La productivité a ses limites
Santé et ScienceChronique de Alain Vadeboncoeur

La productivité a ses limites 

«Lorsque plus de Québécois auront des médecins de famille, que ces derniers travailleront davantage et que les pratiques seront tournées vers l’accès adapté, le ministre aura-t-il vraiment gagné son pari ?»

On verra le 1er janvier prochain si le ministre Gaétan Barrette a gagné un de ses (nombreux) paris : 85 % des Québécois auront peut-être alors « leur » médecin de famille. Mais qu’on atteigne ce seuil ou pas, je me demande si ce paramètre de productivité n’occupe pas trop de place dans les réflexions.

Il est vrai que notre ministre apprécie depuis longtemps ce concept. Comme président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, il l’avait d’ailleurs placé au cœur des négociations pour le rattrapage salarial avec le Rest of Canada (ROC), la répartition des hausses entre les diverses spécialités étant partiellement liée à une amélioration de leur productivité.

Comme ministre, il table donc sur la proposition — ou plutôt l’injonction — suivante : les médecins de famille doivent augmenter la cadence, parce qu’ils ne travaillent pas suffisamment. C’est à l’image d’Astérix ou de Ben Hur quand les coups donnés sur le tambour les poussaient à ramer plus vite sur leur galère…

Les délais d’accès au médecin de famille représentent bien un des problèmes reconnus de notre système de santé, puisque nous sommes les champions de l’attente, loin derrière le ROC ou d’autres pays développés. Mais s’ils ne travaillent « pas assez » en première ligne, c’est aussi parce que les médecins se consacrent plus qu’ailleurs à la pratique hospitalière, une autre partie du plan du ministre visant d’ailleurs à les « sortir » partiellement des hôpitaux.

C’est aussi par les pouvoirs de l’« accès adapté » qu’on cherche à améliorer les choses. Il s’agit de réserver la majorité des rendez-vous pour des visites non planifiées… histoire de voir plus rapidement le patient quand il est vraiment malade — une grande nouveauté en médecine !

Mais la productivité est-elle la mère de toutes les vertus médicales ? Lorsque plus de Québécois auront des médecins de famille, que ces derniers travailleront davantage et que les pratiques seront tournées vers l’accès adapté, le ministre aura-t-il vraiment gagné son pari ? J’en doute.

La carrière de radiologiste du ministre semble avoir teinté sa vision de la médecine. En radiologie, on ne maîtrise pas la demande, qui vient des autres médecins ; il s’agit alors surtout d’améliorer l’offre en augmentant la productivité, pour effectuer toujours plus de radiographies, d’examens de tomodensitométrie (scans), d’échographies, de résonances magnétiques ou d’interventions.

Mais comme un scan prend aujourd’hui quelques minutes à réaliser contre une heure 25 ans plus tôt, la productivité de ses collègues s’est aisément améliorée — ce qui n’a pas nui au revenu des radiologistes, d’ailleurs. Cela me rappelle une phrase lancée par un psychiatre à son ami radiologiste, lors d’un débat : « Gaétan, t’as bien beau être plus productif avec tes scans, moi, mes patients, ils parlent encore à la même vitesse qu’avant. »

La réalité est plus complexe en médecine familiale. D’abord, parce qu’une hausse de la « productivité » ne contribue pas toujours à l’amélioration de la santé : effectuer plus de bilans de santé annuels ne rend pas nécessairement les gens moins malades, comme de vastes recherches l’ont montré. Réaliser automatiquement plus de tests médicaux, comme des prises de sang annuelles, n’a pas non plus d’effet notable sur la santé… surtout si la personne est déjà en bonne santé.

Ensuite, parce qu’il est plus difficile de juger des retombées des gestes faits en première ligne lorsqu’il s’agit de mesurer le maintien en santé d’un groupe de patients, la baisse des recours inutiles aux urgences, la réduction du taux d’hospitalisation des malades chroniques, le maintien de l’autonomie des personnes âgées, etc. À cette fin, compter les visites est loin d’être assez.

Tant mieux si le ministre gagne en janvier prochain son pari — ou plutôt, si les médecins répondent à sa commande pressante. Mais si une productivité adéquate est nécessaire pour permettre une meilleure accessibilité, il ne s’agit ni d’une panacée ni d’une condition suffisante pour améliorer la santé des gens.

Une fois le fameux 85 % atteint, un chiffre arbitraire, il faudra tout de même s’occuper — enfin ! — de ces questions tout aussi fondamentales qui changeront vraiment la santé des gens pour le mieux, soit le travail en équipe, la coordination des soins et une meilleure collaboration entre les professions.

Il s’agit là des véritables déterminants de la qualité des soins en première ligne. Et sans aucun doute, d’enjeux bien plus importants que le nombre de patients vus dans une journée. Pourtant, on en a bien peu parlé ces dernières années. Alors, parlons-en !