Le bio peut-il nourrir le monde entier ?
Santé et Science

Le bio peut-il nourrir le monde entier ?

Oui, estiment des chercheurs. Mais la tâche sera titanesque.

Pourrait-on nourrir les 9 milliards d’êtres humains que comptera la Terre en 2050 uniquement par l’agriculture biologique ? Oui, répondent des chercheurs dans une étude fouillée, publiée cette semaine dans la revue Nature Communications. Mais la tâche ne sera pas facile ! Car pour s’affranchir des pesticides, des engrais de synthèse et des OGM, il faudrait diminuer radicalement la consommation de viande et le gaspillage alimentaire, selon les chercheurs. Et même à ces conditions, il resterait encore des obstacles au «tout bio».

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation, la FAO, la production agricole doit encore augmenter de 50% pour parvenir à nourrir la population planétaire en 2050. Or, la hausse de la production dans les décennies passées s’est faite en grande partie au détriment de l’environnement : les terres agricoles n’ont cessé d’empiéter sur les milieux naturels, les pesticides et engrais ont contaminé l’eau et réduit la biodiversité, et les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole ont explosé, principalement à cause de la hausse de la consommation de viande.

L’agriculture biologique, qui bannit les produits de synthèse et encourage des pratiques durables, a déjà fait la preuve qu’elle présente plusieurs avantages sur le plan de l’environnement, expliquent dans leur étude Adrian Muller et ses collègues de l’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FIBL) en Suisse. Mais selon ces chercheurs, il est aussi démontré qu’elle fournit des rendements inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle.

D’après les modèles de la FAO, l’agriculture conventionnelle, si elle continue sur sa lancée, pourrait fournir les rendements attendus pour 2050 avec une augmentation de la superficie des terres cultivées de 6%. Selon les chercheurs, passer à une agriculture 100% bio obligerait à accroitre cette superficie d’au moins 16% (et jusqu’à 33% avec une hypothèse plus conservatrice sur les rendements du bio).

Les chercheurs ont ensuite refait leurs calculs pour tenir compte des impacts attendus des changements climatiques sur les rendements agricoles pour aboutir à une conclusion ferme : quels que soient ces impacts, il est impossible de produire tout bio sans agrandir nettement les superficies à consacrer à l’agriculture, ce qui en annihilerait les bénéfices environnementaux. La déforestation qui serait alors nécessaire aurait quasiment autant d’impact sur l’environnement que ce que représenterait la diminution des émissions de GES attribuable à l’abandon des produits de synthèse.

Pour que l’agriculture biologique puisse être une alternative viable, disent les chercheurs, il faudrait en même temps réduire le gaspillage de nourriture et la consommation de produits d’origine animale, puisque le tiers des terres arables servent aujourd’hui à nourrir des animaux d’élevage.

Ils ont calculé que, par exemple, si on divisait par deux le gaspillage alimentaire et la surface de terres agricoles dédiée aux produits animaux (c’est-à-dire les superficies requises à la fois pour l’élevage et pour la production de la nourriture des animaux), on pourrait nourrir la population mondiale avec 60% de bio et 40% de conventionnel, sans avoir à dédier plus de terre à l’agriculture.

Ils précisent cependant que leur calcul ne tient pas compte du fait qu’une partie des cultures bios devraient servir non pas à nourrir l’humanité, mais à recharger les sols en azote pour éviter leur épuisement (par exemple en y plantant des légumineuses non destinées à la consommation).

De plus, le calcul ne dit rien des impacts économiques de cette approche. Pourrait-on produire autant, mais aussi à un coût abordable, en accroissant nettement la part du bio ?

Il y a, de toute façon, très loin de la coupe aux lèvres puisque pour l’instant, à l’échelle de la planète, le bio représente environ 1% des superficies cultivées à travers le monde. Entre 1% et 100%, il y a toute une marge !

Ces calculs sont purement théoriques, mais loin d’être inutiles. Ils sont essentiels pour aider les gouvernements et les grandes organisations comme la FAO à voir plus clair dans le potentiel des différentes options qui s’offrent à eux pour relever les immenses défis que représentent l’alimentation de demain et les changements climatiques. Car il serait stupide d’écarter n’importe quelle solution sur la base de conclusions aussi simplistes que «le bio prend trop de place».

Mais il faut aussi être conscient qu’il reste énormément d’incertitudes scientifiques sur les réelles différences d’impacts entre les agricultures biologique et conventionnelle, et que les intuitions en la matière peuvent être drôlement trompeuses.

En juin dernier, par exemple, une méta-analyse des impacts mesurés dans 742 études portant sur 90 aliments a montré, entre autres, que par unité d’aliment produit, l’agriculture bio consomme moins d’énergie, mais qu’elle génère autant de gaz à effet de serre que l’agriculture conventionnelle et engendre plus d’eutrophisation (pollution qui se produit lorsqu’un milieu aquatique reçoit trop de matières nutritives assimilables par les algues). Cette étude a été réalisée par David Tilman, un chercheur américain en écologie très réputé, et publiée dans la revue Environmental Research Letters.