Quand employeurs et assureurs abusent… des médecins ! (2/2)
Santé et Science

Quand employeurs et assureurs abusent… des médecins ! (2/2)

Des billets médicaux pour assurer qu’un employé est paraplégique ? Ou qu’un autre puisse se passer de la cravate ? Pas étonnant que les médecins soient moins disponibles pour les patients ! Le deuxième billet d’Alain Vadeboncœur.

L’imagination des employeurs et des assureurs semble fertile quand il s’agit d’impliquer les médecins dans l’encadrement des employés ou des assurés plus ou moins malades. Après avoir exploré les « abus » des garderies et des écoles, je me penche maintenant sur ces deux gros morceaux.

Imaginez, par exemple, signer une prescription pour aviser l’employeur que l’employée doit avoir « le droit d’utiliser la salle de bains de façon plus fréquente que la moyenne en raison des effets secondaires de sa médication ». Et ce n’est pas par ignorance, puisque dans ce cas, l’employeur est… un pharmacien. Le médecin pratique ici la régulation de l’accès aux toilettes afin d’assurer la régularité de sa patiente. Mais est-ce vraiment de la médecine ?

Dans un autre cas, un médecin a dû signer un papier pour qu’un employé souffrant de diarrhées chroniques ait des moments de pause autres que les pauses statutaires de l’employeur. Voilà la médicalisation des pauses. Est-ce que vous vous sentiriez utile, comme médecin ? J’en doute. Pourtant, de tels exemples, recueillis en moins de 24 heures auprès d’un groupe Facebook de médecine (1), pullulent.

L’élimination n’est pas tout ; l’hydratation, c’est tout aussi important. Trois autres médecins m’ont donc rapporté avoir dû « prescrire » que des employées puissent avoir avec elles une bouteille d’eau en raison d’une condition « médicale ». Au fait, quelle est cette étrange condition ? La grossesse ! Il est vrai que la déshydratation est un problème médical, contrairement au manque de jugement des employeurs.

Le métier de caissière ayant ses exigences, un collègue a dû produire un certificat médical pour justifier l’utilisation d’un tabouret pour une caissière enceinte et pour un autre patient souffrant de douleurs aux genoux. Parce que, bien évidemment, que deviendrait le monde si toutes les caissières travaillaient dorénavant sur des tabourets sans raison ?

Un autre a exigé un « certificat de morsure par un chien » pour un patient policier, qui avait effectivement été mordu, mais en dehors de ses heures de travail. Bien sûr, les médecins reçoivent une formation poussée pour distinguer les morsures de chien de celles d’un ours ou d’un cheval.

Parce que, bien évidemment, que deviendrait le monde si toutes les caissières travaillaient dorénavant sur des tabourets sans raison ?

Un médecin a dû rédiger une note « certifiant » que la patiente souhaitait entreprendre une réorientation de carrière pour le bureau de chômage. Mais pourquoi un médecin serait-il plus apte qu’un autre à savoir si c’est vraiment le cas ? Ce médecin a donc écrit : « La patiente dit qu’elle veut changer de métier. » On est dans la haute voltige intellectuelle, non ?

Même dans les cas extrêmes et graves, les demandes frisent le ridicule. Comme cet employeur qui exigeait une prolongation d’arrêt de travail… pour un patient souffrant d’un grave cancer du cerveau en soins palliatifs et sur le point de mourir, même si le diagnostic lui était connu. Allô, le jugement ?

C’est arrivé à un autre médecin, cette fois pour un cancer du poumon en phase terminale. Non, mais… apparemment, toute la démarche pour obtenir et transmettre le certificat a beaucoup stressé la famille, qui avait vraiment autre chose à faire en ces circonstances.

Les exigences des employeurs sont parfois curieuses, comme cette demande de certificat pour expliquer qu’il y aura possibilité qu’une patiente s’absente du travail de un à deux jours par mois en raison de ses menstruations, mais qu’elle pourra alors travailler chez elle si elle juge en être capable.

Bien entendu, le médecin est parfaitement apte à juger de ce qui repose uniquement sur les affirmations de la patiente. Pourquoi son avis aurait-il plus de valeur que les mots de la patiente elle-même ? Parce qu’on comprend qu’il est de toute manière impossible d’objectiver l’intensité d’un syndrome prémenstruel…

Ou encore, cette autre requête qui ne peut évidemment être remplie par la femme elle-même, à savoir de confirmer une grossesse et d’établir la date prévue de l’accouchement. Parce que vous savez, c’est facile de simuler une grossesse — ou un accouchement ! Il est vrai qu’il s’agit d’une grossesse médicale.

Parfois, le médecin doit même disposer d’un don de voyance, par exemple quand un patient vient chercher un billet parce qu’il s’est absenté la veille pour une gastroentérite résolue ! Il ne peut quand même pas lui demander d’apporter la preuve en substance de sa maladie ou encore de s’exécuter dans son bureau pour valider, non ? D’ailleurs, à ma connaissance, le médecin ne peut signer de billets rétrospectifs.

Si ce n’était que des absences au travail, mais il y a aussi les retours ! Un médecin a ainsi dû remplir un formulaire pour assurer que le patient pouvait maintenant retourner au travail après une gastroentérite. Pas mal, quand même, deux visites : une pour le billet d’absence, l’autre pour le billet de retour ! Un autre a dû écrire un billet pour permettre à un mineur de retourner sous terre le lendemain d’une migraine… dont il souffre périodiquement depuis des années.

D’autres fois, c’est plus simple. Par exemple, lorsqu’un employeur exige simplement une prescription pour que la personne puisse mettre des « gougounes » au travail. Parce que tout le monde sait que la bonne utilisation des « gougounes » fait partie de l’expertise du médecin. Des « gougounes » médicales, bien sûr.

Il s’agit parfois de pratiques de groupe, comme cet employeur qui a exigé de ses 15 employés un billet médical attestant qu’ils étaient aptes au travail après qu’un collègue ait été traité pour la gale. Le médecin a imprimé une feuille de conseils… et indiqué clairement qu’il n’y avait pas matière à les envoyer chez le médecin.

L’armée n’est pas en reste, puisqu’un médecin a dû signer, à un ex-militaire souffrant de troubles anxieux, un papier pour confirmer qu’il était sorti de l’armée en raison de ces problèmes. Et il doit le refaire chaque année pour indiquer qu’il souffre encore d’anxiété… et qu’il ne retournera jamais dans l’armée. Jusqu’à quel âge, au fait ?

Certains employeurs sont plutôt intenses, ou très prévoyants, comme celui-ci, qui demande de justifier qu’une patiente aux prises avec une déchirure d’un ligament du genou et portant une orthèse stabilisatrice puisse utiliser une sortie distinctive en cas d’évacuation pour cause d’attaque terroriste. Comme quoi, il faut toujours tout prévoir, n’est-ce pas ?

Mais cela ne bat pas ce billet demandé par l’employeur pour que le patient soit libéré de l’obligation de porter la cravate — car elle fait partie de son uniforme de travail —, parce qu’il est un fumeur invétéré, emphysémateux grave, qui étouffe avec une cravate. Ce qui paraît tout à fait logique. Je me demande bien comment un médecin pourrait refuser cela.

Les assureurs ne font pas mieux

Dans le domaine des demandes excessives ou farfelues faites aux médecins, les assureurs ne laissent pas leur place, d’autant plus que leurs formulaires ne sont pas piqués des vers. Par exemple, un assureur a exigé une prescription médicale témoignant que le patient en invalidité doit normalement couper 10 cordes de bois pour se chauffer l’hiver. Sans doute le médecin doit-il aller habiter quelques mois avec lui pour s’en assurer, parce que sinon, comment peut-il le savoir ? Mais il doit attester. Il est vrai que le médecin est omniscient, alors.

Il faut parfois remplir un nouveau formulaire à chaque changement de dose pour le Concerta, un médicament d’exception pour le traitement du TDAH. Dans ce cas, après un appel à la compagnie d’assurances pour aviser que c’était un médicament devant être « titré » (réglage graduel de la dose), le médecin a dû écrire une lettre à l’assureur, mais qui est restée sans réponse. Et on veut que les médecins soient plus productifs pour voir plus de patients !

Mais le record est ici : un assureur exige annuellement un formulaire médical d’assurance pour confirmer que le patient est toujours paraplégique.

Puisqu’il faut un certificat médical pour annuler un voyage pour raison « médicale », un médecin a dû remplir un papier pour faire annuler le voyage dans le Sud de la belle-sœur d’un patient en soins palliatifs. C’est une triste histoire, mais heureusement que ce n’était pas un voyage de groupe ! Un autre a dû rédiger un certificat pour confirmer qu’un patient qui se promène les yeux fermés avec une canne blanche depuis 60 ans est effectivement aveugle !

Certains assureurs abusent vraiment. Un médecin a dû remplir un papier d’assurance parce que son assureur lui payait l’intervention si elle était réalisée en chirurgie d’un jour. Or, le patient disposait d’un rapport clair : coloscopie réalisée, date indiquée, polype réséqué, etc. Mais le médecin de famille a tout de même dû remplir une page décrivant cette intervention pour l’assureur.

Notre système double d’assurance médicaments et d’assurances personnelles (privé-public) entraîne aussi des demandes curieuses de la part des assureurs, comme celle de remplir un formulaire de patient d’exception (de la RAMQ) pour un assureur privé pour un médicament qui serait accepté à la RAMQ, parce que l’assureur privé ne reconnaît pas les codes de la RAMQ et « n’est pas foutu d’aller sur Internet pour voir à quoi le code correspond ».

Enfin, très souvent, les médecins doivent prescrire de la massothérapie (souvent déjà amorcée) afin qu’elle soit couverte par des assurances privées. Mais du côté répétitif des choses, le record est ici : un assureur exige annuellement un formulaire médical d’assurance pour confirmer que le patient est toujours paraplégique et qu’il ne retournera donc pas au travail. Au fait, ce patient est paraplégique depuis… 25 ans !

Il est temps d’agir

Voilà un bref aperçu de la situation, recueilli en moins de 24 heures en posant la question à un groupe Facebook de médecins. Il me semble évident que nous avons un gros problème, non ? Je suis loin d’être persuadé qu’on utilise ainsi le temps et l’expertise des médecins à bon escient.

Certains exemples font peut-être sourire, mais sur le fond, quand réfléchira-t-on à l’absurdité d’avoir donné au médecin un rôle d’agent de régulation sociale qu’aucune autre profession ne doit remplir ? Je veux bien qu’on augmente la « productivité » des médecins, mais peut-être serait-il temps de sabrer les demandes abusives ?

Pourquoi ne pas commencer par établir une ordonnance collective visant l’ensemble des milieux de garde du Québec pour les produits et médicaments en vente libre usuels ?

L’avis des parents devrait être suffisant pour permettre de donner des médicaments sans ordonnance aux enfants. Je ne doute pas qu’il existe des règles qui encadrent le tout — les voici, d’ailleurs —, mais même si c’est le cas, elles semblent bien mal diffusées, mal connues ou mal appliquées. Parce que chacun de ces exemples m’a été fourni directement par un ou plusieurs médecins.

Il est temps de faire le ménage dans tout cela, de mieux informer les garderies et les parents. D’autres seraient bien mieux placés que moi pour approfondir le sujet et comprendre comment s’expliquent vraiment ces problèmes. Un beau défi, qui permettrait peut-être d’avancer.

Pourquoi ne pas commencer par établir une ordonnance collective visant l’ensemble des milieux de garde du Québec pour les produits et médicaments en vente libre usuels ? Il est en effet aberrant que chaque enfant doive avoir une ordonnance (et donc faire l’objet d’une visite) unique pour donner de l’acétaminophène, par exemple. Sans parler des coûts pour la société et pour les parents eux-mêmes !

Les assureurs pourraient aussi se calmer le pompon quant aux formulaires à remplir, souvent de manière répétée, pour un même problème.

Pour sa part, l’école devrait faire preuve d’un peu de bon sens pour les enfants ayant des besoins particuliers. Un billet pour prendre l’ascenseur quand on a une jambe cassée, vraiment ? C’est aussi une aberration de devoir faire confirmer par un médecin chacune des évaluations de professionnels très compétents dans leur domaine.

Les employeurs pourraient réfléchir avant d’exiger des certificats à tous crins, a répétition, comme si le médecin était devenu une sorte de professionnel des ressources humaines et des absences au travail. Il est temps de sortir les médecins de cette dynamique où tout le monde perd inutilement bien trop de temps.

Les assureurs pourraient aussi se calmer le pompon quant aux formulaires à remplir, souvent de manière répétée, pour un même problème. Pourquoi le médecin devrait-il être au centre de toutes ces décisions qui ont souvent peu de choses à voir avec la médecine ? Une réflexion s’impose.

Enfin, les différentes professions devraient pouvoir prescrire directement sans faire semblant de devoir passer par le médecin, alors qu’ils sont bien mieux placés pour appliquer leurs propres recommandations. Voilà un vaste chantier qui supposera de l’ouverture d’esprit.

Si on essaie de rendre les médecins plus disponibles, il serait peut-être surtout temps de leur éviter des tâches pour lesquelles ils ne sont ni les plus compétents ni surtout les mieux placés pour répondre à ces besoins infiniment variés, comme on l’a vu. Voilà un beau dossier pour le ministre Gaétan Barrette, le ministère de l’Éducation, le Collège des médecins et les différents ordres concernés.

L’objectif est simple : faire en sorte que les médecins puissent se consacrer davantage à ce pour quoi ils sont formés : exercer la médecine. Et non agir comme régulateurs sociaux, en produisant une foule de certificats qui obligent à une incroyable perte de temps pour tout le monde.

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1. Je n’ai pu contre-vérifier ces exemples, qui m’ont été fournis en toutes lettres et de bonne foi par des médecins. J’ai tout de même validé en retournant plusieurs questions pour demander des précisions. Ça me semble bien suffisant pour démarrer une réflexion sur le sujet, surtout que je n’ai rien exagéré ou modifié.