La folle idée du troisième lien Québec-Lévis
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La folle idée du troisième lien Québec-Lévis

Le troisième lien, qui fait saliver bien des Québécois et Lévisiens, n’a pas sa raison d’être. Il ne fera qu’empirer l’étalement urbain…

Après avoir évoqué le projet fou d’un monorail à grande vitesse entre Québec et Montréal, le premier ministre Philippe Couillard a annoncé cette semaine son soutien à un projet de transport digne des années 1970, le fameux « troisième lien » entre Québec et Lévis. Mais cette fois-ci, la chose est plus grave, car ce sont plus de 20 millions de dollars que le gouvernement a décidé de consacrer immédiatement à l’« étude d’opportunité » de cette idée, par un bureau de projet, créé en février, qui fait déjà travailler huit personnes à temps plein.

Ce fameux troisième lien qui s’ajouterait aux ponts de Québec et Pierre-Laporte fait rêver les habitants de la rive-sud de Québec depuis au moins 15 ans. On a d’abord pensé à un tunnel, idée notamment vantée par le Parti conservateur fédéral… avant que Québec commande une étude à un professeur de l’école Polytechnique, qui a évalué le projet à 4 milliards de dollars au bas mot. Du coup, tout le monde s’est rabattu sur l’idée plus vague d’un « troisième lien », un mot-valise qui sous-entend plutôt un pont. Les radios d’opinion de Québec et la Coalition Avenir Québec en ont fait un enjeu populaire, puis, lors de la campagne électorale de 2014, le Parti libéral du Québec a promis de s’y intéresser. Le troisième lien était aussi le cheval de bataille du principal opposant au maire Labeaume lors de la dernière élection municipale.

Depuis que le sujet est discuté dans la région, tous les experts en urbanisme qui s’y sont intéressés ont abouti à la même conclusion : un troisième lien accroîtra l’étalement urbain et ne résoudra pas les problèmes de circulation. Le maire Labeaume l’a bien compris et voudrait plutôt que l’on finance un réseau de transport en commun « structurant ».

Une précision pour commencer : le réseau routier de la ville de Québec est loin d’être saturé, et la congestion, bien réelle, est très limitée dans le temps et dans l’espace. Les données de Statistique Canada sur la mobilité publiées récemment montrent d’ailleurs que le temps de transport moyen pour se rendre au travail est plus bas dans la région de Québec (22,4 minutes) que dans toutes les autres agglomérations de taille comparable ou supérieure au Canada. Québec est aussi la ville, après Edmonton, où la part des travailleurs qui se déplacent en voiture est la plus élevée, et une de celles où il y a le plus d’écart entre le temps de déplacement en voiture (21 minutes) et en transport en commun (35 minutes). Un réseau de transport en commun plus efficace aurait donc toutes les chances de soulager en partie la circulation. Une planification urbaine qui favorise le rapprochement des lieux de résidence et de travail aurait aussi bien plus d’effet sur la congestion que de nouveaux axes routiers.

L’actualisation des données de circulation pour Québec et Lévis, publiée par le ministère des Transports en février dernier, montre très bien que la congestion croissante à Québec ne résulte pas du manque de voies de circulation entre les deux rives. De 2011 à 2015, la circulation sur les ponts est restée stable. Les véhicules y roulent à au moins 60 km/h à l’heure de pointe, selon les mesures du Ministère. En revanche, le flot de voitures venant de l’ouest de Québec par l’autoroute 40 (sur la rive-nord) a augmenté de 16 % à l’heure de pointe du matin, signe clair que la ville s’étale actuellement dans cette direction.

Le véritable couac est sur la rive-nord, à l’intersection de ces deux grands axes routiers venant du sud (la sortie des ponts) et de l’ouest (l’autoroute 40). Là où, soit dit en passant, on construit actuellement le nouveau complexe commercial d’Ikea, et pas très loin de là où le maire Labeaume rêve d’un immeuble de 60 étages (qui serait situé entre les ponts et le couac en question).

Installer à cet endroit un troisième lien vers Lévis permettrait seulement à plus de voitures de la rive-sud d’aboutir dans ce sac de nœuds. Devrait-on plutôt construire un pont du côté est de Québec ? (On pourrait aussi raser le Vieux-Québec, le Vieux-Lévis et les plaines d’Abraham pour un projet central, mais même les plus fous n’évoquent pas cette possibilité). Actuellement, seuls 10 % des travailleurs de l’est de la rive-sud, qui comprend l’ancien territoire de la ville de Lévis, se déplacent vers l’est de la rive-nord, qui comprend le centre-ville — qu’ils peuvent atteindre en traversier. Ouvrir une nouvelle voie de circulation à cet endroit accroîtra inévitablement l’étalement urbain vers l’est de la rive-sud. Comme cela pourrait aussi concourir, temporairement, à quand même fluidifier la circulation sur les ponts actuels, ce lien risque d’augmenter, par ricochet, l’étalement urbain vers l’ouest de la rive-nord, qui est déjà en cours et n’est pour l’instant contraint que par le sac de nœuds évoqué précédemment.

Petit détail : le fleuve face à Beauport étant nettement plus large que dans l’ouest de l’agglomération (face à Sainte-Foy), la facture serait salée. Un pont coûterait certes moins cher qu’un tunnel, mais on parle quand même certainement de plus d’un milliard de dollars. Une somme qu’on pourrait utiliser pour une infinité de projets plus utiles.

Québec sait déjà tout cela. Pourquoi, dans ces conditions, consacrer 20 millions de dollars à une plus grande étude, sinon pour tenter de séduire les électeurs de la CAQ et offrir des contrats à des consultants ? On a déjà largement assez d’information pour enterrer pour toujours ce projet rétrograde, en complet décalage avec une politique sensée de mobilité durable.

Est-ce que quelque chose nous aurait échappé ? La ministre déléguée aux Transports, Véronyque Tremblay, a vanté l’expertise du directeur du nouveau bureau de projet, Stéphane Dallaire. Mais les vérifications faites par le Journal de Québec montrent qu’il est loin d’avoir le CV en béton annoncé par la ministre et qu’il est aussi un ancien candidat libéral. Pas rassurant.

M. Couillard, s’il vous plaît, pourriez-vous bientôt nous faire rêver avec un projet sensé en matière de mobilité durable ?