
– OK, lance le code !
– On y va ! Le chariot ! »

(1) TV : Abréviation pour tachycardie ventriculaire, grave arythmie pouvant mener à l’arrêt cardiaque dans les secondes qui suivent. Le traitement est un choc de défibrillateur, qui doit être donné le plus rapidement possible.

L’équipe se lève et part comme une fusée vers la une chambre tout au fond du couloir. Le préposé ramasse le chariot de réanimation au passage. Voyant le mouvement, le résident rapplique à la course de l’autre extrémité, suivi par son externe. La commis décroche son appareil.

« Oui, téléphoniste?
– Lance le code, c’est dans le 223!
– Très bien ! »

La commis raccroche et on entend l’appel dans tout l’hôpital.

« Attention, attention. Code bleu à la chambre 223. Je répète, code bleu dans le 223. »

Deux étages plus haut, l’équipe médicale de réanimation, un patron et deux résidents des soins intensifs s’interrogent du regard, puis s’engouffre dans l’escalier quatre par quatre.

« C’est quoi ?
– Un code en chirurgie ! »

Au bloc opératoire, l’anesthésiste de garde jette un coup d’oeil à son patient en pleine chirurgie abdominale, puis lance à son résident :

« Tu continues, j’y vais! »

Puis il ouvre la porte et se précipite à son tour vers l’escalier.

Pendant que le tracé poursuit sur son rythme endiablé et que l’alarme sonne de plus belle au poste déserté, toute l’équipe court vers la chambre 223. Le préposé les suit en poussant le chariot de réanimation. Une patiente se pointe juste devant eux, au milieu du couloir.

« Tassez-vous !
– Pardon ?
– Rentrez dans votre chambre ! »

Pendant que la patiente recule péniblement, déséquilibrée. Le résident rejoint le groupe.

« C’est qui ?
– Le jeune, opéré avant-hier!
– Quel âge ?
– 25 !
– C’était quoi ?
– Une tumeur à la cuisse!
– Il a dû faire une embolie. »

Quand le groupe arrive à la chambre, le préposé ralentit sa course, accrochant au passage l’abreuvoir avec le chariot. La porte de l’escalier s’ouvre au même moment et l’équipe de réanimation surgit, suivie de l’anesthésiste.

« C’est où ?
– Ici ! »

L’infirmière la plus jeune, plus rapide, arrive en premier à la chambre. On y entend des gémissements inquiétants. Elle ouvre d’un coup et se précipite vers le patient. Mais elle s’interrompt net. Le reste du groupe la rejoint, le résident pousse un peu pour passer et se retrouve à côté d’elle. Il s’immobilise à son tour, soufflant bruyamment.

Le patient les regarde alors fixement, les yeux écarquillés.

« Mais qu’est-ce qu’il y a ? »

À côté de lui, son amie ne dit mot. Durant quelques secondes, personne n’ose parler. Puis, l’infirmière assistante lance à la commis :

« Ok, on annule le code !  »

Tout le groupe recule vers le couloir. Le préposé repart lentement avec le chariot. L’anesthésiste et l’équipe de réanimation retournent vers l’escalier. Le reste de l’équipe revient en silence vers le poste.

« Attention, attention. Code bleu annulé. Je répète : code bleu annulé. »

Le résident, resté dans la chambre du patient un instant, lui lance en bredouillant :

« Ok, euh. Désolé. On pensait que… »

Puis il sort à reculons de la chambre, jetant un regard étonné autour de lui.

« Mais qu’est-ce qu’il y avait sur le moniteur ?
– De la TV, c’est pour ça qu’on a lancé le code.
– Montre voir. »

Le résident accompagne les infirmières au poste, suivi de son externe. Il s’assoie pour réviser les tracés, puis hoche la tête, admiratif.

« On dirait vraiment de la TV. Qu’est-ce que t’en penses? »

L’externe examine l’électrocardiogramme, réfléchit quelques secondes, puis s’exclame.

« Je pense que c’est de la tachycardie ventriculaire !
– On dirait, en effet. Pourtant… »

Arrive au poste, à bout de souffle, le chirurgien du patient de la chambre 223.

« C’était quoi, y a codé ? Il va pas bien ?
– Non, non, ça va. Même en pleine forme.
– Mais le code ?
– C’était rien. Des artéfacts. »

L’externe s’approche.

« Des artéfacts de quoi ?
– Sur un tracé, tu vois, il suffit d’un mouvement rapide, ça peut donner le change pour de la TV.
– Aussi régulière ?
– On voit les complexes normaux, au milieu des artéfacts. C’est plus facile si je mets des marques rouges. »

Tracé d’artéfacts donnant une apparence d’arythmie grave. Les traits rouges soulignes les complexes électriques normaux du coeur.

« Et ensuite, on voit les complexes normaux qui continuent seuls, comme si de rien n’était.
– Donc la courbe rapide, c’est l’artéfact ?
– En plein ça. Donc?
– Il a jamais fait de TV ! Je peux garder le tracé ? »

Tracé d’artéfacts suivi d’un rythme normal. Les traits rouges soulignes les complexes électriques normaux du coeur.

Au fond du couloir, la porte de la chambre du 223 s’ouvre lentement. Le patient en sort, hésitant, suivi par son amie. Il marche en boitant vers le poste. Son chirurgien s’approche de lui.

« Ça va ?
– Ouais, c’est juste… Je voulais… Je vais en bas deux minutes.
– Remonte, si tu te sens pas bien. »

Tandis que le patient quitte l’unité pour prendre l’ascenseur, le chirurgien se retourne vers le poste.

« Alors, c’était quoi ? »

Une infirmière pouffe de rire, puis une autre. Le préposé n’en peut plus et disparaît dans la salle de repos du personnel en se pinçant les lèvres.

« Mais qu’est-ce qui s’est passé! ? Y a fait une grosse arythmie ou pas? »

Le résident de l’unité se retourne alors vers le chirurgien, le dévisage quelques secondes, puis il prend un air grave avant d’énoncer son diagnostic.

« Non, juste une petite branlette. »