L'appel venu du froid (2/8)
Santé et ScienceLa crise du verglas, 20 ans

L’appel venu du froid (2/8)

Le 9 janvier 1998, Alain Vadeboncoeur reçoit un appel des mesures d’urgence : on a besoin de lui. C’est le début de deux semaines endiablées où il va oeuvrer à la coordination des services médicaux en Montérégie. Second d’une série de huit textes.

Le verglas commence le lundi 5 janvier 1998. Au début, c’est une petite journée de verglas comme nous en avons déjà eues. Puis une deuxième.

Dès la troisième journée de verglas, le mercredi 7 janvier, je sais que ça brasse à la Régie régionale de la Montérégie, à Longueuil. On me dit que l’équipe des mesures d’urgence y a mis en place une centrale de coordination dans nos bureaux du préhospitalier. De là sont gérées les opérations d’urgence du secteur santé en Montérégie : la réponse aux besoins — réagir ; et la planification — anticiper.

Ça commence doucement. Tout devrait revenir à la normale assez vite, après tout.

Mon implication habituelle à la Régie se limitant d’habitude à la coordination, à temps partiel, des activités du préhospitalier, auprès de mon collègue le Dr Daniel Lefrançois, je n’ai pas encore en ce début de crise de rôle défini à jouer. Mais depuis 24 heures, comme tout médecin d’urgence en mal d’action, ça me démange d’aller apporter ma contribution. Je ne tiens plus en place.

Je m’y rends donc le jeudi 8, en fin d’après-midi. Offrant mon aide, je suis tout de même hésitant, sachant que je dois aussi travailler beaucoup à l’urgence durant les deux prochaines semaines, lorsque les contrecoups de la tempête feront immanquablement grimper l’affluence vers des sommets.

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Le vendredi 9 janvier au matin, je reçois un coup de téléphone. C’est la Dre Krystyna Pecko, alors directrice du secteur médical des mesures d’urgence. On a besoin d’aide. Maintenant. L’hésitation est brève, pour ne pas dire nulle. Cinq ou six appels rapides où je distribue mes quarts à des collègues, invoquant quelque obscure raison d’État, puis je file à la Régie.

La Dre Krystyna Pecko (à droite), directrice des mesures d’urgence, en rencontre avec une équipe.

La Dre Pecko prend d’abord une heure pour faire le point sur la situation avec moi. La crise s’étirant dans le temps et l’espace, il s’agit de mettre sur pied une réponse médicale approfondie, plus complexe que celle déjà prévue au plan d’urgence. Il faut agir. Parfait. C’est dans mon camp.

Notre salle de conférence du préhospitalier se transforme : des tables sont installées partout et un secrétariat enseveli sous la paperasse règne au centre. Les murs sont des babillards géants. On a mis quelques portatifs avec des imprimantes. On est branché sur Internet, ce qui nous permet de recevoir des fichiers de la Sécurité publique.

Une dizaine de personnes seront au boulot de jour comme de nuit pendant les deux prochaines semaines, répondant à deux téléphones à la fois, inscrivant quelques mots sur de grands cartons qu’on accroche ensuite au mur pour que chacun suive bien le déroulement des activités. Le secrétariat tient fidèlement un journal de tout ça, question de garder trace de toute action signifiante. Et ça bouge de partout.

L’auteur (à gauche) avec le Dr Daniel Lefrançois, directeur médical du préhospitalier en Montérégie.

Au centre de coordination, on cumule les demandes et les offres de service ; on trouve les ressources pour répondre aux urgences ; on court d’un bureau à l’autre ; et on partage les infos cruciales — l’information, ce nerf de la guerre. La grande télévision montée au plafond laisse tomber sans arrêt ses topos, comme le fil de presse d’une salle de rédaction animée. Bernard Derome y va de maints écarts de langage, pour imiter Simon Durivage sans doute.

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Les gens de la centrale sont remarquables, gérant en temps réel quantité d’informations, répondant rapidement à une multitude de besoins aussi disparates qu’essentiels (fournitures, lits, couvertures, génératrices, etc.), puis assurant le suivi précis des résultats. Lors d’une visite-surprise, le ministre Rochon s’attarde d’ailleurs longtemps pour y féliciter les gens à l’œuvre. Dans les salles autour, d’autres équipes s’activent : le comité stratégique, le secteur médical, les ressources humaines, la santé publique, les communications, etc.

Nous avons œuvré, les premiers jours, dans des conditions un peu difficiles, dispersés sur un vaste étage. L’éclairage n’est pas très bon, vu la panne, et les périodes de repos sont insuffisantes. Ces aspects irritants ajoutent à la charge déjà intense de stress ambiant. Pas l’enfer, mais rien d’optimal.

Le mot d’ordre viendra du directeur de la Régie régionale, Claude Boily : il faut d’abord veiller à assurer des conditions décentes à ceux qui travaillent à la centrale de mesures d’urgence, et autour.

Et lorsque le courant revient, la première préoccupation d’André Giroux, directeur des mesures d’urgence, sera d’installer une génératrice assez puissante pour illuminer convenablement tout le bâtiment, prête à servir si le courant venait à manquer de nouveau.

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Ma première tâche est de faire un premier bilan de la situation. Qui donne le vertige. Il y a d’abord les Centres de services aux sinistrés (CSS) : au nombre de 75 en Montérégie, certains abritent alors plus de 2 000 personnes. C’est énorme.

Des infirmières de CLSC y assurent les soins de base et un certain triage, référant les cas demandant une expertise médicale vers les cliniques (mais elles sont presque toutes fermées au début) ou les urgences (mais elles débordent). Au besoin, en deuxième ligne, des médecins de CLSC sont au bout de leur cellulaire, pouvant offrir leurs conseils. Est-ce que ça suffira ? Nous sommes loin d’en être certains. Il faut donc évaluer ça, c’est une priorité.

Hors des CSS, il faut aussi évaluer l’ensemble des ressources de première ligne. L’équation est simple : pas de courant = pas de cliniques ni de CLSC pour offrir des soins. Il faudra donc contacter les médecins et si possible les rebrancher, sur génératrice au besoin.

Les ressources en première ligne doivent être rapidement disponibles. Les urgences sont déjà largement débordées et les médecins en CSS ne peuvent suffire à la tâche bien longtemps. Mais comment offrir des soins de première ligne quand la majorité des bâtiments n’ont plus de courant ? La réponse est dans la question : il fallait leur en trouver. La solution : des génératrices.

Pas évident de trouver une génératrice en bon état de marche. Si le Dr Baril (Bruno pour les intimes et les colocataires) est resté trois semaines chez nous (au point de prendre ses courriels sur mon PC), c’est que la génératrice dénichée par son beau-frère (un patenteux qui a sauvé ses tuyaux en y injectant une quantité monstrueuse d’antigel) n’était plus disponible. Son propriétaire ayant aussi perdu le courant, il l’a récupérée d’urgence afin de sauver ses poissons exotiques d’une mort certaine (et sans doute atroce).

Longueuil a alors perdu presque tout courant, mais une grande clinique SRV, celle du Dr André Bernikoff, située à côté de Pierre-Boucher, est épargnée. Elle peut donc efficacement contribuer à diminuer l’affluence à l’urgence. Nous aidons à trouver des médecins et des infirmières supplémentaires pour y assurer un roulement optimal.

À part l’urgence, cette clinique est à peu près le seul point de service de la sous-région pour quelques jours, jusqu’à ce que d’autres emboîtent le pas, grâce au courant retrouvé ou aux génératrices. Nous avons pu obtenir, dans les jours qui ont suivi, un bon potentiel de couverture régionale en première ligne. Notre objectif est atteint.

Là où l’ouverture de cliniques est difficile à organiser, les hôpitaux innovent : à Granby, Saint-Hyacinthe ou Saint-Jean, des médecins purent utiliser les locaux libres dans les hôpitaux, comme les cliniques externes, pour y poursuivre leurs activités de bureau et ainsi diminuer l’affluence aux urgences. Quant aux hôpitaux, ils s’adaptent à cette affluence encore jamais vue.

Partout dans le réseau comme à la Régie, on roule donc à fond. Et tout le monde tient bon. Il y a des réserves, mais pour combien de temps ? Devant la fatigue accumulée du personnel, des renforts arriveront par autobus d’aussi loin que du Lac-Saint-Jean. Et les hôpitaux manquent déjà de matériel : des fournisseurs ne fournissent plus. On vérifiera les causes et on trouvera des solutions.

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L’après-midi du 9 janvier, on perd tout Longueuil, qui vient de s’éteindre. Nous sommes atterrés. C’est bien ce que nous ressentions chaque fois qu’une ville sombrait dans le noir : elle tombe, elle devient zone sinistrée, et il faut redoubler d’efforts pour la sortir de là.

Nuit et jour, l’information privilégiée, venant de la Sécurité publique ou d’ailleurs, comme des bureaux d’Hydro, nous parvient d’heure en heure. Elle est précise et souvent moins optimiste que celle des médias. Pourquoi ne pas tout dire tout de suite à la population ? Il est plus aisé de gérer la frustration que la panique, nous dit-on. Surtout que le pire est à venir.

En soirée, le directeur des mesures d’urgence, André Giroux, nous réunit vers 20 h dans la centrale de coordination de l’opération Tempête de verglas. Il paraît tendu. C’est pour nous apprendre que Montréal peut tomber pour plusieurs jours d’un moment à l’autre. Il ne reste pour l’alimenter qu’une seule ligne électrique viable. Et elle est menacée.

Il nous faut alors dresser, rapidement mais discrètement, sans ameuter personne, les inventaires en carburant : combien de temps les hôpitaux pourront-ils tenir avec leurs génératrices ? Où seront logés les sinistrés ? D’où proviendra l’eau si la centrale de traitement cesse de fonctionner ? Dans la salle règne une atmosphère lourde. Nous en avons des sueurs froides. Jusqu’où ceci nous mènera-t-il ?

Finalement, Montréal tient le coup. Nous poussons un soupir de soulagement. Tard dans la soirée, en voiture sur le chemin du retour, ma ville est transfigurée : je ne me retrouve plus dans ces rues obscures où des amoncellements de branches rompues et de fils coupés bloquent le passage.

On se croirait en guerre. On devine autour du feu dans les salons des familles regroupées, faiblement éclairées par leurs bougies. Les phares éblouissent au contraire à des kilomètres. Et partout, les feux colorés des véhicules d’urgence s’entrecroisent. Le spectacle est aussi inquiétant que fabuleux.

 

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>> Troisième partie : Les paramédics en mesures d’urgence

Cette série de chroniques a été inspirée du texte « Opération : Tempête de verglas », publié par l’auteur à l’hiver 1998 dans la revue Médecine d’urgence. Les illustrations sont originales, prises par l’auteur ou le paramédic Philippe Sérafino.

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