Au rythme de la nouvelle année
Santé et ScienceChronique de Alain Vadeboncoeur

Au rythme de la nouvelle année

«J’appuie sur le bouton. Choc donné ! Le corps saute violemment. Je jette un coup d’œil au moniteur, où le tracé tarde à s’organiser. Un rythme normal reprend enfin le dessus.»

C’est souvent avec angoisse que les patients acceptent la cardioversion. Ce geste médical est très sûr, mais frappe l’imagination. Il s’agit tout de même d’administrer un choc électrique intense à un cœur emballé par l’arythmie afin de le ramener à la normale.

Quand j’en discute avec mon patient Jacques, il m’écoute avec inquiétude. Voilà des jours que son cœur bat la chamade, son pouls irrégulier montant parfois jusqu’à 160. Comme les médicaments n’ont eu aucun effet, le mieux est de donner le choc, c’est-à-dire d’arrêter l’organe vital une fraction de seconde.

« Qu’est-ce qui va se passer ?

— Le but, c’est de suspendre l’arythmie. Ensuite, le cœur reprend son travail habituel.

— Et s’il repart pas ? Il est quand même presque à la retraite…

— Il va battre, n’importe laquelle de ses milliards de cellules peut le relancer.

— Me semble que j’essaierais plutôt un petit verre de rouge.

— Dans votre cas, les médicaments ne fonctionnent pas.

— Alors on a juste à le laisser aller…

— À 160 à la minute, vous allez recevoir une méchante contravention. »

Il sourit et se détend un peu.

« Mon frère, il est mort d’un AVC.

— Vous prenez un anticoagulant, vous êtes bien protégé… On vous endort une petite minute, avec l’équipe ?

— S’il le faut… »

L’homme de 72 ans jette un coup d’œil à sa femme. En cette fin d’après-midi du 31 décembre, la première grosse bordée de neige d’un hiver tardif tombe sur Montréal et les urgences sont bien tranquilles.

« On se revoit l’an prochain, ma chérie… ou de l’autre côté du tunnel.

— On dit pas des affaires de même ! »

Tandis que je gratifie d’un sourire la femme tracassée, le préposé saisit la civière et roule mon patient vers la petite salle où nous réalisons les cardioversions. Pendant que l’infirmière branche le défibrillateur, l’anesthésiste sort le propofol, sérum de vérité qui désinhibe avant d’endormir. L’inhalothérapeute règle la tubulure d’oxygène.

« Vous voulez voyager gratis ?

— O.K. En Gaspésie, je viens de Percé.

— Alors en route pour Percé ! Vous allez arriver avant la nouvelle année. »

Je fais un signe de la tête à l’anesthésiste, qui injecte le médicament.

« Comptez de 20 à 0, lentement.

— 20, 19, 18, 17, 16… 15, 14, 13… 12… 13… je me se… 11… et 3… et 4… et… »

Mais quand les yeux de mon patient deviennent fixes, ses deux bras s’élèvent, puis s’agitent en des gestes répétitifs et de grande amplitude, comme s’il voulait s’envoler. Et sur ses lèvres apparaît un mouvement de succion récurrent, tandis qu’il gémit faiblement. J’interroge du regard l’anesthésiste, aussi étonné que moi.

« Ces contractions, on dirait des  myoclonies… Les lèvres, c’est pas un réflexe primitif du tronc cérébral ? »

Pour la cardioversion, il n’y a presque jamais de complications, mais là… Je songe à un AVC ou encore à une crise d’épilepsie.

« Mais qu’est-ce qui se passe ? »

Les mouvements deviennent plus saccadés et les jambes se tortillent. S’il fallait que ça tourne mal ! J’en ai des sueurs froides. Mais le cœur s’est emballé à plus de 180, je dois continuer. Nous ajoutons d’autre propofol. Et graduellement, les gesticulations ralentissent, puis cessent tout à fait, les bras retombent et la voix se tait. Le patient se met même à ronfler, inconscient. Je charge l’appareil, qui émet son alarme habituelle.

« Clear ! »

J’appuie sur le bouton. Choc donné ! Le corps saute violemment. Je jette un coup d’œil au moniteur, où le tracé tarde à s’organiser. Un rythme normal reprend enfin le dessus. Ne reste plus qu’à espérer le réveil. Au bout de 2 minutes — qui m’en paraissent 10 —, le patient ouvre les yeux.

« Je suis… arrivé ?

— Où ça ?

— À Percé.

— Presque !

— C’est pas le jour de l’An ? »

Tout le monde sourit, l’atmosphère s’allège.

« L’arythmie est partie.

— J’ai rien senti.

— C’était ça le but. »

Soulagé, je sors de la salle pour remplir mon dossier. Plus tard, je retourne examiner Jacques afin de lui expliquer les étranges mouvements constatés.

« Je vais en parler au neurologue et…

— Quel genre de gestes ?

— Comme une convulsion, avec les bras, et avec les lèvres, comme si vous… »

À ce moment, le rire sonore de sa femme coupe net mes mots.

***

« Appelez-moi l’anesthésiste, vite ! »

Après 15 secondes, mon téléphone sonne.

« Tu peux pas imaginer, le patient !

— Il ne va pas bien ?

— Devine c’est quoi son métier.

— Ben… je ne sais pas.

— Accordéoniste !

— C’est quoi l’affaire ?

— Il nous jouait les rigodons de sa Gaspésie natale ! »