Les médecins prescrivent n'importe quoi ! (1/2)
Santé et Science

Les médecins prescrivent n’importe quoi ! (1/2)

Prescrire du chasse-moustiques, de l’eau… une tranche de pain ? Et si on cessait de faire jouer aux médecins un rôle de régulateur social ? Le billet d’Alain Vadeboncœur.

Vous avez peut-être vu passer la grinçante chronique de Patrick Lagacé portant sur la « bureaucratie des couleurs ». Il rapportait qu’une de mes collègues avait dû réécrire au complet un formulaire de neuf pages à l’encre bleue parce que le Réseau de transport de Longueuil (RTL) n’acceptait pas l’encre noire ! Une bonne raison, non ?

Pas vraiment. Mais surtout, imaginez la perte de temps pour les médecins, alors qu’on se plaint du fait qu’ils ne sont pas assez disponibles. Sauf que cette situation n’est qu’un minuscule cas dans une mer d’absurdités. En fait, c’est l’arbre qui cache la forêt, dont voici un portrait élargi.

Étant un médecin d’urgence, il est plutôt rare que j’aie à remplir ce genre de formulaires, sauf un billet d’absence au travail de temps en temps ou encore une note pour informer du passage aux urgences. Dans le but d’écrire ce petit texte, j’ai donc simplement demandé à des collègues d’un groupe Facebook médical de me fournir des exemples.

Et le résultat est incroyable. En moins de 24 heures, j’ai pu lire plus d’une centaine d’exemples, la plupart récents, portant sur autant de formulaires, certificats, attestations, notes, authentifications, confirmations, constats, homologations, légitimations et officialisations avec lesquels ils sont aux prises, tous plus loufoques les uns que les autres.

Visiblement, ces collègues, surtout des médecins de famille, en ont long à raconter, et parfois même lourd sur le cœur. Parce que notre société tout entière est surmédicalisée, comme vous le démontreront les exemples suivants, un extrait de la centaine de réponses reçues.

Dès la garderie

Il faut croire que les dérives commencent en fait très tôt dans la vie du citoyen médicalisé. Par exemple, saviez-vous que certaines garderies exigent des ordonnances médicales — une vraie ordonnance, là ! — pour pouvoir appliquer de la crème hydratante, du baume à lèvres, du chasse-moustiques ou de la crème solaire ? Parce que c’est très médical, la crème solaire ; ça prévient des brûlures.

Eh oui, les médecins doivent parfois prescrire du chasse-moustiques (médical, bien entendu), même s’il est apporté par les parents. Et même une crème à fesses spéciale pour les couches réutilisables ! Certains médecins refusent de prescrire ces substances et répondent qu’ils ne prescrivent pas davantage la viande et les patates, et il semble que l’explication convainque.

Ils doivent toutefois prescrire l’acétaminophène, ce qui a un peu plus de sens, puisque c’est un médicament, mais tout de même… Les parents ne pourraient-ils pas simplement autoriser eux-mêmes à le donner au besoin ? Il semble que c’est possible, mais que de nombreuses garderies continuent à « exiger » des ordonnances.

Mais il y a pire, puisque la « politique » de certaines garderies demande une ordonnance d’onguent antibactérien ophtalmologique pour une conjonctivite virale, ainsi qu’un billet de médecin pour retourner à la garderie. Sans onguent, le retour ne peut pas être accepté. Pourtant, les conjonctivites virales guérissent sans antibiotiques… et demeurent contagieuses même si elles sont traitées avec un tel onguent.

Il y a plus loufoque. Un collègue a dû « prescrire »… une tranche de pain ! En effet, la garderie exigeait une ordonnance pour permettre à la mère d’amener la tranche de pain sans gluten qu’elle désirait que son enfant mange. N’oubliez pas, c’est vous qui payez pour une visite médicale menant à l’ordonnance d’une tranche de pain médicale !

Ou, plus inquiétant : il faut une ordonnance pour administrer les « EpiPen» (pour les allergies graves), ce qui peut se comprendre… Mais si le papier est introuvable, est-ce que cela veut dire que les intervenantes regarderaient l’enfant s’étouffer ? J’imagine que non !

L’école ne manque pas d’imagination

Pour ce qui est des demandes parfois étranges faites au médecin, l’école n’est évidemment pas en reste. Surtout celle qui exigeait une lettre « médicale » afin d’autoriser l’utilisation d’un ascenseur et une « permission de délai » entre les classes pour un enfant. Il est vrai qu’il avait souffert d’une fracture du fémur (l’os de la cuisse, vous savez…), ce qui peut effectivement rendre problématique l’utilisation de l’escalier. Voilà donc l’arrivée de l’ascenseur médicalisé.

Un autre a dû aviser par prescription un professeur du primaire pour qu’un élève puisse quitter la classe au besoin en raison d’un problème de continence. Parce que c’est bien connu, les enfants abusent de l’utilisation des toilettes dans une école… Un message du parent devrait être suffisant, non ? De ce côté, un médecin a dû prescrire une bouteille d’eau en classe pour un enfant constipé. De l’eau médicale, bien sûr.

Même si l’école dispose de professionnels compétents pour effectuer des évaluations spécialisées, un médecin de famille, bien intentionné mais pas nécessairement un expert du domaine, doit parfois remplir un formulaire pour permettre à l’enfant d’accéder à du « matériel didactique supplémentaire », alors que l’orthophoniste aurait très bien pu le faire.

Un autre a dû certifier qu’un enfant dyslexique avait vraiment besoin de son ordinateur en classe, alors que l’évaluation avait été réalisée par un autre professionnel, sans doute bien plus connaissant en la matière. Un non-sens, non ? C’est pourtant courant !

Pour ce qui est de l’alimentation, un collègue a dû prescrire un smoothie à boire en classe pour un jeune souffrant d’un déficit de l’attention et perte d’appétit, et devant s’alimenter davantage. Un smoothie santé, bien sûr.

Une autre a dû signer un papier autorisant une jeune patiente à sortir de sa salle de classe afin de pouvoir aller prendre sa médication antimigraine, qui lui permet ensuite de revenir et de ne pas manquer le reste de sa journée d’école.

Usurper le rôle d’autres professionnels

Comme pour les enfants évalués par des spécialistes du langage, du comportement ou de l’éducation, il arrive que les médecins doivent aussi « entériner » le rôle d’autres professionnels, souvent plus compétents qu’eux dans leur domaine. C’est vrai pour une foule de pratiques.

Par exemple, un ergothérapeute travaillant dans un centre de réadaptation recommande qu’un patient atteint « d’arthrogrypose des membres inférieurs ayant absolument besoin de “cannes canadiennes” pour se déplacer puisse utiliser des “cannes” de meilleure qualité », parce que celles qu’on lui donne ne durent que trois mois.

Un professionnel universitaire fait donc une recommandation qu’un médecin de famille, plein de bonne volonté mais pas nécessairement expert en « cannes canadiennes », signe le bout de papier sanctionnant la nécessité de la chose. Hum…

Dans le même ordre d’idée, le médecin doit parfois recopier mot par mot les recommandations exhaustives d’un ergothérapeute ayant fait l’évaluation des tâches et du poste de travail d’une patiente, parce que, bien entendu, référer simplement aux « limitations émises dans le rapport par l’ergothérapeute », ce n’était pas suffisant. Ça prenait la prescription écrite du médecin.

De même, les nutritionnistes prescrivent souvent des nutriments complexes pour les patients des soins intensifs et autres. Même si les médecins ne sont habituellement pas des spécialistes de la question, ils doivent tout de même prescrire ce que les nutritionnistes recommandent… Mais pourquoi ne donne-t-on pas le droit à ces nutritionnistes de prescrire directement ?

Les physiothérapeutes sont les experts de la rééducation, mais on sollicite tout de même les médecins pour « prescrire » cette rééducation. Un médecin un peu tanné d’avoir à la prescrire a donc choisi d’en signer une pile à l’avance, se fiant de toute manière toujours à l’opinion de ces professionnels bien mieux formés que la plupart des médecins en ces matières.

Les médecins se trouvent ainsi régulièrement à prescrire des culottes d’incontinence pour les gens âgés, des marchettes, des fauteuils roulants, des cannes, des orthèses et des prothèses… juste en raison de la position de « régulateur » que la société leur impose.

Est-ce logique que les médecins contresignent ainsi les prescriptions d’orthèses-prothèses, aides techniques à la posture déjà évalués par des physios-ergos-orthophonistes-orthésistes qui ont une formation spécifique dans ce domaine… C’est comme si les médecins avaient besoin de contresigner les ordonnances de lunettes des optométristes !

Surtout que cela ne fait pas du tout le bonheur de ces professionnels ! Ainsi, un médecin me rapporte qu’elle a reçu un appel de la psychologue de l’école d’un de ses patients, qui se confondait en excuses en demandant d’écrire une « lettre officielle » pour entériner le diagnostic de trouble d’acquisition de la coordination faite par l’ergothérapeute. La note manuscrite lisible envoyée n’était apparemment « pas assez officielle ». Peut-être le médecin aurait-elle dû la signer avec son sang (en indiquant son groupe sanguin) ?

Les médecins jouent même le rôle d’habilleurs, lorsque certains remplissent un formulaire pour des « vêtements adaptés » en CHSLD pour que ça passe dans les impôts, par exemple des blouses et jaquettes avec une fente à l’arrière, donc plus faciles à mettre pour les patients alités. Ben oui, les médecins prescrivent du linge maintenant, ça montre l’étendue de leur savoir !

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Dans ma prochaine chronique sur le même sujet, je traiterai des abus du monde du travail et des assureurs ! Et ils sont nombreux… Au fait, qu’en pensez-vous vous-même ?