Malhonnête, la science ?
Santé et Science

Malhonnête, la science ?

Un récent reportage dans La Presse mettait en doute l’intégrité de nombreux chercheurs universitaires. Notre journaliste Valérie Borde remet les choses en perspective.

Dans une enquête récente, le quotidien La Presse rapportait que les universités comptent parmi leurs chercheurs des fraudeurs qui truquent des données, empochent des subventions sans remplir leurs engagements, publient dans de fausses revues savantes ou participent à des pseudo-congrès qui ne servent qu’à gonfler leur CV ou à parcourir le monde. Ce genre d’enquête, bien que nécessaire, doit être menée avec précaution, car elle alimente le cynisme des populistes prompts à rejeter l’« establishment » pour le remplacer par à peu près n’importe quoi. Voici donc quelques éléments à considérer, pour ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

Les chercheurs ne sont pas des saints, mais des humains. Et comme tous les humains, certains trichent. On dit qu’ils devraient être des modèles de rigueur, puisqu’ils recourent à la méthode scientifique dans leurs travaux, une méthode qui impose d’être rigoureux. C’est vrai. Mais existe-t-il des métiers dans lesquels la rigueur ne devrait pas être la norme ? Pourquoi les médecins, les ingénieurs ou les politiciens auraient-ils le droit d’être moins rigoureux que les scientifiques ?

Aucune activité professionnelle n’est immunisée contre la tricherie. Dans les dernières années, la concurrence entre scientifiques s’est beaucoup accrue, car le nombre de subventions et de bourses accordées par les gouvernements n’a pas suivi l’augmentation du nombre de chercheurs et d’étudiants chercheurs. Tricher est devenu de plus en plus tentant, et on parle de plus en plus du manque de reproductibilité des études — preuve que certaines ne sont pas du tout fiables et que des chercheurs prennent des raccourcis. Vrai encore une fois. Mais à quel point la science est-elle corrompue ?

« Des centaines de professeurs d’université et de chercheurs québécois diffusent leurs études dans des simulacres de journaux savants », explique La Presse, qui s’est particulièrement intéressée au cas du groupe indien OMICS, un éditeur prédateur qui organise de faux congrès et gérerait 700 revues savantes dans lesquelles il est possible de publier ce qu’on veut en échange d’argent.

Le chiffre est impressionnant, mais il semble un peu gonflé. Il est notamment basé sur le constat que fait La Presse : les noms de plus de 200 professeurs de McGill seraient affichés par OMICS dans sa liste de contributeurs. À moins que l’éditeur ait fait le ménage à la suite de la publication de cette enquête, ce qui semble peu probable, c’est faux. OMICS donne bien une liste de 214 noms de « scholars » de l’Université McGill intervenus comme éditeurs, contributeurs et conférenciers. Parmi ceux-ci, cependant, un grand nombre sont d’anciens étudiants de McGill, qui exercent partout dans le monde, et non des professeurs en poste.

Il est toutefois vrai qu’on trouve aussi dans la liste d’OMICS quelques dizaines de véritables professeurs de McGill (qui en compte environ 1 700), dont certains bien établis. Mais on ne sait pas combien ont contribué sciemment aux activités de cet éditeur prédateur, par exemple en payant de leur poche pour publier n’importe quoi dans ses revues ou en s’offrant des voyages vers des congrès bidon avec leurs subventions. Il y a assurément dans le lot des professeurs peu scrupuleux. Mais je parierais qu’il y a aussi des naïfs, qui se sont fait piéger par les fausses promesses d’OMICS, et peut-être même des gens dont OMICS utilise le nom à leur insu, comme il l’a déjà fait.

Quoi qu’il en soit, il faut relativiser. Il y a environ 1 800 professeurs à l’Université McGill, et 10 000 dans l’ensemble des universités du Québec. Il serait étonnant que parmi eux ne se cachent pas quelques brebis galeuses !

En regardant la liste des articles publiés par OMICS dans ses revues, on constate que 81 d’entre eux ont, parmi leurs auteurs, une personne qui se dit rattachée à l’Université McGill. Cela peut sembler beaucoup. Mais il faut savoir que chaque année, les chercheurs du Québec signent plus de 10 000 articles scientifiques dans des revues savantes légitimes.

Tous ces articles ne sont pas pour autant parfaits. Le monde de l’édition scientifique regorge de revues qui publient des études mal faites, soit parce qu’elles ont été bâclées, soit simplement… parce que les auteurs sont de mauvais scientifiques, qui s’emmêlent les pinceaux dans leurs analyses statistiques ou interprètent mal ce qu’ils ont observé. Car si les chercheurs ne sont pas tous des saints, ils ne sont pas tous des génies non plus. Il leur arrive de se tromper.

Heureusement, les mauvais chercheurs peinent généralement à obtenir des subventions, parce que leurs articles ne sont acceptés que dans des revues de seconde zone, ce qui fait qu’ils ne coûtent pas cher en argent public.

Les universités rechignent à rendre publics les cas d’inconduite, même si les chercheurs sont financés par des deniers publics, a montré La Presse. C’est vrai, et elles doivent faire mieux pour coincer les tricheurs. Mais on pourrait adresser exactement le même reproche à beaucoup d’autres organisations : combien de fonctionnaires, de professionnels de la santé, d’ingénieurs tricheurs ou incompétents dont le travail est financé par l’État sont vraiment sanctionnés et dénoncés sur la place publique ? Il ne s’agit pas d’excuser l’inconduite des scientifiques, mais de la relativiser ! En matière de faute professionnelle, la loi du silence domine dans bien des secteurs d’activité.

Dernier point : ce n’est pas parce qu’il existe des tricheurs et des cancres parmi les scientifiques qu’il ne faut plus croire à la science et aux connaissances qu’elle apporte, que ce soit sur l’efficacité des vaccins ou sur les changements climatiques. En effet, l’avancement des connaissances repose sur l’accumulation et la compilation des études, rendue possible par leur publication dans des revues savantes. Voilà pourquoi il se passe souvent des années, voire des décennies, entre la recherche et sa mise en application.

Au cours de ce processus, la plupart des études douteuses se retrouvent mises à l’écart. Certaines sont carrément retirées par les revues, lorsque la preuve de plagiat ou de fraude a été faite. D’autres sont tout simplement ignorées, parce qu’elles n’apportaient rien de neuf ou n’ont pas été jugées assez solides lorsqu’elles ont été comparées au reste de la littérature scientifique. Le processus n’est pas parfait, loin de là. Mais il demeure infiniment plus fiable que le tissu de pensées magiques et d’opinions toutes faites sur lesquelles s’appuient la plupart des détracteurs du monde de la science !