L'Unesco en crise d'identité
Santé et Science

L’Unesco en crise d’identité

Les États-Unis et Israël annoncent leur retrait au moment où la nouvelle directrice est élue. Selon Valérie Borde, la politisation de l’Unesco pourrait nuire à ses programmes éducatifs et scientifiques.

C’est tout un défi qui attend Audrey Azoulay, ministre française de la Culture de 2016 à 2017, élue au poste de directrice générale de l’Unesco vendredi dernier. Elle prend la tête d’une organisation dont la mission est menacée par les difficultés financières et les déchirements politiques internes.

Créée à la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour « construire la paix dans l’esprit des hommes et des femmes », l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) a hérité d’un mandat aussi vaste qu’ambitieux.

Bien sûr, l’Unesco est surtout connue du grand public pour sa liste du patrimoine mondial à préserver, qui comprend aujourd’hui 1 073 sites répartis dans 167 pays (dont 18 au Canada).

Cependant, il faut savoir que la majeure partie de ses dépenses de programmes vont à l’éducation, sous forme de bourses d’études, de soutien aux enseignants et de programmes d’alphabétisation, par exemple. En 2016, l’Unesco a dépensé 132 millions de dollars pour son programme d’éducation. Elle a accordé 232 bourses à des étudiants, dont 155 en Afrique. Près de la moitié (47 %) sont allées à des filles, et 53 % à des étudiants et étudiantes en sciences.

L’Unesco dépense presque autant pour la science que pour la culture. Elle finance par exemple plus de 700 chaires de recherche partout dans le monde, dont une quinzaine au Canada, sur des sujets souvent liés à l’environnement, à l’éducation et à la culture : paysage et environnement à l’Université de Montréal, fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique à l’UQAM, ou éducation en prison au cégep Marie-Victorin.

L’organisation pilote aussi le Programme hydrologique international, un vaste programme de coopération scientifique sur la gestion des ressources en eau, ainsi que le programme L’homme et la biosphère, qui vise à reconnaître des territoires dans lesquels des établissements, gouvernements et entreprises ont fait l’effort d’adopter ensemble une stratégie de gestion du territoire respectueuse de la nature. L’an dernier, 19 nouvelles réserves de la biosphère ont été créées dans le monde, dont deux au Canada (Beaver Hills, en Alberta, et Tsá Tué, dans les Territoires du Nord-Ouest).

L’Unesco chapeaute également la Commission océanographique intergouvernementale, qui finance et coordonne la recherche sur les écosystèmes marins, le rôle des océans dans les changements climatiques et les systèmes d’alerte aux tsunamis.

L’Institut de statistique de l’Unesco, hébergé par HEC Montréal, sert quant à lui de référence pour des données chiffrées sur la science, la culture et l’éducation dans le monde. C’est aussi une Québécoise, la professeure Marie-Hélène Parizeau, de l’Université Laval, qui dirige la Commission mondiale d’éthique des connaissances scientifiques et des technologies (COMEST) de l’Unesco.

Bref, avec environ 2 000 employés, pour un budget de 667 millions de dollars américains — soit à peine plus qu’il y a 20 ans —, l’organisation gère une multitude de programmes, dont le Québec est largement partie prenante.

Mais depuis que l’Unesco a admis la Palestine en son sein, en 2011, les États-Unis ne versent plus leur quote-part à l’organisation, ce qui la prive du cinquième de son budget. En outre, après l’inscription, en juillet dernier, de la ville palestinienne d’Hébron, en Cisjordanie, comme site d’une valeur universelle exceptionnelle, les États-Unis et Israël ont décidé de se retirer. Et il y a peu de chances qu’ils paient un jour leurs arriérés.

À ce stade, il paraît peu probable que l’Unesco cesse tout simplement d’exister. N’en déplaise au président Trump, d’autres dirigeants croient encore aux vertus de l’éducation, de la science et de la culture pour pacifier la planète. L’organisation devra cependant faire un ménage dans ses programmes pour s’ajuster.

Avant tout, il lui faudra se dépolitiser pour continuer de jouer son rôle adéquatement. En 2015, quand l’organisation avait décidé de faire figurer au Registre de la mémoire du monde le massacre de Nankin, commis par l’armée impériale nippone en Chine en 1937, même le Japon avait retenu un temps sa cotisation. Tokyo est pourtant l’un des plus importants défenseurs de l’Unesco.

Ce genre de décision, tout comme l’inscription d’Hébron au patrimoine mondial, jette surtout de l’huile sur le feu.

Le choix d’une Française comme directrice générale, de préférence au Qatari Hamad Al-Kawari, apaisera peut-être certaines craintes. Espérons qu’elle aura la sagesse de tempérer les coups d’éclat politiques et de plutôt protéger les programmes en éducation et en science. Même si leur budget est dérisoire par rapport aux besoins, ils contribuent à lutter contre l’obscurantisme et le populisme, des menaces autrement plus importantes aujourd’hui.