Opération Tempête de verglas (1/8)
Santé et ScienceLa crise du verglas, 20 ans

Opération Tempête de verglas (1/8)

Vingt ans après le verglas, notre collaborateur Alain Vadeboncœur revit l’un des épisodes les plus intenses de sa carrière d’urgentologue : coordonner la réponse médicale en Montérégie durant une des pires catastrophes naturelles de l’histoire. 

Le samedi 24 janvier 1998. Le verglas vient de frapper une seconde fois le Maine, plongeant 230 000 de nos voisins dans le noir. Environ 200 000 Montérégiens qui ne sont toujours pas branchés gèlent et s’impatientent. Parmi eux, des milliers végètent encore dans l’un des 75 Centres de services aux sinistrés (CSS) mis en place dans la région.

Dans le genre démesuré, on ne pouvait demander plus. Un sinistre, un vrai. La moitié de la population du Québec et 80 % des Montérégiens sont plongés dans le noir. Montréal passe près de s’éteindre (raffineries, téléphonie, cellulaires et eau compris). Un millier de pylônes s’écrasent comme des tours de papier.

Nos hôpitaux ébranlés par les pannes. Les soins sont menacés par le manque d’eau. De grandes régions n’ont presque plus de liens de communication. Mon chauffeur de taxi (mon auto en panne me boude dans un garage) m’en promet une pire pour février, mais jure qu’il ne lit pas l’Almanach.

C’est donc en ce 24 janvier, au matin, que le Dr Julien Poitras, alors rédacteur en chef de la revue Médecine d’urgence, de l’Association des médecins d’urgence du Québec, et aujourd’hui doyen de la Faculté de médecine de l’Université Laval, me commande un texte(1) à chaud — nous avions toujours l’électricité — décrivant la réponse médicale élaborée depuis le 5 janvier en Montérégie pour affronter ce sinistre à nul autre pareil.

Alain Vadeboncœur quelque part près de l’autoroute 30, en Montérégie. Janvier 1998.

Bien sûr, le sujet concerne la médecine d’urgence. Directement, puisque les urgences ont alors été fortement impliquées dans la réponse médicale. Elles paraissent d’ailleurs avoir réussi à s’adapter à l’augmentation massive de la demande. Sans doute sommes-nous habitués à y gérer le chaos, mais c’est tout à l’honneur de ses artisans de s’être si bien adaptés à cette crise sans altérer la qualité des soins.

Indirectement, puisque la médecine de sinistre peut être considérée comme une branche de la médecine d’urgence. Mais ce n’était pas que ça, bien sûr, puisque l’ensemble du réseau de la santé s’était aussi trouvé vivement impliqué. Il était donc opportun d’en dresser un tableau global. Car on trouve dans ces événements une source brute de connaissances à ne pas négliger, même si ça dépasse le cadre de notre pratique médicale.

L’image qui m’en reste, encore aujourd’hui, au-delà de celles véhiculées par nos médias prodigues — cochons morts, érablières « maganées », sinistrés entassés, pleurs et colères, exploits héliportés de nos monteurs de lignes, cols André Caillé et autres Steve Flanagan —, c’est celle qu’un médecin m’avait montrée durant un souper : le polaroïd d’un gant de travail, déposé sur la glace d’un plateau d’urgence. C’était le gant d’un vaillant monteur de lignes, venu de loin, ayant subi une électrisation. Dans le gant, calcinée, il y a sa main.

Gant d’un monteur de lignes ayant été touché par une électrisation.

Prêts : l’étions-nous bien ? Aurions-nous pu avoir mieux planifié la réaction médicale ? Sans doute. Il y a lieu de douter, comme pour tout en médecine, afin de comprendre si nous aurions pu agir différemment.

L’opération « Tempête de verglas », comme on l’a baptisée ici, n’a pas échappé à la règle du genre : nous avions devant nous l’inconnu. Il fallait gérer, avancer du mieux que nous pouvions et répondre aux besoins exprimés tout en anticipant le lendemain. Comme nous l’avait enseigné le Dr Pierre Boucher, expert en médecine de sinistre — il en avait vu d’autres comme médecin et militaire, notamment en Bosnie et au Rwanda —, alors consultant auprès de notre équipe, la préparation n’est jamais meilleure que celle que permet le sinistre précédent.

Par-dessus tout, beaucoup de ceux qui doivent travailler d’arrache-pied pour aider la population — gens de la santé, d’Hydro, de la Sécurité publique, des municipalités, etc. — sont eux-mêmes souvent durement touchés par le sinistre. Comment œuvrer pour les autres quand la famille doit être hébergée, que la maison gèle et que la parenté s’inquiète ? Ça prenait une sacrée détermination.

J’étais alors depuis huit ans urgentologue à l’hôpital Pierre-Boucher. Il fallait agir et j’ai eu la chance — parce que c’en était une — de me retrouver alors au plus près de l’action. Presque par hasard, ce qui n’est pas un bon signe d’anticipation.

En ce 24 janvier, même si tout était enfin revenu au calme à la Régie régionale(2), je ne pouvais alors offrir à mon rédacteur en chef une analyse objective de la situation, y ayant été impliqué. Mais je pouvais témoigner.

Témoigner de ces 19 jours de crise, ayant débuté le 5 janvier 1998, lors du plus long épisode de verglas de l’histoire connue du Québec. Alors qu’il fallait commencer à organiser les soins d’un réseau fortement secoué par ces événements.

Aujourd’hui et durant les sept prochains jours, je vous invite à redécouvrir ces semaines intenses, vues par l’œil et la plume d’un jeune (et alors chevelu !) urgentologue, à qui on venait d’offrir l’un des plus gros défis de sa carrière : la coordination des services médicaux de la Montérégie en pleine crise du verglas.

>> Deuxième partie : l’appel venu du froid

(1) Sous le nom Opération : Tempête de verglas, mon compte rendu « à chaud » de la crise du verglas avait été publié dans le numéro d’hiver de Médecine d’urgence, revue de l’Association des médecins d’urgence du Québec, à l’hiver 1998. J’ai réorganisé et réédité ces textes pour plus de clarté afin de produire ces huit chroniques.

(2) À l’époque, les Régies régionales n’étaient pas encore devenues des « agences ».

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