Sclérose en plaques : fin de partie pour Zamboni
Santé et Science

Sclérose en plaques : fin de partie pour Zamboni

Après plus d’une décennie à donner de faux espoirs aux patients, qui ont dépensé des sommes énormes, le médecin reconnaît que son hypothèse était fausse.

Quand le Dr Marc Girard m’a écrit que le Dr Paolo Zamboni allait (enfin) présenter ses résultats, je me demandais bien ce qui en ressortirait. Le dernier chapitre de la saga allait être joué. Le chercheur aurait-il raison envers et contre tous ?

Mais non, l’annonce a plutôt enfoncé le dernier clou dans le cercueil de la thérapie Zamboni. Une longue et douloureuse épopée s’est donc terminée en queue de poisson, comme bien des gens l’avaient prévu. Pour qui n’a pas suivi cette saga, résumons.

Une théorie « révolutionnaire »

En 2006, Paolo Zamboni, un chirurgien vasculaire, propose sa théorie « révolutionnaire » pour expliquer la sclérose en plaques (SEP), dans un article au titre pas piqué des vers : « La grande idée : l’inflammation liée au fer dans les maladies veineuses et un parallèle proposé pour la sclérose en plaques ».

Ayant constaté que les veines du cou (par lesquelles le sang retourne du cerveau au cœur) sont parfois bloquées chez certains patients souffrant de la terrible maladie, il affirme que ce phénomène cause des accumulations de fer (contenu dans les globules rouges) expliquant le tout.

Ce médecin disposant d’un certain talent pour les médias devient rapidement une star, ce qui est toujours un peu risqué pour un scientifique. Son hypothèse paraît ébranler les colonnes du temple de la neurologie.

Mais justement, ces neurologues, dont le Dr Marc Girard, lui répondent que l’hypothèse n’est pas fondée. Et que la SEP n’a rien à voir avec les veines. Qui a raison ?

Qu’à cela ne tienne, les patients peuvent enfin se raccrocher à un espoir, alors qu’on ne connaît toujours aucun moyen de guérir la maladie, seulement des façons de ralentir sa progression. Ce n’est pas rien, l’espoir. Pourvu qu’il soit fondé. Que fait un patient dans cette situation ? S’il y a une chance d’améliorer son sort avec le nouveau traitement, aussi bien l’essayer, n’est-ce pas ?

Pourtant, l’approche n’a rien de simple : il s’agit d’insérer un cathéter dans les veines du cou et de dilater ces blocages veineux, un peu comme on le fait avec les artères nourrissant le cœur en cas d’angine ou d’infarctus. A priori, il y a un risque que des saignements et autres complications surviennent.

Les neurologues résistent

Le « problème » des patients, c’est que les neurologues ne croient pas à cette approche. Et le terme « croire » est bien choisi, parce qu’il n’existe aucune preuve convaincante de son efficacité. L’idée même d’attribuer à des blocages veineux un rôle dans la genèse de la maladie leur paraît étrange.

C’est trop tard, un mouvement est lancé. Des cliniques européennes et américaines commencent à offrir ce « traitement » miraculeux (un autre mot choisi avec soin), ce que ne décourage pas le Dr Zamboni.

Au Canada, les patients souffrant de la SEP n’en peuvent plus : tandis que les autorités médicales et les neurologues refusent de cautionner la nouvelle hypothèse, et donc le traitement, ils protestent, reprochant aux neurologues leur manque d’ouverture.

On se tourne alors rapidement vers le gouvernement, avec des pressions pour permettre d’accéder à la dilatation des veines, ce qui a un certain retentissement dans les médias. À ce point d’ébullition de l’opinion, l’argument scientifique passe en quelque sorte au second rang. Pourtant, on s’avance ainsi en chemin bien fragile. Il n’y a rien de pire en science que de tourner les coins ronds.

Enfin des recherches crédibles

Un compromis est trouvé : le gouvernement accepte d’investir des millions de dollars, non pas pour rendre accessible le traitement, mais afin d’étudier une fois pour toutes — et de manière rigoureuse — le rôle du blocage des veines dans la genèse de la maladie et l’effet du déblocage de ces veines dans l’amélioration des symptômes de la SEP. Les neurologues canadiens joueront un rôle de premier plan pour la suite des choses.

Rapidement, on démontre — enfin ! — qu’au contraire des propositions de Zamboni, le blocage des veines n’est pas plus fréquent chez les patients souffrant de SEP que dans la population en général. Il serait donc surprenant que ces blocages — dont on ignore la signification clinique, par ailleurs — aient vraiment un lien avec la SEP.

La seconde étude est encore plus importante, puisqu’on compare l’effet de la dilatation des veines du cou proposée par Zamboni à une intervention « placébo ». Comment ? En réalisant une fausse intervention, en tous points semblable, où l’on va même jusqu’à placer des cathéters au cœur des veines, mais sans effectuer aucune dilatation. Bien sûr, les patients ont consenti à participer à cette étude.

C’est que la juste manière d’évaluer un nouveau traitement, c’est de le comparer à un placébo, qui doit ressembler le plus possible au vrai traitement. Et comme il ne s’agit pas d’une simple pilule, il faut plutôt reproduire les conditions de la dilatation, mais sans dilater. On procède à l’aveugle, de sorte que le patient ne saura pas s’il fait partie des patients « dilatés » ou du groupe témoin, dans lequel aucune intervention réelle n’aura été pratiquée.

Des résultats négatifs

La conclusion de cette étude, codirigée par le neurologue Marc Girard, a été diffusée au printemps 2017. Pour la première fois, on a évalué rigoureusement la thérapie Zamboni… et les résultats sont négatifs. Bref, ça ne fonctionne pas. Ou en fait, pour être plus juste, les deux groupes de patients ont observé une amélioration de leur état.

Pour quelle raison ? Évidemment, un effet placébo. Ressenti d’ailleurs de manière équivalente par les deux groupes de patients. Ce qui explique les effets bénéfiques initialement constatés par les équipes de recherche du Dr Zamboni.

Il restait une dernière étape, achevée samedi dernier : le Dr Zamboni avait lui-même mis sur pied un projet de recherche rigoureux, similaire au projet canadien, dont on attendait les résultats, même si le recrutement s’était terminé depuis longtemps. Imaginez s’ils suggéraient une efficacité, au contraire de l’étude canadienne !

Zamboni admet son échec

Le Dr Paolo Zamboni à Toronto, en avril 2010. (Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette)

Quand Zamboni a enfin diffusé son étude, affaiblie par le petit nombre de patients inclus, on a pu constater que sa première étude rigoureuse était finalement… négative. Comme dans l’étude canadienne, aucun gain n’a en effet été observé chez les patients ayant subi une dilatation des veines du cou, en comparaison avec le placébo.

L’hypothèse audacieuse proposée en 2006 par le Dr Zamboni et maintes fois décriée était donc erronée. Pour les patients, il s’agit maintenant d’abandonner définitivement cet espoir d’une solution « simple » à leur terrible maladie.

Entre-temps, le médecin aura nourri les faux espoirs de milliers de patients partout dans le monde, dont un bon nombre ont dépensé des sommes énormes en pure perte pour subir un traitement sans effet réel. Bref, c’est un échec sur toute la ligne.

Tout cela parce qu’on aura donné trop de crédit à une hypothèse étrange, qu’on aura refusé d’écouter les vrais experts de cette maladie et qu’on aura cédé à des pressions ayant peu de choses à voir avec de la science bien faite. Au moins, espérons qu’on en tirera des leçons et qu’on ne répétera pas ce genre d’erreur.

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